Ephéméride | Sami Frey [13 Octobre]

13 octobre 1937

Naissance à Paris de Sami Frey. A freylekhn geburtstog Sami!

« De la révolte d’un enfant est né ce tout jeune homme à la beauté souveraine qui chaque soir aujourd’hui, sur la scène du Studio des Champs-Élysées, lance son texte, face au public, comme on lance les poings. Les paroles partent, précises et fulgurantes, rafales de coups, meurtrières «séries» de boxeur qui se brisent net au commandement d’un arbitre invisible.
Jambes rassemblées, pieds joints de poseur de banderilles, reins cambrés, tête dressée, élégant et fragile mais surprenant de violence, il nous est apparu dans le rôle de Georges Garga de « Dans la Jungle des villes » de Bertolt Brecht, comme la très vivante image de la liberté. Il s’agit de toute façon d’un spectacle admirable, mais vous découvrirez en outre un très grand acteur.

À vingt-cinq ans, Sami Frey a été salué comme tel par une critique unanime. Mais il est bien autre chose aussi qu’un acteur en scène et les spectateurs pressentent obscurément qu’ils ont, à son propos, à se poser une ou deux questions fondamentales. Car cette violence qu’il libère, cette force, cet air de résolution sombre, cette façon de relever tous les défis et d’annoncer qu’il ira jusqu’au bout, tout cela lui appartient en propre. Sachez qu’il vous parle de lui.
Et puis il a eu une chance incroyable: « Dans la jungle des villes » ne se résume pas, mais disons grossièrement que c’est l’histoire d’une révolte et d’une libération. Amour, famille, métier, habitudes, un jeune homme rompt tous ses liens, se délivre de nos raisons ordinaires de vivre pour se faire totalement libre, c’est-à-dire seul.
Cette aventure de la liberté, critique désespérée de la condition faite à l’homme, est en même temps une assomption: à la fin du chemin, ayant appris à «regarder la vie dans le blanc de l’œil», Georges Garga se réinvente une morale et s’engage tout entier dans une grande entreprise.

Entre Brecht, poète de vingt-quatre ans, et Sami Frey, à vingt-cinq ans, il y a eu en vérité une miraculeuse rencontre : car l’itinéraire de son personnage, Sami l’avait déjà parcouru étape après étape. Pour s’expliquer, il lui manquait seulement la parole: Brecht la lui a donnée. Ainsi, vous qui souhaitez savoir qui est ce jeune homme dont on a tant parlé, allez voir, au lieu de lire des récits truqués de sa vie privée, « Dans la jungle des villes » au Studio des Champs-Élysées. Sami Frey vous y livre sa vérité.

Je vais tenter, avec son aide, de vous donner quelques clés qui vous permettront de mieux la déchiffrer. J’ai dit qu’il était beau et j’ai bien le droit d’être ému, infiniment, par ce regard qui appelle, pour moi, d’autres visages, celui de Kafka, celui de Chaplin, celui de Schwarz-Bart et des millions d’autres encore, graves visages d’enfants dévorés d’yeux immenses, qui attendaient la mort aux murs des ghettos.

Et il y a cette voix: au théâtre, elle peut monter vers vous, se déployer, chaude, vibrante et maîtrisée à la fois, incroyablement libre et envoûtante ; ici, au contraire, dans ce café où il me parle, je dois, pour l’entendre, faire un effort. C’était pareil avec Schwarz-Bart. Et c’est la même voix, une voix d’homme seul: sourde, enchaînée, avec des sonorités rauques.

La même voix, la même vie. Il est juif polonais et, jusqu’à l’âge de six ans, il n’a parlé que la langue de ses pères, le yiddish. Puis, pendant deux ans, on lui a ordonné de se taire, sous peine de mort. Sa voix l’aurait trahi, l’aurait désigné comme bête à abattre. Il s’est tu donc et «depuis» la communication lui est une douleur.

