Ephéméride | Mark Antokolsk [2 Novembre]

2 novembre 1843

Naissance à Vilna de Mordkhe Matysovitch Antokolsky, dit Mark Antokolsky, un des plus grands sculpteurs de Russie.

Mark Antokolsky naquit dans une famille juive, fils d’un aubergiste de la ville de Vilna, dans le district d’Antokol – ce qui explique l’origine de son nom de famille. Le simple fait de naître en dehors de la Zone de Résidence où étaient confinés les Juifs de l’Empire, ne présageait rien de bon, sans parler de la pauvreté qui l’accompagnait.

Antokolsky eut une enfance si malheureuse que, lorsqu’il décida d’écrire son autobiographie, il la commença avec l’époque de ses études à l’Ecole des Beaux-Arts, en omettant ses premières années. « Mon enfance fut trop triste – oh, si triste que cela me fait frémir de m’en souvenir, et il est trop pénible d’écrire à ce sujet. Je fus un enfant mal-aimé, et oh, combien j’ai été battu! »

Le père d’Antokolsky souhaitait que son fils devienne aubergiste – comme lui-même – ou se lance dans toute autre « bonne » entreprise: les capacités artistiques révélées très tôt étaient tout simplement méprisées. La première expérience du garçon dans la peinture du poêle fraichement blanchi à la chaux se conclut par une raclée. Bientôt, le père de l’artiste perdit tout espoir de faire quelque chose de ce garçon et l’envoya dans la boutique d’un tresseur, où il était censé apprendre l’art de fabriquer des rubans d’or et d’argent. Mais le jeune Antokolsky eut tôt fait de transformer l’atelier du tresseur en celui d’un sculpteur sur bois et le propriétaire, Tasselkraut, devient son premier véritable enseignant et mentor.

En l’espace d’un an, il fabriquait des cadres dans un autre atelier appartenant à un autre sculpteur sur bois, Gimadra. Il semblait ne pas pouvoir briser ce cercle vicieux, mais le destin lui en donna l’occasion: un jour, il vit une reproduction du célèbre tableau de Van Dyck « Le Christ et la Madonne », et le sculpta sur bois. L’épouse du gouverneur général de Vilna fut très impressionnée par ce travail et remit à Antokolsky une lettre d’introduction auprès de son amie de Saint-Pétersbourg, la baronne Edit Raden, demoiselle d’honneur de la grande-duchesse Helena Pavlovna. Ce fut un tournant heureux dans le destin de l’artiste.

Le 4 novembre 1862, Mark Antokolsky fut inscrit à l’Académie des Beaux-Arts comme étudiant non affilié, car il était encore faible en dessin. Pour surmonter son manque d’expérience, il travailla dur, d’abord sous la tutelle du professeur N. Pimenov, puis après sa mort soudaine, avec I. Reimerce. Le processus éducatif était classique: études d’antiquités et copie, mais pendant les vacances, Mark Antokolsky se rendit dans sa ville natale, Vilna, où il modela des scènes de genre. Bientôt, à l’exposition de l’Académie de 1864-1865, il présenta son « Tailleur » et « L’Avare ». Antokolsky reçut une médaille d’argent pour les deux œuvres, ainsi qu’une allocation spéciale de 29 roubles pour « L’Avare ».

Antokolsky poursuivit ses études à l’Académie des Beaux-Arts pendant sept ans. En novembre 1867, il écrivit à un certain Barel: « Je travaille toute la journée et je suis toujours enthousiasmé par mon travail. J’ai commencé à travailler l’argile et, grâce à Dieu!, j’ai été le premier à l’examen. Tous les sculpteurs pourraient devenir mes ennemis secrets, mais cela m’indiffère. »
Son succès lui donna des ailes, mais le manque constant d’argent l’handicapait beaucoup. Il était prêt à tout faire pour subvenir à ses besoins: il travailla dans un atelier de menuiserie, grava les chiffres sur des boules de billard en ivoire – pour quelques kopecks – des Cupidons à la manière de Poussin et d’autres travaux de ce genre. Pendant les premières années de ses études à Saint-Pétersbourg, il reçut une allocation de 10 roubles du fonds spécial du banquier I. Ginzburg « pour soutenir les Juifs indigents ».

Mais il avait d’autres problèmes – Antokolsky souffrait de son manque d’éducation: il était vraiment plus intelligent qu’éduqué. Non seulement il écrivait un russe truffémais d’erreurs, il parlait très souvent incorrectement, ce qui rendait sa communication avec les autres gênante. Dans l’une de ses lettres à Vladimir Stasov, Antokolsky mentionnait le fait d’avoir été mal traité: « … il n’est pas prouvé que celui qui écrit correctement pense correctement. »

Il y avait un autre fait qui compliquait la vie du sculpteur – une certaine loi (abrogée plus tard par le tsar Alexandre II) selon laquelle les sociétés juives avaient le droit de « piéger » tous les Juifs sans passeport (même ceux qui n’appartenaient pas à cette même société ou province) pour les recruter pour l’armée. Pendant des années, cette menace fut un cauchemar pour le sculpteur.

