Ephéméride | Pogrom d’Odessa (1) [1-4 Novembre]

1-4 novembre 1905

Pogrom d’Odessa. (1)

Dans les semaines qui suivirent le Manifeste d’Octobre du 30 octobre 1905, par lequel le Tsar Nicolas II octroyait des droits civiques fondamentaux et des libertés politiques, des pogroms visant principalement les Juifs, mais touchant également les étudiants, les intellectuels et d’autres minorités nationales éclatèrent dans des centaines de villes et villages, faisant des milliers de morts et de blessés.

Dans la seule ville portuaire d’Odessa, la police signala qu’au moins 400 Juifs et 100 non-juifs avaient été tués, environ 300 personnes, pour la plupart des Juifs, blessées, et plus de 1600 maisons, appartements et magasins juifs endommagés. Ces chiffres officiels sous-estiment sans doute l’ampleur réelle des dégâts, d’autres sources bien informées indiquant un nombre considérablement plus élevé de personnes tuées et blessées. Par exemple, Dmitri Neidhardt, gouverneur de la ville d’Odessa pendant le pogrom et beau-frère du futur Premier ministre Peter Stolypin, estima le nombre de victimes à 2500, et le journal juif « Voskhod » annonça que plus de 800 personnes avaient été tuées et plusieurs milliers d’autres blessées.
Aucune autre ville de l’empire russe en 1905 ne connut un pogrom comparable en termes de destruction et de violence à celui déchaîné contre les Juifs d’Odessa.

Le pogrom d’octobre 1905 à Odessa résulta de la conjonction de divers facteurs sociaux, économiques et politiques, de court et de long terme, qui créaient, à l’automne de 1905, des conditions particulièrement propices à une explosion de la violence anti-juive.
Parmi les facteurs de long terme, il y avait la concurrence économique entre certaines catégories d’ouvriers non-juifs et juifs – les journaliers non qualifiés en particulier – les antagonismes ethniques et religieux de longue date, la place prépondérante des Juifs dans les entreprises commerciales d’Odessa et les mauvais traitements infligés aux Juifs par le gouvernement central et les autorités locales à travers des lois et des politiques discriminatoires.
Parmi les facteurs plus immédiats, il faut citer le cours général des événements sociaux et politiques de 1905, en particulier la polarisation du spectre politique en forces pro et anti-gouvernementales, le rôle des responsables civils et militaires dans la promotion d’un climat propice à un pogrom et la visibilité des Juifs dans le mouvement d’opposition contre l’autocratie.

Fondée dans les dernières années du règne de Catherine la Grande, Odessa était une ville relativement nouvelle qui n’empêchait pas mais encourageait tous les habitants – Russes et non-Russes, étrangers et Juifs – à participer activement à son développement économique.
Odessa était une ville éclairée qui tolérait la diversité et l’innovation, accueillant des personnes de toutes nationalités susceptibles de contribuer à la croissance de la ville. Les Grecs, les Italiens et les Juifs contribuaient à donner le ton de la vie commerciale et financière à Odessa et jouèrent un rôle actif dans les affaires culturelles et politiques de la ville pendant une grande partie du XIXe siècle. Les Juifs étaient particulièrement les bienvenus à Odessa et étaient dispensés de la plupart des lourdes charges et restrictions imposées aux coreligionnaires dans d’autres régions de la Zone de Résidence.

Mais cette tolérance ne signifiait pas que les Juifs d’Odessa étaient acceptés comme des égaux socialement ou que l’antisémitisme n’existait pas dans la ville. Malgré la réputation bien méritée d’Odessa comme un bastion des idées libérales et éclairées à l’égard de ses résidents juifs, les Juifs d’Odessa n’étaient pas à l’abri de l’animosité anti-juive, qui restait généralement sous-jacente, mais revêtit plusieurs fois des formes violentes avant 1905.
Des pogroms graves, au cours desquels des Juifs avaient été tués ou blessés et des maisons et des entreprises juives avaient subi des dommages considérables, avaient eu lieu en 1821, 1859, 1871, 1881 et 1900.
Le sentiment anti-juif était courant dans la population russe d’Odessa, et des bagarres sanglantes se produisaient entre bandes de jeunes juifs et de jeunes russes.
Chaque année à l’époque de Pâques, des rumeurs de pogrom imminent circulaient dans la communauté juive de la ville.
Les campagnes pogromistes s’intensifièrent après le tournant du siècle avec l’émergence d’organisations militantes patriotiques et pro-tsaristes qui se livraient à la propagation de calomnies contre les Juifs et d’autres activités antisémites.