Un enfant juif naît, il y a vingt-cinq ans, à Paris, au numéro 17 du boulevard de Belleville. Son père, modeste ouvrier, apprêteur de tissu caoutchouté dans un atelier, meurt à vingt-neuf ans d’une intoxication due aux émanations de gomme. Le petit Sami a trois ans: il ne se souviendra jamais de son père.

1942: il a cinq ans, mais aujourd’hui encore il se rappelle tous les détails de cette matinée. Il mange sa bouillie sur un coin de table : sur son tablier, à la place du cœur, il y a une grosse étoile jaune et sa mère qui repasse auprès de lui le sermonne parce qu’il a taché l’étoile. On frappe. La mère lève les yeux, hésite à ouvrir, ouvre enfin. «Police!» Elle ne dit pas un mot, elle met son manteau et attrape sur une étagère une valise préparée depuis longtemps pour le grand départ. Elle demande simplement: «Est-ce que je peux laisser mon fils?» Les deux hommes regardent l’enfant qui les regarde, ils se consultent et, nul ne saura jamais pourquoi, ils répondent: «Oui, laissez-le.»

Sami ne reverra jamais sa mère: elle est morte dans la chambre à gaz d’un camp d’extermination. Elle avait vingt-cinq ans. Sa grand-mère recueille l’orphelin. Mais, deux mois plus tard, elle est déportée à son tour. Ce qui reste de la famille — le grand-père, deux tantes de Sami (deux sœurs de la mère) et leurs maris — s’enfuit en province, à Saint-Denis-les-Ponts, près de Châteaudun, d’abord, puis à Rodez, dans l’Aveyron. À Saint-Denis, Sami est censé être l’enfant de la paysanne qui a accepté de les recueillir. Une consigne impérative: «Ne parle jamais!»
Le château voisin est occupé par les Allemands, qui, de temps en temps, pour se distraire, font la chasse aux Juifs. Dix fois, Sami a vu son grand-père — c’est le patriarche du Dernier des Justes, préoccupé seulement de bonté et de religion — s’enfuir à travers champs, souffle perdu, dans la terre grasse.

À Rodez, Sami change de nom — le vrai, d’ailleurs, est Frei, sans y — , on l’appelle Camille et on lui donne, pour qu’il puisse aller à l’école, une fausse identité. Il n’a pas d’amis, il n’ose pas parler, il regarde jouer les autres gosses sans participer. Quant au grand-père, il vit un calvaire: son accent yiddish est si terrible que ses filles ont décidé de le faire passer pour sourd-muet. Ainsi nul voisin n’adressera la parole à ce beau vieillard. Mais il arrive que le grand-père ouvre la fenêtre et interpelle son petit-fils qui joue dans la rue: «Sami, crie-t-il, va chercher mon pain.» Cette image est restée dans sa mémoire: quatre bras vigoureux empoignent le patriarche et le tirent de force vers l’intérieur.

1946. Mort du grand-père. Retour de la famille à Paris. Le patriarche n’étant plus là pour la maintenir unie, elle se déchire, chacun part de son côté. Le petit reste avec une tante et un oncle. Cet oncle, à son insu, va jouer dans sa vie un rôle capital. Sami, en 1946, a neuf ans. L’oncle en a vingt et un: entre le jeune enfant et ce très jeune parent va se nouer la plus étrange des relations passionnelles.

De leur métier, l’oncle et la tante sont apiéceurs, c’est-à-dire qu’ils vont chercher chez des grossistes de la marchandise coupée, qu’ils cousent et repassent à domicile. C’est un travail de routine, pas gai, qui nourrit mal ceux qui l’exercent. Mais l’oncle a d’autres prestiges aux yeux de l’enfant: sa jeunesse d’abord et puis il a une passion, le sport. Il fait de la course, de la lutte, des poids et haltères, il remporte des premiers prix dans divers championnats, et trois fois par semaine, délaissant ses fers et ses pattemouilles, il emmène Sami au stade où ils passent de longues heures.

