Ephéméride | Révolte de Sobibor [14 Octobre]

14 octobre 1943

Les prisonniers de Sobibor savaient quel destin les attendait. Leon Feldhendler, un détenu d’une trentaine d’années qui avait présidé le conseil juif de Zolkiew, monta une organisation clandestine à Sobibor afin de planifier une évasion.

Dans la seconde moitié de septembre, des prisonniers de guerre juifs soviétiques furent amenés au camp depuis Minsk. Un homme de grande taille, âgé d’environ trente-cinq ans, toujours vêtu de son uniforme de lieutenant de l’Armée rouge, attira l’attention de Feldhendler. Il s’appelait Alexandre « Sasha » Pechorsky et l’organisation clandestine le recruta dans ses rangs et le mit aux commandes, avec Feldhendler comme adjoint.

Jusqu’à l’heure fixée pour le déclenchement de la révolte, la vie dans le camp continua comme à l’ordinaire. À l’exception des insurgés, la grande majorité des prisonniers du camp ne savaient pas ce qui allait se passer.

La première étape de la révolte se déroula comme prévu: entre 16 heures et 16 h 30, onze SS de garde dans les ateliers furent tués, dont le commandant du camp, l’Untersturmführer Niemann. C’étaient tous les SS du camp ce jour-là, sauf un – Frantzel – qui devait être de garde aux ateliers mais n’était pas venu.

L’opération au camp n°1 était dirigée par Pechorsky, tandis que Feldhendler commandait l’opération au camp n°2. Les lignes téléphoniques et électriques furent coupées et les véhicules immobilisés. Le groupe de forgerons sortit six fusils de la salle des gardes ukrainiens, qui furent remis aux insurgés.

Toutes ces activités furent menées sans être remarquées des Ukrainiens à leur poste ou dans les miradors. À 16h45, Positzka et Czepik commencèrent à rassembler tous les prisonniers pour l’appel. À ce moment-là, les autres prisonniers sentirent qu’il se passait quelque chose, mais ils ne savaient toujours pas quoi.

Conformément au plan, les prisonniers de guerre et les membres de l’insurrection, certains armés, prirent position dans les premiers rangs. Le plan d’opération fut alors bouleversé. Un camion venant de l’extérieur du camp apparut dans le camp n°2 et s’immobilisa près du bâtiment du siège du camp. Le chauffeur, l’Oberscharführer Bauer, aperçut un SS mort gisant sur le sol, puis vit un prisonnier s’enfuir en courant. Il ouvrit immédiatement le feu sur lui.

Au même moment, le commandant de la garde ukrainienne, un Volksdeutsche de la région de la Volga, apparut sur la place d’appel. Les insurgés l’attaquèrent et le tuèrent à coups de hache. Le reste des prisonniers fut pris de panique. Les gardes ukrainiens, qui avaient maintenant compris ce qui se passait, ouvrirent le feu. À ce moment-là, Petchorsky décida de ne pas attendre que tous les prisonniers soient rassemblés, comme prévu, et commença la phase deux de la révolte. Aux cris de En avant! Hourra! les insurgés se ruèrent sur le portail et les barrières, et à partir de ce moment-là, il n’y eut plus aucun contrôle sur ce qui se passait.

Certains des insurgés brisèrent la porte principale et s’échappèrent vers le sud-ouest en direction des bois. Un autre groupe franchit les clôtures au nord de la porte. Les premiers déclenchèrent les mines, furent blessés ou tués, mais les suivants qui traversèrent la zone où les mines avaient déjà explosé réussirent à s’enfuir en passant par-dessus les corps de leurs camarades. La prise de contrôle projetée du magasin d’armes n’eut pas lieu, mais les insurgés réussirent à tuer le garde et à prendre son fusil. Ceux qui étaient armés de fusils ouvrirent le feu sur les Ukrainiens et en tuèrent quatre. Bauer et Frantzel, les seuls SS restés au camp, ainsi que les autres gardes ukrainiens, ripostèrent.

Un autre groupe d’insurgés, dirigé par Petchorsky, perça les clôtures près des quartiers résidentiels des SS, où, comme ils l’avaient correctement supposé, des mines n’avaient pas été posées. D’autres prisonniers qui se trouvaient toujours dans le secteur du camp n°2 s’enfuirent alors vers le camp n°4.