A l’été 1868, Antokolsky, craignant terriblement de rater ses examens à l’Académie des Beau-Arts, quitta Saint-Pétersbourg pour Berlin. En cas d’échec, il aurait pu être engagé de force.

« Ce qui est loin est toujours séduisant … », écrivit Antokolsky dans l’une de ses lettres. « Il me semblait – mon imagination fonctionnait fébrilement – que là-bas tout le monde était un brillant scientifique et un amateur d’art … Oh, ça sera bien là-bas … » Libre jusqu’au 1er octobre, il quitta la Russie. Mais Berlin fut une déception complète: la même routine académique, rien de nouveau.
En novembre 1868, Antokolsky retourna en Russie pour y faire face aux mêmes problèmes qu’il s’était tant efforcé d’éviter, comme étudiant non-affilié, sans aucune perspective ni soutien matériel.

« Ma situation empirait chaque jour, mon moral était au plus bas, je n’avais aucun courage: ni présent ni avenir. Je ne pouvais pas rester à l’Académie et je ne pouvais rien y obtenir. » Dans cette situation, Antokolsky prit la décision de participer au concours et de faire une statue du tsar Ivan le Terrible. Encore une fois, il se heurta à des obstacles: en tant qu’étudiant non affilié, il n’avait pas le droit de participer à un concours organisé par l’Académie à l’intention de ses étudiants réguliers.
Mais la possibilité d’un succès était une véritable tentation – cela donnait un statut officiel d’artiste et une exemption de recrutement. Il y avait quand même une issue – pour obtenir le titre de citoyen d’honneur. Selon les lois russes, l’obtention du titre ouvrait la possibilité de choisir le métier d’artiste.

Antokolsky soumit une demande au conseil d’administration de l’Académie, les priant simplement de considérer son cas comme exceptionnel. Il eut de la chance cette fois encore. En avril 1870, il reçut le titre personnel de « citoyen d’honneur ». Un problème était réglé, mais il en avait encore d’autres. Maintenant, il n’avait plus de lieu de travail, pas d’atelier. Le titre lui-même ne lui donnait pas le droit d’occuper une des salles de l’académie. Le sculpteur travaillait dans l’une des salles de classe qu’il devait quitter au début des cours. Encore une fois, il dut quémander un lieu de travail. Finalement, on lui octroya une petite pièce au troisième étage dans laquelle le modèle en argile de la statue fut déplacé.

La pièce était trop petite, froide et humide, et tout cela nuisait à sa santé. Il était donc obligé d’interrompre souvent les travaux. En dépit de toutes ces difficultés, la statue fut terminée. Cette œuvre marqua un tournant dans son activité créatrice: tel fut son destin. Il devint populaire pour ses œuvres sur des scènes de genre juives, mais il devint célèbre pour ses représentation de sujets historiques russes.

La statue d’Ivan le Terrible fut certainement une nouveauté pour son époque. Elle ouvrit de nouveaux horizons, devint un nouvel argument en faveur de l’incarnation de thèmes grandiose dans une forme plastique. Antokolsky avait de nombreux opposants, mais aussi des amis, parmi lesquels le célèbre critique d’art russe Stasov, qui défendit le sculpteur à chaque fois qu’il le put. Dans l’une de ses lettres, Antokolsky écrivit qu’il ne prêtait aucune attention à toutes les critiques, soulignant que plus elles l’agaçaient, plus c’était bon pour son travail.

Malheureusement, le sculpteur tomba malade à cause de ces conditions de travail terribles et ne put exposer sa statue d’Ivan le Terrible lors de l’exposition académique inaugurée en novembre 1870. Antokolsky s’assigna donc un objectif incroyable: faire déplacer les professeurs de l’académie jusqu’à son atelier pour voir la statue. Bien entendu, ses demandes ne furent même pas prises en considération; l’Académie était absolument déterminée à punir ce parvenu.

Mais il semblait que rien ne pouvait arrêter le sculpteur – il décida de faire appel au prince Grigory Gagarin, vice-président de l’Académie. Ce dernier – pris au dépourvu – accepta de se rendre chez Antokolsky. La statue d’Ivan le Terrible impressionna le prince, qui recommanda alors à la grande-duchesse Maria Nikolaevna, alors présidente de l’Académie, de la voir elle-même.