À la maison, pas un mot, pas un cri, jamais une scène. L’orphelin voue à son oncle une adoration extasiée; il est pour lui Dieu sur la terre et, le soir, il l’écoute parler, inlassablement. Car cet apiéceur est un drôle d’apiéceur: il a des projets, des rêves, des velléités d’autre chose et il en parle. Le soir, lorsqu’il borde l’enfant dans son lit — car c’est Sami et non sa femme qu’il constitue comme interlocuteur privilégié — , il y a tant de flamme dans ses yeux, tant de conviction, que le gosse est près de penser que les grands changements annoncés, les miracles promis sont pour demain.

Mais Sami grandit, les lendemains passent, l’oncle parle toujours et rien n’arrive. Au matin, oncle et tante reprennent l’aiguille dans la grisaille des jours, c’est la même vie, monotone, le même travail, qui interdit aux hommes de faire les seules choses qui les rendraient heureux. Bref, cet oncle n’est pas un vrai tailleur, sûr de son métier, de ses fins, qui accomplit sa tâche sans la mettre en question. Au contraire, il s’interroge, il y a du vide, du néant en lui. Disons que c’est un tailleur raté, c’est-à-dire un intellectuel. Sans culture, sans aucun moyen de s’accomplir, mais intellectuel pourtant au même titre qu’un mauvais boulanger ou qu’un tourneur sur métaux distrait puisque, comme le Chaplin des « Temps modernes », il introduit le scandale au cœur de son métier.

Grâces lui soient rendues: eût-il été bien dans sa peau, à l’aise dans le monde, nous n’aurions probablement jamais connu un acteur du nom de Sami Frey. Le bel amour que Sami voue à son oncle s’en va en lambeaux. L’enfant comprend que la vie peut continuer ainsi indéfiniment: les rêves, les projets fiévreux de onze heures du soir resteront lettre morte, ne se réaliseront jamais. Seul demeurera le ressassement provincial, et la nostalgie tchékhovienne avec son perpétuel: «Nous devrions changer, changer, travailler à autre chose.»

Il ne faudrait pas en vouloir à l’oncle; c’est un brave homme, un pauvre homme coincé par la vie, qui s’exténue à la gagner: s’il déteste le travail qu’il fait, c’est après tout une forme de lucidité. Mais Sami a pris à la fois cette détestation et ces rêves au sérieux. À l’entrée de l’adolescence, il se montre fidèle pour sa part à la leçon que l’oncle lui a donnée en se jurant que cette vie enchaînée ne sera jamais la sienne.
Les divagations du soir, oubliées le matin, il leur donnera un corps. Mais en même temps, impitoyable et épris d’absolu comme les enfants graves, il commence sourdement à mépriser l’oncle, qui ne le mérite pas. Au lieu de le penser prisonnier d’une situation qu’il n’a ni voulue ni choisie, il le rend responsable, il le trouve veule, lâche, il le met en accusation.

Et il y a autre chose: cet oncle lui sert de père, mais il n’est pas son père. Ce père qu’il n’a jamais connu — et cette mère morte — c’est comme si planait sur sa vie un mystère familial, qui le fait s’étonner sans cesse, le contraint de s’interroger sur les autres, sur le monde et la place qu’il y occupe. Malgré la gentillesse, la tendresse de ses tuteurs, il n’a jamais rien su au fond de la tiédeur de l’enfance. On lui a fait violence et il est seul.

Cette violence, il va la reprendre à son compte et la changer en contre-violence. Quant à la solitude qui lui a été imposée, il s’y enfoncera, l’approfondira et l’assumera jusqu’au bout. Malheureux oncle: faux tailleur et faux père, il ne pouvait échapper à la critique armée d’un adolescent qui allait oser l’impossible. Ce train-train, il n’en veut plus. Il vient de passer son certificat d’études et, maintenant, il aide comme il le peut ceux qui l’ont élevé: il fait les courses, il livre les pièces chez le patron. Il réfléchit et, en proie à une angoisse de toutes les minutes, il se pose cette question d’homme: «Que faire? Comment en sortir?» Il n’a pas le temps d’attendre, il veut changer la vie immédiatement.

