Ephéméride | La « Hebrew Theatrical Company » [3 Octobre]

3 octobre 1888

Vente aux enchères de plus de 6000 costumes de scène, estimés 35000$, ayant appartenu à la « Hebrew Theatrical Company », installée au National Theater sur le Bowery, à Manhattan.

L’historien Moses Rischin estime qu’en 1900 seulement, alors que la population juive de New York atteignait 580000 personnes, les trois théâtres yiddish locaux, le People’s, le Windsor et le Thalia (tous situés sur le Bowery) produisirent 1100 représentations et vendirent près de deux millions de billets.
Notant cette popularité extraordinaire, le Messager juif expliquait en 1902 à ses lecteurs du centre-ville: « Dans l’East Side, il n’existe qu’un divertissement important, et c’est le théâtre. Au lieu d’assister à des combats de boxe, à des matchs de football, à des expositions canines et à des courses automobiles, le piublic centrait son intérêt, dépensait son argent et affluait en grand nombre au People’s Theatre, au Thalia Theatre ou au Windsor’s Theatre. Il aimait leurs pièces, admirait leurs acteurs, et chantait leur musique. »

Les stars du théâtre yiddish étaient les rois d’un Lower East Side si triste par ailleurs. Au cours de ses années de formation, de jeunes « patriotn » enthousiastes (fanatiques d’une star particulière) se disputaient pour défendre les mérites de leurs idoles respectives, allant parfois jusqu’au coup de poing.
Le style de vie des acteurs, les vêtements qu’ils portaient et leurs relations amoureuses étaient suivis de près par un public enthousiaste. Ces acteurs n’étaient pas des personnages artificiels. C’étaient des visages familiers qui partageaient les mêmes racines, expériences et engagements envers leur communauté que leurs admirateurs d’origine plus populaire, et ils ne se détachèrent jamais de leur communauté et de ses préoccupations. Quand une star du théâtre yiddish réussissait à Broadway, son triomphe était partagé par tous les Juifs du ghetto.

Ceux qui revinrent au théâtre yiddish après avoir échoué dans le monde anglophone, étaient accueillis à bras ouverts par leur public fidèle. Quand ils tombaient malades ou traversaient une mauvaise passe, des collectes spéciales étaient organisées pour leur apporter un soutien financier.

Les foules énormes qui venaient rendre hommage à la mort d’un acteur populaire révélaient le lien émotionnel qui unissait la communauté aux grands interprètes qui leur avaient apporté joie, rire et passion dans leur vie.
À la mort de Jacob P. Adler, en 1926, à l’âge de 71 ans, plus de 50000 personnes en deuil remplirent chaque centimètre carré de la chaussée du Bowery alors que le cortège passait devant les théâtres yiddish en se rendant au cimetière de Mount Carmel.

Vu dans un contexte plus large, « Le roi Lear juif », une pièce de théâtre écrite et créée à New York sur la vie juive en Russie, éclaire à la fois les relations des immigrants juifs avec leur passé européen et avec leur nouvel environnement: leur désir d’engager un dialogue avec l’Amérique et d’incorporer des figures emblématiques de la culture anglo-saxonne tout en préservant et en cultivant une culture ethnique distincte.

De fait, le théâtre servit souvent de médiateur entre le « ghetto » et la vie et la culture américaines. Le public des débuts de la scène yiddish à New York adorait les pièces traitant d’événements sensationnels aux niveaux national et mondial, telles que le célèbre procès pour meurtre de Marie Barberi, les inondations de Johnstown ou le naufrage du Titanic, ainsi que les adaptations d’œuvres populaires américaines telles que « Trilby » et « La case de l’oncle Tom ».

Leur appétit pour la grande culture se reflètait également dans la popularité des productions shakespeariennes en yiddish, à commencer en 1893 par les adaptations d’Othello et de Hamlet de Moyshe Zeifert, mises en scène respectivement au Windsor Theatre et chez son rival, le Thalia Theatre. Le public préférait clairement les versions judaïsées aux traductions directes en yiddish de l’œuvre de Shakespeare, au grand dam de l’intelligentsia littéraire juive, qui trouvait ces adaptations ridiculement corrompues et stupides.

L’Amérique ne tarda pas à remarquer la scène théâtrale en plein essor du Lower East Side. À la fin des années 1890 et au début des années 1900, des écrivains new-yorkais comme Hutchins Hapgood et Lincoln Steffens étaient fascinés par le théâtre yiddish du centre-ville. Ils admiraient l’exubérance de la scène yiddish, l’expressivité énergique de ses acteurs, l’intensité des réactions du public et le lien savoureuxt entre la scène et l’auditoire.
En 1903, John Corbin, du New York Times, dans sa critique d’une version yiddishisée de Roméo et Juliette de Nakhum Racov, comparait la fadeur des productions de Shakespeare sur la scène américaine à leurs adaptations animées en yiddish, posait la question rhétorique: « entre un Shakespeare dévitalisé et une dramaturgie anémiée d’un côté et un Shakespeare adapté et une dramaturgie vivante de l’autre, quel serait le choix d’un homme intelligent?

Les critiques anglophones pouvaient se moquer gentiment du manque de tenue du public immigré, dont beaucoup n’étaient jamais allés au théâtre avant d’arriver en Amérique, et dont la conduite folklorique, en particulier les premières années, consistait à grignoter de la nourriture, déboucher des bouteilles de soda, faire la conversation et traiter la soirée théâtrale comme une occasion de mondanités. Mais les spectateurs venant des quartiers chics constataient également le sérieux et l’attention que le public immigré accordait à la scène.
Dans un article de 1910, le « Dramatic Mirror » de New York s’exclamait: « on pouvait entendre tomber la proverbiale épingle. Personne ne bougeait dans le public. On respirait à peine. On n’entendait pas de toux, pas de raclage de gorge. Les petits enfants gardaient les yeux rivés sur la scène et écoutaient avec autant d’attention que leurs aînés. »

Source: Edna Nahshon, « New York’s Yiddish Theater: From the Bowery to Broadway »