Le lendemain de sa visite à l’atelier du sculpteur, l’Académie reçut l’ordre de préparer une visite du tsar Alexandre II. La sculpture produisit une telle impression sur Alexandre II qu’il en fit commande pour l’Ermitage. La réaction de l’Académie fut immédiate. L’empereur fut informé que, conformément à la décision du conseil d’administration de l’Académie, « le talentueux artiste se verrait attribuer le titre d’académicien ». Ainsi, Antokolsky avait de nouveau enfreint toutes les règles – il recevait un titre normalement attribué après l’obtention de quatre médailles d’argent et de deux médailles d’or, ainsi que d’un séjour de six ans à l’étranger avec une pension de l’Académie. Ce fut un succès remarquable, d’autant plus qu’il reçut 250 roubles de l’Académie pour mener à bien son travail.

En 1871-1872, il réalisa un moulage en bronze de la statue et, en 1875, un exemplaire en marbre pour Pavel Tretyakov. Après que la statue d’Ivan le Terrible eut été exposée à Londres en 1872, il en fit une copie en plâtre pour la collection du Kensington Museum. Mais sa situation était loin d’être stable: l’argent qu’il recevait était dépensé rapidement et il y avait un groupe de critiques d’art qui lui était hostile et dont les critiques étaient pour la plupart insultantes – on l’accusa d’avoir paraphraser le « Voltaire » de Houdon. Cependant, ces voix critiques étaient relativement peu nombreuses: la majorité des critiques d’art le louaient et appréciaient son travail.

La joie d’Antokolsky était sans limites. Néanmoins, il fut bientôt confronté à des problèmes matériels et, pire encore, à des problèmes de santé. Son médecin, Sergei Botkin, insista pour un voyage immédiat dans le sud, en Italie. Mais Antokolsky n’avait pas d’argent. Encore une fois, il dut demander de l’aide auprès de l’Académie et du ministère de l’Éducation. Heureusement, l’empereur lui affecta 4000 roubles et Tretyakov paya son séjour en Italie. À la fin du mois d’août 1871, Antokolsky quitta Saint-Pétersbourg pour Vilna et, en octobre, il arriva à Rome.

La statue de Pierre le Grand fut un autre jalon dans l’évolution créatrice d’Antokolsky. L’idée lui vint alors qu’il travaillait à son Ivan le Terrible. Antokolsky écrivit qu’il voulait sculpter deux personnages absolument opposés de l’histoire russe. Il considérait les deux tsars comme des personnages étrangers l’un à l’autre, mais composant ensemble un « tout ».

Antokolsky s’oubliait pendant qu’il travaillait; il semblait qu’il ne se fatiguait, il ne prêtait aucune attention à son inconfort – son atelier à Rome n’était pas meilleur que celui de Saint-Pétersbourg. Les petites fenêtres basses ne laissaient pas entrer la lumière du soleil et, dans les coins de la pièce humide, de l’herbe poussait. Lorsque la statue de Pierre Ier fut achevée, elle fut exposée à Moscou, lors de l’exposition polytechnique pan-russe, puis elle fut envoyée à Saint-Pétersbourg à l’Académie des Beaux-Arts.

La réaction du public et des critiques fut déconcertante – plus de « contre » que de « pour ». La majorité des critiques d’art considérèrent l’oeuvre comme un échec, même Stasov, son ami et grand apologiste. Il n’y eut pas de commandes et la statue de Pierre Ier resta pendant des années dans la cour de l’atelier de moulage de l’Académie. Lorsque la statue fut transportée en Italie – où vivait le sculpteur – elle était tellement endommagée qu’Antokolsky était prêt à la jeter et à la recommencer.

La restauration de la statue fut un processus long et difficile, mais cinq ans après sa création, la statue en bronze de Pierre le Grand fut présentée à l’Exposition Universelle de Paris, où elle connut un succès retentissant. Sa popularité à l’étranger stimula sa ré-appréciation en Russie. Sur l’ordre du gouvernement russe, la statue de Pierre Ier fut érigée à Peterhoff devant le palais de Monplaisir en 1883. Stasov l’admira pour son expression et sa force vivante. Anton Chekhov fut à l’initiative de son érection à Taganrog pour marquer le 200e anniversaire de la ville fondée par Pierre le Grand. Des versions en bronze apparurent à Arkhangelsk en 1911 et à Saint-Pétersbourg en 1909 (depuis 1938, la statue est dans la collection de la galerie Tretiakov), devant la caserne du régiment Preobrazhensky en 1910.
Avant sa mort en 1902, Antokolsky ne put voir que celle de Peterhoff.