Mais, lui dit l’oncle, qui sent qu’entre son neveu et lui le charme est rompu, il faut que tu la gagnes. «Gagne ta vie, on s’est saigné aux quatre veines, on travaille bien nous autres», refrain classique de ceux qui prennent en grippe chez un enfant l’avenir qu’ils ne se reconnaissent plus à eux-mêmes. Car aux griefs de Sami, à ses bouderies, à son mépris affiché ou à son mutisme, l’oncle, ce jeune homme, réagit, lui aussi, passionnellement. Un jour que Sami, retour de vacances, s’écrie : «Quelle crasse!» en retrouvant le vieil escalier moisi, l’oncle entre dans une colère épouvantable: «Quoi, on te dégoûte, dis-le, tu nous insultes!» Oui, quel noir canard ont-ils couvé dans leur candeur? Le canard en tout cas obéit aux injonctions familiales et entre à l’école des tailleurs de la Chambre de commerce de Paris, section modélistes.

«Être modéliste, me dit-il, c’est la lettre de noblesse des tailleurs, leur point d’honneur.» On se dit modéliste comme une strip-teaseuse se revendique «artiste», comme un attaché ajoute à son titre «de cabinet». À l’école des tailleurs, il restera un an et demi, docile au début, puis considéré comme un plaisantin, un dilettante, un velléitaire, un farceur, un meneur, organisateur de chahuts, qu’on chasse pour finir ignominieusement. C’est que sa révolte prend corps, qu’il est de plus en plus déterminé à la rupture: il a compris qu’il ne peut se permettre, sous peine de retomber dans l’ornière, ni concessions ni compromis. Comprenez qu’il faut à Sami, pour rompre, un incroyable courage. Qu’est-il sinon un apprenti tailleur aux mains vides, aux poches vides?

L’oncle, malgré ses rêves, est la sagesse et le bon sens, il sait qu’il ne desserrera pas les mâchoires du piège qui les enferme tous deux, Sami et lui. C’est le même piège. Mais l’adolescent non plus ne les desserre pas: il s’évade, c’est autre chose, il choisit la comédie. Rue Taitbout, à Paris, il y a un office de figurants, véritable bureau de chômage, cour des Miracles où se pressent les malchanceux du théâtre. Le gosse s’y inscrit pendant son séjour à l’école des tailleurs.

Cela se passe ainsi: sur les Boulevards, à Strasbourg -Saint-Denis, il se fait photographier par un photo-stoppeur et, comme on jette une bouteille à la mer, il remet son image à la préposée de la rue Taitbout. «Rentrez chez vous, dit-elle, on vous appellera quand il y aura quelque chose.» Démarche décisive : six mois passent. Enfin la rue Taitbout se souvient de lui: on le convoque pour figurer dans le Napoléon que tourne Sacha Guitry, un grognard entre mille. Il est si excité qu’il ne dort pas pendant quatre jours. Le monde chavire et Sami Frey, marchant vers le parc de Sceaux, dont les pièces d’eau figurent pour Guitry les marais d’Austerlitz, se répète enivré: «Acteur, je suis acteur.»

Tendant sa convocation au gardien du parc, négligent et superbe, il dit encore : «Je suis un acteur.» Éblouissement: il se pétrifie devant un Guitry de chair et de sang, un Gélin, et il a même le droit de frôler le dolman de Serge Reggiani. Le soir, volontairement, il ne se démaquille pas et sur la plate-forme de l’autobus il joue un rôle, ô Narcisse. Il est le grand acteur, le vieil acteur, las et fardé, tête lourde détentrice d’un secret fantastique. Ce jeu déréalise le monde autour de lui, seule est vraie la fantasmagorie.