Sur les 600 prisonniers qui se trouvaient dans le camp le jour du soulèvement, 300 réussirent à s’échapper. Environ 150 furent tués par les tirs des gardes ou par l’explosion des mines. Environ 150 détenus malades ou originaires d’Europe occidentale et d’Allemagne, qui n’avaient pas été informés des préparatifs de la révolte ainsi que ceux qui ne réussirent pas à s’échapper, restèrent à l’intérieur du camp. Certains d’entre eux s’emparèrent d’armes et continuèrent le combat jusqu’à ce qu’ils soient tués.

Certains de ceux qui furent capturés dans le camp furent abattus le jour même. Les autres, y compris les prisonniers du camp n°3 (la zone des chambres à gaz) qui n’avaient pris aucune part au soulèvement, furent abattus le lendemain lorsque le chef d’état-major de l’opération Reinhard, Hermann Hofle, arriva de Lublin.

La nouvelle de la révolte des détenus juifs de Sobibor, de leur évasion vers les forêts et de la poursuite, lorsqu’elle parvint à Chelmno et Lublin avec un certain retard en raison de la coupure des lignes téléphoniques, leva un vent de panique au quartier de commandement allemand. D’après le rapport, une révolte avait éclaté à Sobibor, au cours de laquelle les prisonniers juifs avaient tué la quasi-totalité des SS, saisi le magasin d’armes et, en conséquence, tous les agents de sécurité encore présents dans le camp étaient en danger. Le rapport indiquait également que 300 prisonniers s’étaient enfuis en direction de la rivière Bug et qu’ils risquaient d’entrer en relation avec les partisans.

Les quelques SS qui restaient dans le camp étaient sous le choc et certains des gardes ukrainiens profitèrent de l’agitation pour fuir le camp. Lorsque l’alarme eut été donnée, cette nuit-là, une importante force de poursuite fut envoyée au camp. La force se composait d’une compagnie de police montée, d’une compagnie de soldats de la Wehrmacht, de forces de police et de forces de sécurité de Wlodawa et de Lublin et d’environ 120 Ukrainiens de Sobibor. Elle comptait environ 400 hommes.

La poursuite proprement dite ne commença qu’à l’aube. En outre, deux ou trois avions de surveillance furent utilisés pour repérer les évadés dans les champs et les forêts. Le soulèvement dans le périmètre du camp lui-même fut rapidement maîtrisé. Mais les recherches dans les environs, placées sous le commandement du Hauptsturmfuehrer Wilbrandt, qui visaient à empêcher les évadés de rejoindre les partisans de l’autre côté du Bug et de faire connaître les exterminations massives de Sobibor, dura plus d’une semaine.

Après ce délai, seule la compagnie de police montée continua à ratisser la zone. Les évadés se divisèrent en plusieurs groupes. L’un d’eux, dirigé par Petchorsky et regroupant quelques dizaines de fugitifs, se rassembla dans la forêt. Ils avaient quatre pistolets et un fusil. La nuit, ils rencontrèrent un autre groupe et réunis comptaient environ soixante-quinze hommes.

Le 15 octobre, au lendemain de l’évasion, les hommes du groupe se cachèrent dans un petit bois près de la voie ferrée. Les avions de surveillance allemands qui patrouillaient au-dessus d’eux ne remarquèrent rien. Dans la soirée, le groupe poursuivit sa route vers le nord, mais rencontra en chemin deux autres évadés qui déclarèrent que les gués sur le Bug étaient sous haute surveillance des Allemands. Dans ces circonstances, Petchorsky décida qu’un groupe aussi important n’avait aucune chance d’échapper à la force de poursuite. Il fit valoir qu’ils devaient se scinder en petits groupes, chacun essayant d’échapper aux Allemands de son côté.

Lui-même choisit huit autres prisonniers de guerre et partit. Cela suscita une certaine opposition parmi les autres fugitifs, qui craignaient d’être laissés sans direction, mais comme ils n’avaient pas d’autre choix, ils se divisèrent également en petits groupes qui essayèrent de traverser la zone dangereuse. Petchorsky et ses hommes réussirent à traverser le Bug dans la nuit du 19 octobre.

Trois jours plus tard, ils rencontrèrent des partisans soviétiques de la région de Brest et les rejoignirent. D’autres groupes de prisonniers évadés réussirent également à rejoindre des unités de partisans soviétiques.
Feldhendler et une douzaine d’autres prisonniers évadés se cachèrent dans la forêt pendant plusieurs semaines. Il trouva lui-même refuge pendant deux mois chez un ami polonais dans sa ville de Zolkiew. Plus tard, lui aussi, rejoignit les partisans.

