Ephéméride | Hermann Broch [1er Novembre]

1er novembre 1886

Naissance à Vienne d’Hermann Broch, un des génies les plus scandaleusement méconnus du XXe siècle.

Hermann Broch nait dans une famille de la riche bourgeoisie juive industrielle de Vienne où son père possède une usine de textile. En 1907, il est diplômé de l’école d’ingénieurs textiles de Mulhouse (alors allemande). Il prend peu après la succession de son père à la tête de l’usine jusqu’en 1927.

Sans qu’il soit possible d’expliquer ses raisons, Broch abandonne la direction de l’usine familiale et suit à partir de 1928 des études de mathématiques, de philosophie et de psychologie. En 1931, Broch se dirige vers le métier d’écrivain (il publie des textes dans des revues depuis les années 1910).

À l’âge de quarante-cinq ans, en 1931, Broch publie son premier roman, la trilogie « Les Somnambules » (Die Schlafwandler), il y développe une nouvelle forme de narration sur le thème prémonitoire du délabrement des valeurs de la société contemporaine à travers un tableau de l’Empire allemand durant le règne de Guillaume II de 1888 à 1918.

Très remarquée dans les milieux littéraires, l’œuvre place d’emblée son auteur au rang de grand écrivain. Les trois livres, d’inégale longueur, analysent chacun une phase de l’apogée d’un monde et d’une époque : 1888, Pasenow ou le Romantisme ; 1903, Esch ou l’Anarchie ; 1918, Huguenau ou le Réalisme.

La première partie évoque l’univers de l’aristocratie prussienne en déclin que Fontane avait dépeint. Dans le style du roman réaliste traditionnel, c’est une analyse pessimiste de la situation spirituelle de l’époque. Le procès de décomposition de l’ordre ancien a commencé, un sentiment d’angoisse étreint les personnages, menacés comme les héros de Kafka, et en proie au désarroi dans un monde où s’effondrent les valeurs établies. Ils recourent à des solutions de fuite, se réfugient derrière la façade des conventions sociales ou dans un esthétisme à la Stefan George.

Le deuxième roman décrit dans le style du pré-expressionnisme l’univers des ouvriers et petits employés de l’époque wilhelminienne. Illustrant le sort de tous ceux qui sont en bas de l’échelle sociale et doivent souffrir l’injustice du monde, le comptable Esch est un jour congédié pour une faute qu’il n’a pas commise. Il se révolte et cherche à briser le cercle maléfique qui emprisonne les individus, mais ne trouve que de vaines échappatoires : son histoire, comme celle de Pasenow et de Bertrand dans la première partie, est un exemple d’échec.

La troisième partie évoque l’Europe révolutionnaire d’après novembre 1918 et le triomphe d’Huguenau qui, ignorant toute notion de valeur, finit par devenir un notable de province : dans un monde devenu chaotique, son absence de scrupules lui assure le succès social, comme à Diederich Hessling dans « Le Sujet » de H. Mann. Initialement prévue comme un bref épilogue de la trilogie, cette partie est devenue la plus longue: Broch a ajouté à l’histoire de ce cynique plusieurs récits qui illustrent la détresse morale de l’époque et un très grand nombre de digressions théoriques fort abstraites sur la « désagrégation des valeurs ».
L’attitude des personnages est négative : ils n’entreprennent rien qui puisse provoquer un changement, ils croient agir, mais sont « agis » comme des marionnettes. L’auteur condamne leur démission et laisse entrevoir comment la crise peut être surmontée: par un retour à l’esprit religieux qui réconciliera les contraires et restaurera l’amour fraternel entre les hommes.

Le caractère expérimental de l’œuvre annonce déjà le renouvellement des techniques romanesques modernes. Dans les deux dernières parties surtout, Broch exploite toutes les formes d’expression possibles. Le goût des notations précises et des descriptions minutieuses telles que les aime le nouveau roman révèle l’influence de Husserl. Mais la méthode du romancier, convaincu que seul un compendium de tous les styles et de toutes les formes peut permettre d’appréhender la totalité du réel, de présenter une coupe radiographique correcte de ses multiples « épaisseurs » (Vielschichtigkeit), rappelle aussi les techniques romanesques de J. Dos Passos.

Publiée par l’éditeur allemand de Joyce, la trilogie a souvent été comparée à Ulysse. Broch, qui a consacré en 1933 un essai à Joyce, a dit lui-même qu’il n’aurait pas écrit « Les Somnambules » s’il avait connu auparavant cette œuvre, « réalisation parfaite de ce que le roman peut exprimer ».