L’oncle, un instant, oublie ses griefs et l’accueille comme une prima donna. «Quoi, tu as vu M. Guitry, M. Gélin, M. Reggiani?»; la tante, qui ne lit que des ciné-revues, a les yeux ronds. Mais Sami est déçu: ils ne remarquent même pas qu’il est maquillé. Le fard s’est envolé au vent de la plate-forme d’autobus! Les jeux sont faits. Sami ose dire qu’il sera acteur et en paie aussitôt le prix: il doit partir.

C’est l’autre oncle, plus riche, plus indifférent, qui lui offre le gîte quelques mois. Le gîte et une recommandation pour un vague parent, régisseur de cinéma. Un vrai régisseur, qui accepte de le prendre comme assistant. Et il s’inscrit au cours Simon. Il y arrive muet, effaré, au milieu des belles recalées du bachot et d’arrogants fils de bourgeois qui, après un échec à la licence en droit, choisissent le théâtre pour donner une forme à leur paresse. Pour vivre — quand le cousin n’a rien à lui proposer —, il livre du linge toute la journée à bicyclette chez une blanchisseuse; il assiste au cours le soir. En vérité, il travaille d’arrache-pied, lit tout le répertoire, les classiques et les autres, et voit au poulailler chacune des pièces qui se jouent à Paris.

Au bout de trois ans, il lit en audition une page de Zadig et René Simon le classe premier. Il lui permet aussi, car il le sait pauvre, d’assister au cours gratuitement. «Faire payer les riches», c’est la devise de ce maître. Examen de fin d’année: Sami est plébiscité par les invités, c’est-à-dire Pierre Mondy, Marcel Achard et François Périer.

La suite est connue: il va jouer dans une dizaine de pièces, dans cinq ou six films, dont « La Vérité ». Il approfondit la connaissance de son métier, travaille sa voix, sa technique. Il a eu des rôles à succès dans des pièces de boulevard et dans des films médiocres. Mais cette époque est révolue. Il attendait un personnage à sa mesure et une grande pièce: « Dans la jungle des villes » lui a apporté tout ce qu’il souhaitait.

«C’est venu à point, me dit-il, j’étais prêt à ce moment exact. Rien ne pouvait me satisfaire davantage, en tant qu’acteur et en tant qu’homme.» Désormais, il a choisi dans sa carrière la voie la plus difficile, la porte étroite: il veut jouer du Brecht, du Beckett, du Sartre. Du Shakespeare aussi. Il le peut, il a l’étoffe d’un grand tragédien. Ne vous y trompez pas: ce jeune homme impeccablement élégant est de fer. On l’a vu, il s’est inventé lui-même, à partir de rien, au prix d’une réelle conquête; il a construit sa vie, seul, sans laisser-faire ni laisser-aller.

Il est bon d’avoir cette vérité présente à l’esprit au moment d’affronter — car il faut bien le faire sous peine de passer pour horriblement snob — la question, la question des questions, la question Bardot. Il l’aime donc. Elle l’aime aussi sans doute et il est bien clair que le choix de Brigitte est le plus judicieux qu’elle ait jamais fait: c’est un homme qu’elle aime, un vrai, ni homme-enfant ni homme-femme et c’est rare chez les acteurs.

Il m’a parlé de leur amour, sans emphase, avec naturel, avec gravité: «Ce qu’on appelle une histoire d’amour, dit-il, ça dure trois mois, pas plus. Après quoi, si on veut durer, il faut se mettre à bâtir, à construire. Brigitte et moi, nous avons bâti seuls, contre le monde entier, pendant un an et demi.»

Il a raison, pour eux, pour Sami, ce fut très difficile: chaque semaine, deux ou trois feuilles mettaient leur amour en danger, l’offraient comme une proie à la bassesse, à la médiocrité. Il fallait tenir, encaisser sans broncher, sans pouvoir répondre. Et c’était d’autant plus dur que la politique de Sami n’était pas celle de l’autruche: il faisait face, il lisait tout, ligne à ligne, attendant le jour où il pourrait attaquer à son tour.

