Ephéméride | Nachman de Breslov [16 Octobre]

16 octobre 1810

Décès de rabbi Nachman de Breslov, un des grands noms du Hassidisme.

Nachman de Breslov (1772-1810), maître hassidique et penseur religieux, était un arrière-petit-fils du fondateur du hassidisme, le Baal Shem Tov. Nachman chercha à revigorer le mouvement qu’il considérait comme ayant perdu son élan d’origine.

Il rassembla autour de lui un petit nombre de disciples choisis, parmi lesquels Nachman de Tcherin et Nathan Sternhartz. C’est ce dernier qui se chargea de relater sa vie et ses enseignements.
Nachman entreprit un dangereux voyage vers la terre d’Israël (1798-1799). Un an ou deux après son retour, il s’établit à Breslov où il resta jusqu’en 1810. Il passa la dernière année de sa vie dans la ville d’Uman, en Ukraine, où il mourut de tuberculose à l’âge de 39 ans.

À Uman, Nachman se lia avec les adeptes du mouvement des Lumières de la « Haskala ». Bien qu’il restât extrêmement critique à l’égard de tout apprentissage profane, certaines des idées qu’il semble avoir reprises de ces « Maskilim » font parfois surface dans ses propres œuvres.

La tombe de Nachman à Uman est un lieu de pèlerinage pour ses hassidim jusqu’à ce jour. La vénération dans laquelle les hassidim de Breslov tiennent Nachman est inégalée, même dans le culte des héros hassidiques. Dans la synagogue des Breslover, dans le quartier de Meah Shearim à Jérusalem, le fauteuil original de Nachman ressemblant à un trône est placé à côté de l’arche.
Nachman avait promis à ses fidèles qu’il serait avec eux même après sa mort, de sorte qu’aucun successeur ne lui fut jamais désigné, et les Breslover sont appelés les « hassidim morts » en ce sens que, contrairement à tous les autres, ils n’ont pas de maître vivant.

Les idées de Nachman sur la religion juive furent communiquées verbalement, en yiddish, à ses disciples, mais furent ensuite transcrites par ceux-ci, sous le titre « Likutey Moharan », « Recueil de dictons de notre maître, le rabbin Nachman ».
Fondant sa théorie sur la doctrine d’Isaac Luria selon laquelle le « En Sof » [le Dieu infini dans la pensée kabbalistique] s’était replié sur lui-même en laissant un « espace vide » dans lequel tous les mondes pourraient émerger, Nachman en tira la conclusion que le monde est en quelque sorte vide de la pleine présence de Dieu.
C’est pourquoi, affirmait-t-il, l’homme est destiné à avoir des doutes religieux et toutes ses tentatives pour prouver l’existence de Dieu sont vouées à l’échec dès le départ. Le seul moyen de trouver Dieu est par la foi qui seule peut élever l’âme humaine au-delà du vide.

Nachman semble avoir eu le genre d’esprit pour lequel la foi et la raison ne peuvent pas exister côte à côte. L’un des deux doit céder totalement à l’autre si bien que Nachman, à l’instar de son contemporain Kierkegaard, est un antirationaliste religieux, critiquant les tentatives des philosophes du Moyen Age de construire une foi fondée sur la raison.
Nachman parle souvent du « vrai Tsaddik de la génération », ce que ses disciples et les érudits modernes comprennent comme une référence à lui-même. Évoquant à l’évidence ses propres luttes contre des dirigeants hassidiques plus conventionnels, Nachman fait remarquer que Dieu donne à un homme le désir de voyager vers le « vrai Tsaddik », mais il se heurte ensuite à des obstacles; ces obstacles lui sont présentés afin d’éveiller son désir, car chaque fois qu’un homme rencontre des obstacles dans son désir de réaliser quelque chose, les obstacles qu’il doit vaincre le renforcent dans sa résolution et son désir de devenir encore plus puissant.

Nachman encourageait ses fidèles à pratiquer la « solitude ». Cela voulait dire pour lui passer au moins une heure ou plus par jour au cours de laquelle on est seul dans une pièce ou un champ afin de converser en secret avec son Créateur, en implorant Dieu de le rapprocher de Son service.
Cet élan du cœur dans la solitude devait se faire en yiddish, la langue de conversation ordinaire.
Nachman soulignait également l’importance de vénérer Dieu dans les circonstances présentes de l’homme. Trop de projets pour le futur était déconseillé, même en matière spirituelle. « Pour tout homme, le mal du monde est le jour et l’heure où il se trouve, car demain sera un monde totalement différent. »

Les célèbres contes de Nachman (publiés par Sternhartz en 1815) sont uniques dans la littérature hasldique. L’historien du hassidisme, Simon Dubnow, les considère comme des « contes de fées » et, en apparence, c’est ce qu’ils sont: « La perte de la princesse »; « Le roi qui a combattu les grandes guerres »; « Le fils du roi et le fils de la servante qui ont été échangés », etc.
Naturellement, les disciples de Nachman ont lu toutes sortes d’idées mystiques dans ces Contes. Quelle que soit leur signification, les contes sont admirés pour leur valeur littéraire.