Entre la publication de la trilogie qui a fondé son renom et celle de son incontestable chef-d’œuvre : « La Mort de Virgile », en 1945, Broch s’est intensément consacré à de nombreux autres travaux. Projetant un volume d’études sur la philosophie de l’art, il expose en 1933 dans quelques importants essais les fondements de son esthétique romanesque et traite le problème du Kitsch, de « l’art culinaire ».
Le grand ouvrage philosophique sur l’effondrement des valeurs auquel il a songé à la même époque ne sera finalement pas écrit, mais beaucoup d’essais voient encore le jour entre 1931 et 1935, dans lesquels il s’élève avec véhémence contre le positivisme, s’interroge sur la valeur de l’art comme moyen de connaissance, sur la place et la fonction de la littérature dans le monde contemporain. Le manuscrit, d’abord appelé Don Quijuanchotte, puis Filmann, est perdu, à l’exception d’un chapitre.
Ce roman devait peindre la décadence d’une famille d’industriels et reprendre à travers un personnage mi-Don Juan, mi-Don Quichotte les thèmes de l’angoisse et de la solitude engendrées par la « désagrégation des valeurs ». La matière a été en grande partie reprise dans un drame mis en scène avec succès en 1934 par Hugo Hartung, à Zurich, et finalement intitulé « Die Entsühnung ».

La rédaction de l’œuvre capitale, « La Mort de Virgile », va accaparer Broch durant des années. Un court récit, « Le Retour de Virgile », lu à la radio le 17 mars 1937, est à l’origine de l’œuvre. Broch, qui a vu en Virgile et son époque de nombreuses analogies avec sa propre situation historique, y traite sous forme de nouvelle le sujet qui le préoccupe depuis toujours : quelle peut être la justification de l’art dans la société actuelle ? Partant de la légende selon laquelle Virgile a voulu brûler son Énéide, il fait exposer au poète les raisons qui l’amènent à renier son œuvre. À tout le sang et toutes les horreurs de son époque, Virgile n’a à opposer que des vers : « Il avait fui… il avait écrit des vers qui n’étaient rien d’autre que fuite dans la beauté. »

Les nazis annexent l’Autriche en 1938 et Broch est arrêté et emprisonné. Avec l’aide de son ami le romancier irlandais James Joyce (Broch est aussi un ami d’Aldous Huxley), il réussit à se faire libérer rapidement et à émigrer aux États-Unis. En 1939, il se rend à Princeton où il restera presque dix ans chez son ami Erich von Kahler.
Après avoir reçu un prix de la Fondation Rockefeller pour ses études sur la psychologie des masses, il obtient un poste de professeur honoraire à l’Université Yale en 1950.

Au terme d’un long travail de polissage, « La Mort de Virgile » paraît en mars 1945, simultanément en allemand et dans la traduction anglaise. Immédiatement reconnu comme un chef-d’œuvre, ce roman de la confrontation avec la mort vaut à son auteur un grand nombre d’articles très élogieux.
Le récit des dix-huit dernières heures de la vie de Virgile constitue la matière du livre qui s’ouvre par une magistrale description de l’arrivée à Brindisi du poète agonisant. Les délires de la fièvre entraînent le malade dans les profondeurs du subconscient. Il devient voyant et atteint à la connaissance suprême.
De ce voyage dans les régions mystérieuses au-delà des frontières de la conscience, Virgile revient apaisé. Il a trouvé la réponse à ses angoisses et à ses doutes : il sait que le salut est dans l’amour, et offre à César « L’Énéide » qu’il voulait brûler.

Broch a révélé n’être parvenu à soulever le voile du mystère qu’en se plongeant dans de véritables états de transes où l’écriture devenait automatique. La luxuriance, le caractère lyrique et visionnaire, le ton hymnique du roman, où les phrases déferlent parfois sur plusieurs pages, en rendent l’accès difficile, mais on est souvent emporté par le flot poétique. L’œuvre illustre la responsabilité de l’écrivain qui n’a pas le droit de se dérober. À la fois bilan d’une existence et cosmologie, elle invite à dépasser toutes les antinomies apparentes, à réaliser la « coincidentia oppositorum » (la coïncidence des opposés) pour retrouver une unité nouvelle avec l’infini et le divin.

Soucieux d’opposer une « dictature de l’humanisme » à la barbarie de son temps, d’ « éclairer » les masses, de contribuer au réveil des consciences, Broch se livre en Amérique à des travaux de science politique et à des recherches sur la psychologie des foules qu’il poursuivra jusqu’à sa mort, parallèlement à ses études sur la théorie de la connaissance.

