Ephéméride | le Bund [7-9 Octobre]

7-9 octobre 1897

Fondation à Vilna du « Algemeyner Yidisher Arbeter Bund in Lite, Poyln un Rusland », en abrégé « Bund », premier parti ouvrier juif.

La structure et l’idéologie du « Bund », bien qu’elles découlent des structures et des besoins sociaux, des problèmes et des tensions au sein de la société juive dans la « Zone de Résidence » dans la seconde moitié du XIXe siècle, résultaient également des objectifs, des tendances internes, divisions et méthodes du mouvement socialiste russe dans l’empire multinational des tsars.

Les premiers pas du mouvement ouvrier juif en général et la formation du « Bund » par la suite, se produisirent dans la « Lituanie juive », c’est-à-dire les six provinces du nord-ouest de la Lituanie et du Biélorussie avec quelques districts adjacents, dirigés par Vilna.
De là émergèrent les premiers dirigeants et pionniers du « Bund ». Dans cette région, l’élément ouvrier était relativement important dans la société juive et sa proportion au sein du prolétariat de l’artisanat et de l’industrie, dans les villes et villages était plus élevée qu’ailleurs.
La tendance à l’assimilation était moins forte dans une région où régnaient des conflits socioculturels et politiques opposant des éléments russes, polonais, lituaniens et biélorusses, dont aucun des objectifs n’était attrayant pour la population juive qui avait atteint indépendamment un niveau culturel élevé, illustrée par ses « yeshivot » célèbres.
Depuis les provinces lituano-biélorusses, le mouvement ouvrier juif ne s’étendit que progressivement à la Pologne et à l’Ukraine.

Le mouvement ouvrier juif, en particulier le socialisme « pré-Bund » et « Bund », trouvait ses appuis dans trois secteurs de la société juive.
La première, la classe des travailleurs salariés, commençait à ce moment-là à acquérir une conscience et une cohésion d’entreprise comme conséquence de la pénétration du capitalisme dans les métiers et de la dissolution des corporations professionnelles traditionnelles (khevrot), ce qui entraîna une organisation séparée des apprentis, notamment dans l’industrie du vêtement à partir du milieu du XIXe siècle. Des grèves sporadiques avaient éclaté dans les années 1870 parmi les travailleurs du textile et du tabac.
Deuxièmement, il y avait les cercles de l’intelligentsia radicale qui, dans cette région, combinaient idées révolutionnaires et idéologie marxiste avec des sentiments d’appartenance à leur identité juive et de responsabilité envers le prolétariat juif. Enfin, il y avait la semi-intelligentsia, qui, bien que n’ayant pas reçu d’éducation générale formelle, était profondément enracinée dans la culture juive.

Dans les années 1870, Aaron Samuel Liebermann et son entourage tentèrent pour la première fois de répandre les idées socialistes parmi le peuple juif dans sa propre langue et de créer un mouvement révolutionnaire. À partir des années 1880, le mouvement ouvrier juif connut un développement continu.

Des cercles d’étude pour les intellectuels juifs en vue de promouvoir la culture et le socialisme chez les ouvriers juifs se formèrent à Vilna en 1886 et 1887, et toutes leurs activités étaient menées en russe. Des fonds d’assistance mutuelle des travailleurs se créèrent et il y eut des tentatives de fonder des coopératives ouvrières.
Peu à peu cependant, l’idéologie de ces cercles changea et, s’éloignant de la position populiste traditionnelle adoptée par les socialistes russes, se tourna vers le marxisme prôné par Plékhanov.
Les cercles de l’intelligentsia changèrent également peu à peu d’attitude envers l’artisanat juif et abandonnèrent leur ancienne position « cosmopolite » qui, dans la pratique, était synonyme de « russification » des éléments juifs en Russie.

Le changement mûrit en plusieurs étapes au cours des années 1890 à 1895. Le nombre de cercles et leur composition augmenta, tandis que les luttes visant à améliorer les conditions de travail s’intensifièrent, notamment pour raccourcir la journée de travail dans les secteurs de la fabrication de bas, du tabac et de la couture, où les conditions de travail étaient notoirement déplorables.