Ce jour est venu: un journal récemment a passé toute mesure en accusant Sami de détruire Brigitte. Sami est assez fort maintenant, sur tous les plans, pour intenter un procès public. Il est décidé à aller jusqu’au bout: Brigitte elle-même témoignera à la face des juges, à la face du monde, et de son indestructibilité et de son amour. Entre eux aujourd’hui, il n’y a plus de problèmes: «Nous commençons réellement à vivre, dit-il. Le plus difficile au fond, c’est de consentir à une personne, de s’engager totalement pour elle. Si on décide vraiment que c’est elle et pas une autre, alors il faut parler, s’expliquer, ne rien laisser dans l’ombre. Et aussi, refuser la coquetterie, ne pas faire dépendre sa vie des intermittences du désir. Bref, on doit être fidèle.»

Il assène cela avec conviction, sait ce qu’il dit: leur réciproque fidélité est aussi une conquête, ce n’était pas gagné d’avance. C’est lui qui l’a imposée. Et soyez sûrs que toutes les femmes peuvent être folles de lui: il suffirait qu’il le veuille. Mais Sami Frey est plus Abélard que Don Juan: il a choisi Bardot, une seule femme, qui les vaut bien toutes. «Elle m’apporte sa vie, sa force, son instinct réfléchi, confie-t-il encore. Oui, elle est prodigieusement vivante et présente. Mais il faut faire très attention: dans l’intimité, elle a tellement de vie, elle envisage les problèmes avec tant de clarté que tout paraît simple. On peut oublier les obstacles et penser que le monde est là, où elle se trouve, dans cette pièce, dans cette chambre, et pas ailleurs. On la regarde, on se laisse fasciner, on vit en rêve.

C’est arrivé à d’autres : ils rêvaient éveillés, ils se laissaient aller. Elle est comme une drogue, Brigitte. Non, il faut se secouer, s’accrocher, garder les yeux grands ouverts; elle ne peut pas résoudre vos problèmes à votre place. Si on ne se cramponne pas on est perdu, on la perd. Il se cramponne, c’est certain, il s’est cramponné toute sa vie, il a le laisser-aller en horreur. Et on devine bien ce que lui, de son côté, apporte à Bardot. Mais c’est à elle de le dire. Je ne l’ai pas vue.

Pour l’an prochain, ils ont un grand projet: voyager. Ni l’un ni l’autre ne l’ont jamais fait. Ce sont deux gosses et ils ne connaissent que Saint-Tropez et l’Italie, la Suisse et Saint-Sébastien. Ils ont des noms sur la carte, à exorciser, une imagerie Hongkong, Bangkok et San Francisco. Un autre désir de Sami: il veut un enfant. Cet orphelin sans droits sur le monde a, pour la première fois, envie de propriété, d’une chose à élever. «Et aussi, dit-il, comme je ne sais pas qui était mon père, je le découvrirai peut-être de cette façon.»

Toute vraie rencontre est nécessaire et miraculeuse à la fois: du boulevard de Belleville et de la plus lointaine Pologne à l’avenue Paul-Doumer — où Sami habite avec Brigitte — la route était fantastiquement longue. Mais il est incroyable aussi que Brigitte Bardot, bourgeoise du XVIe arrondissement, ait inventé la voie qui l’a conduite vers Sami. Chacun d’eux a accompli la moitié du chemin. C’était la première conclusion. Voici la seconde: Sami n’a jamais revu son oncle. Mais celui-ci n’est plus un apiéceur. Il s’est inscrit un jour, lui aussi, à l’office de la rue Taitbout. Il est maintenant figurant de cinéma. Figurant professionnel! »

CLAUDE LANZMANN

« ELLE », n° 886, 14 décembre 1962