Durant la dernière période de sa vie paraissent quelques essais parmi les plus importants qu’il ait écrits, dont celui sur H. von Hofmannsthal. Jusqu’à sa mort il connaîtra une difficile existence d’émigrant. Se dépensant sans compter pour venir en aide aux victimes du nazisme, il s’épuisera en outre à rédiger une correspondance qui présente un haut intérêt. Il fera paraître encore un roman, « Les Innocents ».

En 1949, il modifie légèrement cinq nouvelles d’inspiration kafkaïenne qui datent de 1933, en écrit six autres et les relie par des pages lyriques. Certains récits reprennent les thèmes existentiels de la solitude et de l’angoisse.
Le roman a un caractère politique : Broch analyse les conditions morales qui ont permis le phénomène du nazisme et condamne le type du « Spiesser », l’indifférence des petits bourgeois médiocres : leurs idées politiques vagues et confuses ne permettent pas de les considérer comme des responsables directs, mais c’est leur état d’esprit qui a rendu possible le nazisme, et l’ « innocence » de tous ces personnages est coupable.

Broch avait terminé en 1936 une première version du « Tentateur ». Le remaniement entrepris la dernière année de sa vie est resté inachevé. L’œuvre, publiée en 1953, marque un retour frappant aux normes romanesques traditionnelles et illustre de façon saisissante la montée du nazisme, à travers un exemple de déchaînement de folie collective.
À l’origine, Broch voulait peindre la quête d’une religiosité nouvelle, aussi des considérations sur l’histoire des religions et les mythologies néo-païennes alourdissent-elles le roman. Mais le phénomène du fascisme a entraîné un déplacement d’accent : utilisant ses travaux sur la psychologie des foules, l’auteur propose avant tout une analyse du comportement individuel et collectif d’une remarquable acuité.

Un vieux médecin retiré dans un petit village des Alpes raconte comment la paix montagnarde est un jour troublée par l’arrivée d’un étranger, Marius Ratti, faux prophète et démagogue qui rappelle Hitler par bien des traits. Prêchant une pseudo-religion, un nouvel idéal de vie proche de la nature, il sème la discorde en libérant les forces obscures qui sommeillaient dans le subconscient collectif.
Comme le charmeur de rats de la légende, il fascine les hommes pour les conduire à leur perte.

Le roman, dans lequel Broch – qui admirait Giono – a admirablement évoqué le cadre alpin de l’action, n’a pas un aspect uniquement négatif : aux sortilèges maléfiques de Marius Ratti est opposée la sagesse chrétienne d’une vieille paysanne, la mère Gisson (anagramme de Gnosis). À la haine elle oppose l’amour, car « le monde n’a jamais encore été racheté par la haine ». Les hommes sont placés devant l’alternative : Déméter ou la Magie. Seulement, à la différence de Marius Ratti, la mère Gisson ne peut pas contraindre, elle doit convaincre.

Commencée en 1934, jamais achevée et publiée à titre posthume, la « Théorie de la folie des masses » est une œuvre monumentale. À l’articulation de la philosophie et de la psychologie politique, il s’agit d’une des analyses les plus profondes de l’avènement des fascismes modernes et, au-delà, une fascinante théorie du psychisme humain. La rédaction de ce livre-monument, inachevé, l’aura accompagné toute sa vie.

Le point de départ de cette réflexion tient dans un énoncé lapidaire : « L’hypothèse d’une disposition universelle de l’espèce humaine à la psychose. » Broch y fait la théorie de ce dont son chef-d’oeuvre littéraire, « La Mort de Virgile », fournissait la vision poétique : l’entremêlement invincible, en l’âme humaine, du rêve et de la réalité dans ce qu’il nomme un « état crépusculaire », source de tous les états collectifs de délire.
Prise d’une telle « folie de masse », une communauté entière tourne en rond au sein d’un système de valeurs étanche au réel et haineux. Si la conversion à la démocratie peut constituer une cure de cette pathologie, c’est à la condition de pratiquer, au rebours de toute realpolitik, une politique systématique de l’honnêteté, dont Broch propose la théorie, sinon l’espoir.

Hermann Broch s’éteint à New-Haven (Connecticut), le 30 mai 1951.

(Sources: André Souyris, « Encyclopedia Universalis » et Stéphane Legrand, « Le Monde des Livres ».)