Outre la montée générale des tensions révolutionnaires en Russie à cette époque, l’agitation parmi les Juifs était renforcée par l’antisémitisme général dans la société et dans les cercles gouvernementaux, qui combiné aux restrictions sociales et économiques dans les shtetls surpeuplés, entraîna aussi une émigration massive et ranima les activités des « Ḥovevei Sion » (précurseurs du sionisme).
Finalement, les dirigeants de ces cercles parvinrent à la conclusion que les travailleurs juifs pouvaient et devaient former leur propre mouvement ouvrier socialiste, car leurs circonstances particulières nécessitaient des revendications spécifiques à l’ouvrier juif.
Ils estimèrent également que l’environnement juif en général était devenu plus réceptif à l’idée d’opposition et de révolte contre le régime autoritaire tsariste.

Une nouvelle ligne d’action fut formulée par Kremer dans son opuscule, « Sur l’agitation », qui devait influencer l’ensemble du mouvement social-démocrate russe. Elaboré par Gozhanski (« Lettre aux agitateurs », 1893) et Julius Martov (conférence du 1er mai, 1895), il préconisait de passer des activités dans les « cercles » de propagande fermés à « l’agitation de masse » afin de rallier les travailleurs à la lutte pour de meilleures conditions comme « étape » vers la conscience et l’activité politiques révolutionnaires. Afin de permettre à « l’agitation » d’atteindre les masses juives, oralement et par écrit, il fut décidé de remplacer le russe par le yiddish comme moyen de propagande et des « comités de jargon », (c’est ainsi qu’on désignait péjorativement le yiddish à l’époque), furent formés à cette fin à Vilna en 1895.

Ainsi, le mouvement ouvrier se trouva intégré au processus concomitant de revitalisation de la langue et de la littérature yiddish. L’intelligentsia juive radicale était appelée à renoncer à sa « méfiance à l’égard des masses juives » et à son « passivisme national » pour œuvrer à la création d’une organisation de travailleurs juifs ayant pour but de faire valoir leurs droits et de mener une « lutte politique nationale » afin d’obtenir une émancipation civique pour tous les Juifs.
Cette organisation devait s’associer au prolétariat non juif et au mouvement ouvrier russe dans un « lien indissoluble », mais uniquement sur la base d’un partenariat égal et non de l’intégration du mouvement ouvrier juif dans le mouvement ouvrier général. Ce dualisme devait être la cause d’une oscillation idéologique tout au long de l’existence du « Bund ».

« L’opposition ouvrière » au « nouveau programme » dirigée par A. Gordon échoua et, à partir de 1894, la nouvelle tendance obtint le soutien de nombreux centres industriels. Les fonds (« Kases ») établis jusqu’à présent pour l’assistance mutuelle furent convertis en fonds de lutte des travailleurs (syndicats). Au début de 1896, 32 fonds de ce type existaient rien qu’à Vilna. Une vague de grèves réussies s’ensuivit. Les groupes ouvriers juifs étaient représentés au congrès de l’Internationale Socialiste à Londres en 1896. Un « groupe central des sociaux-démocrates juifs » fut formé et publia le périodique « Yidisher Arbayter » (1896-1905), ainsi que « Arbayter Shtime » (1897–1905), qui deviendront plus tard tous deux les organes du « Bund ».

Le « Bund » fut fondé lors d’un congrès secret tenu à Vilna du 7 au 9 octobre 1897, avec la participation de 13 délégués (dont huit travailleurs). Lors du congrès de fondation du parti travailliste social-démocrate russe en mars 1898, trois des neuf délégués étaient des bundistes.
Le « Bund » entra dans le parti russe en tant qu’organe autonome et Kremer fut élu membre de son comité central.

