Ephéméride | Friedrich Nietzsche [15 octobre]

15 octobre 1844

Naissance à Röcken (Allemagne) de Friedrich Nietzsche, l’anti-antisémite falsifié par les nazis.

Aucun penseur sérieux n’a fait plus de mal au peuple juif que Friedrich Nietzsche, dont les écrits ont été une source d’inspiration importante pour Adolph Hitler et le nazisme. Mais loin d’être un antisémite, Nietzsche était l’un des écrivains allemands les plus pro-juifs de son époque. Comment expliquer ce paradoxe?

Nietzsche était le fils et le petit-fils de pasteurs protestants. Il devint un spécialiste universitaire de la Grèce antique, mais sa mauvaise santé l’obligea à démissionner de son poste de professeur à un jeune âge. Il vécut le reste de sa vie d’une pension, allant de station thermale en station balnéaire, pour éviter les conditions météorologiques extrêmes qui le plongeaient dans un tel inconfort.

Écrivain extrêmement productif et résolument iconoclaste, Nietzsche n’atteignit jamais un lectorat important de son vivant, bien que sa renommée ait grandi. Sa vie et ses œuvres sont trop complexes pour être résumées ici, mais l’un des traits constants de sa vision du monde était son amitié, voire son admiration, pour les Juifs.

L’antisémitisme croissant en Allemagne au cours des années 1870 et 1880 le dégoûtait. Il se moquait de la haine des Juifs de son ami, le compositeur Richard Wagner, avec lequel il finit par rompre pour cette raison; il ridiculisait l’antisémitisme de son éditeur; et il essaya de bloquer le mariage de sa sœur avec un agitateur antisémite. Nietzsche avait plusieurs amis juifs, dont l’un de ses plus grands admirateurs, le célèbre critique littéraire danois George Brandes. Après une conversation stimulante avec une autre amie juive, Helen Zimmern, il déclara: « C’est fantastique de constater à quel point cette race a maintenant « l’intellectualité » de l’Europe entre ses mains. »

Son biographe, Curtis Cate, a caractérisé à juste titre Nietzche comme un « anti-antisémite ».

En outre, bien qu’ion se souvienne principalement de lui pour ses concepts de « surhomme » et de « bête blonde », Nietzsche était un antimilitariste. Il détestait la monarchie allemande et aimait la France (alors le principal ennemi de l’Allemagne), la Suisse et l’Italie, où il passa la majeure partie de sa vie adulte. Loin de croire en la supériorité des « Aryens », il aimait s’imaginer une ascendance polonaise.

Pour donner une idée de la vision du monde de Nietzsche – bien que ces expressions extrêmes soient apparues dès 1888 alors qu’il commençait à sombrer dans la folie – Nietzsche exhorta tous les autres pays d’Europe à s’unir contre l’Allemagne, appela les Juifs à l’aider dans sa campagne contre le christianisme, et déclara qu’il aimerait tuer tous les antisémites allemands.

Il ne fait aucun doute que s’il avait vécu jusqu’à voir le nazisme, il aurait été consterné et sans concession dans son inimitié, bien que sa sœur soit devenue une nazie enthousiaste, dont les funérailles furent célébrées en 1934 par Hitler lui-même. Les œuvres de Nietzsche devinrent doctrine nazie officielle et le dictateur ordonna qu’un monument lui soit érigé.

Comment ce philosophe pro-juif est-il alors devenu une source d’inspiration pour les assassins de 86% des Juifs d’Europe?

La réponse immédiate est sa haine du christianisme et sa conviction qu’il fallait développer une morale post-chrétienne et laïque. À cet égard, il faisait partie de la réaction post-darwinienne à l’ébranlement des certitudes religieuses. Fidèle à ce que Brandes appela « le radicalisme aristocratique » et horrifié par la démocratie, Nietzsche opposait, selon les termes de Cate, « la reproduction » positive des aristocraties à la « domestication », « la castration » et « l’émasculation » des forts par les insidieux « perdants ». Ou dans les propres termes de Nietzsche:

« Le christianisme, issu de racines juives et compréhensible uniquement comme produit de ce sol, représente une réaction contre la moralité de la sélection, de la race, des privilèges – c’est la religion anti-aryenne par excellence. »

Dans son livre « Au-delà du bien et du mal », Nietzsche écrivit ce qui est devenu le noyau de la philosophie nazie et le glas des Juifs européens:

« Tout ce qui a été fait sur la terre contre « les nobles », les « puissants », les « seigneurs »,… n’est rien comparé à ce que les Juifs ont fait: les Juifs, ce peuple sacerdotal qui n’a pu obtenir satisfaction contre ses ennemis et ses conquérants que par une réévaluation radicale de ses valeurs, c’est-à-dire par un acte de vengeance des plus spirituelles…
Ce sont les juifs qui… ont osé inverser l’équation des valeurs aristocratiques… en disant ‘les malheureux sont les bons, les pauvres, les sans-défense, les humbles…. Vous qui êtes puissants et nobles êtes de toute éternité les méchants….”

C’était cependant, l’opposé de ce que les nazis en firent plus tard. Il n’accusait pas les Juifs de l’avoir fait eux-mêmes – pas de complot des « Sages de Sion » – mais simplement « l’invention » du christianisme. Ce qu’il faut souligner ici, c’est que sa diatribe contre les Juifs était une petite partie isolée de son oeuvre qui ne se répercutait pas dans sa vie ou sa pensée par ailleurs.

Il dissociait les Juifs existants du mal causé, selon sa perception, par ceux d’entre eux, particulièrement Paul, qui avaient créé le christianisme deux millénaires plus tôt. Nietzsche a utilisé ces termes de manière interchangeable lorsqu’il déclarait que « le monde occidental souffrait maintenant d’un « empoisonnement du sang » » en raison de sa judaïsation, de sa christianisation ou de sa « populacisation ».

Mais auparavant, il avait exprimé son admiration en expliquant son opposition à l’antisémitisme: « Les Juifs, cependant, sont sans aucun doute la race la plus forte, la plus tenace et la plus pure vivant actuellement en Europe. »
En fait, ils correspondaient à sa prescription aristocratique puisqu’ils avaient survécu « grâce avant tout à une foi résolue qui n’avait pas besoin d’avoir honte devant les « idées modernes ». L’Allemagne, poursuivait-il, ferait mieux d’expulser les antisémites que les Juifs, qui lui apportaient de nombreuses qualités.

(Source: Barry Rubin)