Ephéméride | Maurice Schlesinger [30 octobre]

30 octobre 1798

Naissance à Berlin de Moritz Adolf Schlesinger, connu en France sous le nom de Maurice Schlesinger, principal éditeur de musique à Paris dans la première moitié du XIXe siècle et inspirateur de plusieurs personnages de romans célèbres.

Le nom de Schlesinger, en effet, est inséparable de toute étude sur les milieux musicaux dans la France du XIXe siècle dernier.

Maurice Schlesinger est, de naissance, un Juif prussien. Il nait à Berlin en 1797. Il est le fils aîné de Martin Schlesinger, libraire et éditeur de musique à Berlin : c’est son frère cadet, Henri, qui héritera du fonds paternel. À seize ans, il s’enrôle dans les armées prussiennes ; en 1814 et 1815, il porte les armes contre la France, sous l’uniforme des hussards de Brandebourg. Il s’établit à Paris en 1819 et entre d’abord chez Bossange comme employé de librairie. Très vite, il est mis en surveillance pour ses idées libérales et, quand il veut s’établir à son compte comme libraire, l’autorisation lui en est refusée. Il décide, dès lors, en 1823, de s’installer comme éditeur de musique, 89, rue de Richelieu.

Dans l’exercice de sa profession, Schlesinger montre beaucoup d’initiative et d’entregent. Comme éditeur, il ne se borne pas à publier des œuvres déjà classiques, comme celles de Mozart ou de Beethoven ; il se fait une spécialité d’éditer les opéras modernes, notamment ceux de Meyerbeer et d’Halévy. Il noue des liens avec de très nombreux musiciens : Wagner raconte, dans l’histoire de sa vie, comment il a été introduit chez Maurice Schlesinger par Meyerbeer et comment il fut chargé, pour un salaire minime, de fabriquer des réductions d’opéras pour piano et pour divers instruments.
Pour accroître son autorité et son influence, il fonde, en 1834, la « Gazette musicale », à laquelle collaborèrent des écrivains connus comme Balzac, Dumas et George Sand. Il devient donc aussi une personnalité pour le monde littéraire et on a conservé, notamment, d’intéressantes lettres de Balzac qui lui sont adressées.

Maurice Schlesinger, d’ailleurs, ne borne pas là son activité. Il aime les bonnes affaires, quelles qu’elles soient. Si on le voit à Trouville, en 1836, c’est qu’il a deviné les possibilités de ce village, encore peu connu, mais fréquenté déjà, l’été, par des artistes et des écrivains. Il fait bâtir l’Hôtel Bellevue, qui sera appelé à une grande fortune ; il entreprend de « lancer » la station : il prend une part dans la construction d’un théâtre, d’une église nouvelle ; il organise des manifestations artistiques, auxquelles fait écho la « Gazette musicale ». Grâce à lui en partie, Trouville, avant Deauville, devient une plage à la mode.

Tel est ce personnage, à mi-chemin entre l’artiste et le pur homme d’affaires. Il s’intéresse à l’art, sans doute, mais de façon discontinue et sans qu’on puisse faire commodément la part du goût natif et celle du métier. Ses contemporains l’ont décrit comme un homme aimable, liant, d’humeur facile, de caractère léger et peu scrupuleux ; certains ont ajouté qu’il était toujours à l’affût de quelque aventure féminine et il est bien établi que Mme Schlesinger eut à souffrir de ses dispositions volages. On hésite à décider s’il fut sympathique ou non. Mais il ne manque pas de relief.
Retenons, pour l’avoir mieux campé devant nous, le portrait qu’en a tracé Maxime Du Camp dans ses Souvenirs littéraires: « un brasseur d’affaires qui avait les mains dans vingt opérations à la fois, dirigeant à Paris une importante maison de commerce, flairant les truffes de loin et abandonnant sa femme pour courir après le premier cotillon qui tournait le coin des rues, passé maître en fait de réclame… ». Maxime Du Camp ajoute : « Flaubert se prit à l’admirer, et restait bouche bée à écouter le récit de ses conquêtes ».

S’il est vrai que Flaubert a éprouvé, à l’égard de Maurice Schlesinger de la sympathie et même de l’amitié, il a réservé l’admiration pour sa femme. Cette admiration est née le jour où il l’aperçut pour la première fois sur la plage de Trouville.
Naturellement, Flaubert se trouve trop jeune, en 1836, à Trouville, pour qu’un roman s’ébauche entre Mme Schlesinger et lui ou plutôt, si ce roman s’ébauche, c’est dans son imagination seulement, Mme Schlesinger ne se doutant même pas, selon toute vraisemblance, de l’effet qu’elle avait produit sur lui. Comme il devait l’écrire à Louise Colet, il ne l’a retrouvée qu’après plusieurs années, et à Paris.

Gustave Flaubert, en effet, une fois bachelier, en 1840, a quitté Rouen pour Paris.
Lorsque les Schlesinger reçoivent sa visite, dans leur appartement de la rue de Grammont, ils se souviennent de Trouville ; mais l’adolescent aux traits encore indécis est devenu un jeune homme plein de séduction et de force, que le ménage accueille avec une vive, sympathie.
Flaubert les fréquente assidûment à partir de mars 1843. De longues conversations se déroulent, sur l’art, notamment. Malgré la différence d’âge, les deux hommes s’appellent par leur prénom. Maurice Schlesinger fait des séjours à Rouen dans la famille de Flaubert.

Quant aux relations particulières avec Mme Schlesinger, elles posent un problème délicat. Il est extrêmement probable que Flaubert lui avoua son amour, qu’elle en fut troublée et qu’une tendresse profonde naquit entre eux. S’il n’en avait pas été ainsi, « L’Éducation Sentimentale » n’aurait pas de sens. Faut-il aller plus loin ? Ce qui est incontestable et ce que démontrent surabondamment les analyses et les spécialistes, c’est l’étroitesse du lien entre l’histoire vécue et l’histoire imaginée.
Les époux Schlesinger, sont passés à la postérité littéraire sous les noms de Monsieur et Madame Arnoux dans « L’Éducation Sentimentale ».

Trente-cinq ans après le coup de foudre de Trouville, alors que Maurice Schlesinger est mort, Flaubert ose envoyer à sa veuve Elisa sa première lettre d’amour: « Ma vieille amie, ma chère tendresse, je ne peux voir votre écriture sans être remué. L’avenir pour moi n’a plus de rêves, mais les jours d’autrefois se représentent comme baignés dans une vapeur d’or. Sur ce fonds lumineux ou de chers fantômes me tendent les bras, la figure qui se détache le plus splendidement, c’est la votre. »

Ce n’est pas tout.
Il semble que Maupassant ait fait passer dans son roman « Mont-Oriol » les données biographiques sur les Schlesinger qu’il tenait de Flaubert. Comme Schlesinger, le banquier juif Andermatt se convertit au moment de son mariage. Comme lui, il se lance dans des spéculations foncières dans une ville d’eaux en développement. Comme lui, il organise une quête pour l’édification d’une église.