L’institution souveraine du « Bund » clandestin était son congrès périodique. Outre la réunion constitutive, les congrès suivants furent organisés: le deuxième congrès, en octobre 1898, à Kovno; le troisième, en décembre 1899, à Kovno; le quatrième, en mai 1901, à Bialystok; le cinquième, en juin 1903, à Zurich; le sixième, en octobre – novembre 1905, à Zurich; le 7 août 1906 à Lemberg (Lvov); le huit décembre 1917 à Petrograd (Leningrad).
Le congrès élisait un comité central qui était le principal organe politique, administratif et représentatif du « Bund ». Entre les congrès, des conférences, dont l’autorité était plus limitée, se réunissaient également.
Les branches les plus importantes étaient dirigées par des comités, composés pour la plupart de membres nommés par le comité central. Les « fonds de grève », y compris les syndicats nationaux de brasseurs et de tanneurs, furent intégralement intégrés au « Bund ». Il y avait aussi des groupes d’intellectuels.

Le nombre de membres du Bund de 1903 à 1905 varia entre 25000 et 35000.
Le « Comité à l’étranger », fondé en décembre 1898 par des étudiants et des travailleurs ayant quitté la Russie, dont les membres comptèrent à diverses périodes les plus importants dirigeants du « Bund », servait de représentant du « Bund « auprès du mouvement socialiste international et recueillait des fonds, imprimait de la littérature imprimée, et organisait son transport.
Une assistance considérable était fournie par les « Landsmanschaften » et les groupes de sympatisants aux Etats-Unis, dirigés par le « Central Farband », qui, en 1906, comptait 58 organisations regroupant 3 000 membres.
Bien que le « Bund » se soit opposé à la coopération avec le mouvement ouvrier juif d’autres pays, il exerça une influence considérable sur la formation du « Parti social-démocrate juif » de Galicie en 1905.
Les principes bundistes contribuèrent à la création de la « Jewish Socialist Federation of America » en 1912. Certains militants éminents du mouvement ouvrier juif américain sortirent des rangs du « Bund ». L’activité et les idées du « Bund » exercèrent également une influence sur le socialisme juif en Argentine, en Bulgarie et à Salonique (Grèce).

À partir du début du XXe siècle, le Bund concentra ses activités sur la sphère politique et le parti devint un facteur important de la vie publique juive. Le quatrième congrès du « Bund » (1901) recommandait déjà la discrétion dans la proclamation des grèves – car le gouvernement les réprimait sévèrement et elles n’amélioraient guère les conditions de travail des ouvriers – et appelait à la lutte par une agitation purement politique, des manifestations du 1er mai et des grèves, accompagnées de revendications politiques. Cette tendance fut renforcée par divers facteurs économiques, sociaux et politiques.

Les sentiments furent exacerbés lorsque des travailleurs juifs furent fouettés lors des manifestations du 1er mai en 1902 sur l’ordre du gouverneur de Vilna, qui fut ensuite abattu par un jeune bundiste, Hirsh Lekert. Cependant, la tendance à préconiser des mesures violentes – la « vengeance organisée » – qui marqua le « Bund » après cette attaque, fut de courte durée.
Les pogroms du début du XXe siècle accrurent la vigilance politique de l’ensemble des Juifs et des efforts furent déployés pour organiser une légitime défense active. Ces attaques sanglantes dissipèrent les réserves de beaucoup de ceux qui auparavant se tenaient à l’écart de l’activité révolutionnaire du « Bund ».
Le « Bund » devint alors l’un des principaux promoteurs et, à certains endroits, le principal organisateur du mouvement d’autodéfense contre les pogromistes. Il commença à trouver un soutien parmi les classes moyennes juives et gagna des adhérents dans les villes de province en Pologne et dans le sud de la Russie.
Entre le milieu de 1903 et le milieu de 1904, le « Bund » organisa 429 réunions politiques, 45 manifestations, 41 grèves politiques, et publia 305 tracts, dont 23 sur les pogroms et la légitime défense. Le nombre de prisonniers politiques bundistes en 1904 atteignait 4500.
Une organisation pour enfants, « Der Klayner Bund », fut créée. Le Bund atteignit son apogée lors de la révolution de 1905. Il acquit ensuite un statut semi-légal, joua un rôle important dans les activités révolutionnaires et politiques générales et commença à publier un quotidien sous différents noms (Veker, Folkstsaytung).

(à suivre)