Avec les représentations d’Ivan le Terrible et de Pierre Ier, Antokolsky avait réussi à incarner les côtés sombres et éclairés de l’histoire russe et de la nature humaine: « Le Russe aime Ivan le Terrible, mais pas moi. Je n’aime que ceux qui souffrent pour leurs idéaux, pour l’amour de l’humanité … C’est pourquoi, après Pierre et Ivan, je ne glorifie pas la force, la colère, la destruction, je glorifie les souffrances de l’humanité. En cela, je suis un enfant malade de mon époque »

Antokolsky, homme de tempérament remarquablement social, était devenu, sous la pression des circonstances, un philosophe et un défenseur des idées de martyre et de non-résistance.

« D’un côté, la neurasthénie, la décadence et, d’autre part, la bourse, le matérialisme brutal et au milieu – le soi-disant progrès. Ce progrès a créé le matérialisme, et le matérialisme a tué les idéaux. Je réalise moi-même que j’ai une volonté faible, mais j’ai tout fait pour devenir un artiste indépendant et pour travailler – avant tout – pour moi-même; la situation sera peut-être meilleure bientôt. »

Le désir d’Antokolsky d’être isolé de tout et de tous; pour réaliser à quel point son travail était intéressant non seulement pour ses compatriotes mais pour le monde entier, et enfin, son inclination à s’éloigner des sujets nationaux, fut mal considéré par son ami Stasov, qui écrivit dans l’un de ses articles qu’Antokolsky s’était engagé sur une nouvelle voie – ni russe ni juive, mais étrangère à sa nature et à son talent. Le célèbre critique d’art attribuait ces métamorphoses à « l’impact européen ».

Antokolsky s’impliqua de plus en plus dans les problèmes de l’humanité – il créa d’impressionnantes images « cosmopolites » (comme le dit Stasov) du Christ, de Spinoza, de Socrate et d’autres « amis de l’humanité ». Comme beaucoup de ses contemporains, Antokolsky considérait le processus même de l’activité créatrice et les artistes comme l’incarnation de principes moraux: « Nous, artistes, sommes des médiateurs entre l’homme et Dieu, nous faisons pleurer et touchons les âmes, nous les rendons heureux et stimulons et réveillons le bien en eux. »

Antokolsky lui-même était loin d’être un ascète: il ne subit pas l’influence de Léon Tolstoï, contrairement à nombre de ses contemporains. Antokolsky considérait la philosophie de Tolstoï de manière critique. Il déclara: « Quelqu’un m’a envoyé un livre – une sorte de catéchisme de la fraternité mondiale. 253 questions et réponses … Mais c’est une sorte de décadence, c’est du catéchisme, le monastère mondial avec des nonnes, mais ce n’’est qu’un matérialisme idéal, ou l’on met le feu et l’eau à égalité, c’est une vie sans poésie, c’est une momie embaumée … Je veux vivre une vie pleine. Je veux le rire, la joie. Je veux le ciel, le soleil et des fleurs. Je veux que tout le monde sois heureux, sain et vrai … Oh, mon Dieu, comme je suis idiot de souhaiter tout cela, personne ne le veut. »

Antokolsky parvint à combiner activité créative et activité sociale. Après avoir déménagé de Rome à Paris en 1877, le sculpteur participa à l’activité caritative de la « Société artistique ». Il aida des artistes russes venus à Paris et s’occupa de leur trouver des ateliers, de vendre leurs tableaux et – s’il le pouvait – de leur prêter de l’argent. En dépit de tout cela, certains compatriotes restèrent encore sceptiques à son égard.

À la fin de sa vie, Antokolsky fut confronté à nouveau à l’impitoyable réalité. En 1901, un an avant sa mort, il dut vendre sa collection d’antiquités et même certaines de ses propres œuvres.

En 1902, sa maladie chronique de l’estomac s’aggrava. L’artiste décéda subitement le 9 juillet à Francfort, à l’âge de 59 ans. Sa dernière oeuvre fut achevée par I. Ginzburg après la mort du sculpteur. Le monument n’a pas survécu.

Antokolski fut enterré à Saint-Pétersbourg. Le train, dont une voiture spéciale transportait sa dépouille, passa par Vilna où il était attendu. Antokolski fut inhumé le 18 juillet dans le quartier juif du cimetière Preobrazhenskoye à Saint-Pétersbourg. Sa tombe et sa pierre tombale se trouvent toujours à cet endroit, non loin de la porte d’entrée, mal entretenue et soignée au moins jusqu’à la fin des années 1990.

(Source: Lioubov Golovina, Galerie Tretiakov)

Illustrations: Mark Antokolsky,
« Attaque de l’Inquisition en Espagne pendant une célébration secrète de la Pâque
– « Nathan le Sage »
– « Ivan le Terrible »
– « Baruch Spinoza »