D’autres groupes d’évadés qui erraient dans la forêt de Parczew au nord-ouest de Sobibor rencontrèrent, après plusieurs semaines de recherche, des partisans polonais de l’Armia Ludowa (Armée populaire) et un groupe de l’unité partisane juive de Yehiel Grynszpan. On connait également une circonstance où six fugitifs de Sobibor furent assassinés par un gang local qui se faisait passer pour une unité partisane.

Au bout de la semaine qui suivit l’évasion, 100 des 300 évadés avaient été capturés ou abattus. Ce fut un grand succès de la part des insurgés que 200 d’entre eux aient réussi à s’échapper. Plusieurs facteurs avaient contribué à leur succès. Les recherches, en ne commençant que le matin, permirent à de nombreux prisonniers de s’échapper du camp. Les nombreux bois de la région avaient également entravé les recherches, même pour les avions. En outre, les Allemands s’étaient trompés en supposant que la plupart des prisonniers évadés se dirigeraient vers l’est vers le Bug et avaient donc stationné la plupart de leurs forces aux points de passage du Bug. En fait, la plupart des fugitifs, en particulier les Juifs polonais, s’étaient dirigés vers le nord, vers la forêt de Parczew.

L’attitude de la population locale à l’égard des évadés ne fut pas uniforme. Certains témoignèrent de l’assistance qu’ils avaient reçue de la population locale, tandis que d’autres insistèrent sur son attitude hostile et sur des cas de paysans qui tentèrent de voler ou de tuer les fugitifs.

Cependant, la grande majorité des prisonniers évadés ne vécurent pas le jour de la libération. Certains furent capturés et tués à un stade ultérieur de l’évasion, d’autres moururent en combattant dans les rangs des partisans. On estime que parmi toutes les personnes évadées de Sobibor, seules une cinquantaine ont survécu jusqu’au jour de la libération.

Certains d’entre eux, furent même tués après la libération, par des Polonais de droite.

Six jours après l’éclatement de la révolte, le 20 octobre 1943, les derniers Juifs de Treblinka furent transférés au camp de Sobibor pour y être exterminés. Ensuite, le camp fut liquidé, ses bâtiments démantelés et des arbres furent plantés sur son sol labouré. La révolte de Sobibor et la crainte de révoltes similaires influencèrent apparemment la décision de Himmler d’ordonner à Friedrich Kruger, commandant suprême des SS et de la police au sein du gouvernement général, de hâter l’élimination des Juifs encore en vie dans les camps du district de Lublin.

Bien que le soulèvement à Sobibor ne se soit pas déroulé comme prévu, il fut finalement couronné de succès. De nombreux prisonniers s’échappèrent et certains survécurent.

Par leur acte de révolte, ils écrivirent non seulement une page importante de l’histoire des combats juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, mais réussirent également à faire connaître au monde, pendant la guerre elle-même, la terrifiante vérité de ce qui avait été accompli dans les camps d’extermination. Ils fournirent également des récits de première main détaillés sur ces deux camps et contribuèrent ainsi à l’histoire de la période de la Shoah.

A la fin de la guerre, Alexandre Petcherski retourna à la vie civile . Il fut cependant arrêté en 1948 par le NKVD, accusé de s’être laissé capturer vivant par les Allemands, ce qui était un crime de trahison sous Staline. Il fut condamné à une peine de longue durée et envoyé dans un camp de travail. Il fut libéré après la mort de Staline, en 1953, sa condamnation ayant provoqué un tollé international du fait de son rôle dans l’évasion massive de Sobibor.

Léon Feldhendler se cacha à Lublin jusqu’à la fin de la guerre. Le 2 avril 1945, il fut atteint par des coups de feu tirés à travers la porte de son logement. Blessé, il s’échappa et fut admis à l’hôpital Saint Vincent de Paul. Il mourut quatre jours plus tard des suites de ses blessures.
Selon la version officielle donnée par les autorités communistes de Lublin, il s’agissait d’un attentat commis par la résistance de droite polonaise hostile au nouveau régime.
Cette version est cependant discutée car il n’existe aucune preuve formelle et les autorités du gouvernement de Lublin mis en place par les Soviétiques imputaient systématiquement tous les crimes de droit commun aux forces de droite.
Quoi qu’il en soit, la mort de Feldhendler ne fut que l’une des 118 morts violentes au moins de Juifs qui survinrent dans le district de Lublin entre l’été 1944, date de la libération, et l’automne 1946.

Il décéda en 1990, à Rostov-sur-le-Don.

(Source principale: Yitzhak Arad, archives Yad Vashem)