(Source: The Jewish Religion: A companion, Oxford University Press)

UN CONTE DE RABBI NACHMAN

Je rêvai que j’étais dans ma chambre. Personne n’était venu me voir et j’étais très surpris. J’allai dans l’autre pièce, mais il n’y avait personne non plus. J’entrai dans la maison puis dans la salle d’étude, mais il n’y avait personne. Je décidai de sortir. Je vis des gens tourner en rond en chuchotant. L’un se moquait de moi, un autre me raillait, un autre me regardait avec arrogance. Même mes disciples étaient contre moi. Quelques-uns se conduisaient insolemment, quelques-uns murmuraient secrètement à mon sujet, et ainsi de suite. J’appelai un de mes disciples et lui demandai: « Que se passe-t-il? » Il répondit: « Comment avez-vous pu faire une chose pareille? Est-il possible que vous ayez commis un si grand péché? » Je ne savais pas pourquoi ils se moquaient de moi. Je lui demandai de réunir tous mes disciples. Il me quitta et je ne le revis plus. Je m’assis seul pour essayer de décider quoi faire.

Finalement, je résolus de partir pour un autre pays. Mais quand j’y parvins, les gens ne parlaient que de ça. Même là-bas, ils étaient au courant. Je décidai d’aller vivre dans une forêt. Cinq de mes disciples me rejoignirent et nous partîmes ensemble dans la forêt. Nous vivions là-bas et chaque fois que nous avions besoin de quoi que ce soit, comme de nourriture, etc., l’un d’entre eux allait l’acheter. Je lui demandai à chaque fois si la rumeur s’était calmée et il disait toujours: « Non, c’est encore très fort. » Pendant que nous vivions là-bas, un vieil homme arriva et m’appela. Il dit qu’il avait quelque chose à discuter avec moi. Je le suivis et il commença à me parler.

Il dit: « As-tu vraiment fait une chose pareille? Comment peux-tu ne pas avoir honte devant ton grand-père, le rabbin Nachman, et devant ton arrière-grand-père, le Baal Shem Tov? Comment as-tu pu ne pas avoir honte devant la Torah de Moïse et devant nos saints ancêtres, Abraham, Isaac et Jacob et les autres? Penses-tu vivre ici pour toujours? Ton argent ne s’épuise-t-il pas? Et tu es une personne fragile. Que vas-tu faire? Penses-tu partir pour un autre pays? A quoi cela servira-t-il? S’ils ne savent pas qui tu es, tu ne pourras pas y rester car ils ne te donneront pas d’argent. Et s’ils savent qui tu es, tu ne pourras pas y vivre car ils seront au courant. »

Je lui répondis: « Puisque c’est ainsi et que je dois continuer à courir, au moins j’aurai le monde futur. » Il rétorqua: « Crois-tu avoir le monde futur? Tu as commis une telle profanation du nom de Dieu que tu n’auras même pas d’endroit où te cacher dans la Géhenne. »
Je dis: « Va-t-en. Je pensais que tu me réconforterais, mais tu me fais souffrir. Va-t’en. Le vieil homme me quitta. Assis là-bas, je décidai que, puisque je devais rester là si longtemps, je risquais d’oublier tout mon apprentissage. Je dis à l’un des hommes que lorsqu’il se rendrait en ville, il devrait chercher un livre et le ramener avec lui. Il alla en ville mais il rentra sans livre. Il dit que c’était impossible. Il ne pouvait pas dire à qui le livre était destiné, bien sûr; et il était impossible de l’emporter en secret.

Je souffrais beaucoup: d’abord de mon errance, et maintenant, parce que je n’avais pas de livre et que je risquais d’oublier mon apprentissage. Un peu plus tard, le vieil homme revint, un livre sous le bras. Je lui demandai: « Qu’est-ce que tu portes? » « Un livre. » « Donne-le-moi. » Il me donna le livre. Quand je le pris, je ne savais même pas comment le tenir. Et quand je l’eus ouvert, je n’avais aucune idée de ce qu’il y avait dedans. C’était comme si c’était dans une langue étrangère et une écriture étrangère. Cela me causa beaucoup de souffrance. J’avais peur que si mes disciples découvraient cela, ils me quitteraient. Le vieil homme revint à nouveau pour me parler. Je le suivis et il recommença à me dire: « Comment as-tu pu faire une chose pareille? Comment peux-tu ne pas avoir honte? Tu n’auras même pas d’endroit où te cacher dans la Géhenne. » Je lui dis: « Si un homme du monde supérieur me le disait, je le croirais. »

Il dit: « Je viens de là-bas »; et il me donna un signe. Je me suis rappelé l’histoire bien connue du Baal Shem Tov. Le Baal Shem Tov avait déjà pensé qu’il n’aurait aucune part dans le monde futur, et il avait déclaré: « J’aime Dieu sans le monde futur ». Je détournai la tête en arrière avec une très grande amertume. Quand j’eus détourné la tête, tous les gens devant qui le vieil homme avait dit que j’aurais dû avoir honte vinrent me voir: mon grand-père, les ancêtres, etc. Ils me citèrent le verset suivant: « Le fruit du pays sera pour la gloire et la beauté » (Esaïe 4: 2). Ils me dirent: « Maintenant, nous allons être fiers de toi. » Ils m’amenèrent tous mes disciples et mes enfants (parce qu’au début, même mes propres enfants m’avaient abandonné) et ils me consolèrent. Quant à la façon dont j’ai tourné ma tête vers l’arrière – même si une personne avait péché huit cents fois contre la Torah tout entière, si elle avait tourné sa tête en arrière avec une telle amertume, elle serait certainement pardonnée. Pour le reste du bien, je ne veux pas vous le dire. Mais c’était certainement bien.