Ces pogroms résultaient en partie de sentiments anti-juifs profondément enracinés parmi de nombreux résidents non juifs de la ville.
Ce fut le cas lors du pogrom de 1821, lorsque les Grecs attaquèrent des Juifs, en les accusant d’avoir aidé les Turcs à tuer le patriarche grec de Constantinople. Après le milieu du siècle, cependant, le fanatisme religieux et la haine se mêlèrent parfois à des facteurs sociaux et économiques pour exacerber les sentiments anti-juifs. L’importance croissante des Juifs dans la vie commerciale de la ville et les changements structurels de l’économie contribuaient largement à alimenter l’antisémitisme et à l’exprimer dans les pogroms.

Jusqu’à la guerre de Crimée (1853-56), les Grecs contrôlaient l’exportation de grains d’Odessa, tandis que les Juifs tenaient les rôles d’intermédiaires et d’expédition. Avec la perturbation des routes commerciales causée par la guerre, bon nombre des principales entreprises commerciales grecques firent faillite ou choisirent de se lancer dans d’autres projets plus lucratifs. Les marchands et commerçants juifs, habitués à opérer avec des marges bénéficiaires réduites, comblèrent le vide créé par le départ des marchands grecs et occupèrent des positions de premier plan dans les activités d’exportation à Odessa, qui dépendaient essentiellement du commerce des céréales. Comme les autres communautés ethniques et religieuses de la ville, les marchands juifs privilégiaient l’embauche de leurs coreligionnaires.
En conséquence, les Grecs furent supplantés par les travailleurs juifs et se retrouvèrent dans une situation économique difficile.
Ces développements, ainsi que les rumeurs d’un meurtre rituel juif en 1859 et de la profanation de l’église orthodoxe grecque et du cimetière en 1871, attisèrent les flammes de l’antisémitisme, en poussant de nombreux Grecs, marins et dockers, à participer aux pogroms de ces années.

Les Grecs n’étaient pas les seuls résidents d’Odessa à percevoir les Juifs comme une menace économique. Le ressentiment et l’hostilité des Russes envers les Juifs apparurent lors du pogrom de 1871, lorsque les Russes rejoignirent les Grecs pour attaquer les Juifs. Par la suite, les Russes fournirent les rangs des foules pogromistes en 1881, 1900 et 1905. Le remplacement des Grecs par des Russes comme pogromistes reflète le déclin de l’influence grecque à Odessa et souligne la tension et l’hostilité qui existaient également entre Russes et Juifs dans la ville.

Pour certains habitants russes, l’exploitation par les Juifs et la concurrence avec ceux-ci occupaient une place prépondérante parmi les causes du pogrom de 1871. Certains insistaient sur le fait que « les Juifs nous exploitent », tandis que d’autres, en particulier les chômeurs, reprochaient à la croissance de la population juive d’Odessa d’avoir réduit les possibilités d’emploi et de réduire les salaires.
Un chauffeur de fiacre russe, se référant à la pratique des Juifs de prêter de l’argent aux immigrants juifs pour leur permettre de louer ou d’acheter un cheval et un fiacre, s’était plaint: « Il y a plusieurs années, il y avait un cocher de fiacre juif pour 100 cochers russes, mais depuis lors, les Juifs riches ont donné de l’argent aux Juifs pauvres si bien qu’il y a maintenant une multitude innombrable de cochers de fiacre juifs. »

La visibilité croissante des Juifs renforça la prédisposition des Russes à blâmer les Juifs pour leurs difficultés. Comme ailleurs en Russie et en Europe occidentale, de nombreux non-Juifs à Odessa percevaient les Juifs comme possédant une quantité démesurée de richesse, de pouvoir et d’influence et soulignaient la croissance constante de la population juive de la ville au XIXe siècle – d’environ 14000 (14%) en 1858, à près de 140000 (35%) en 1897 – preuve de la « menace » juive.

Le rôle de plus en plus important joué par les Juifs dans la vie commerciale et industrielle de la ville après le milieu du siècle contribua également au ressentiment contre La communauté juive d’Odessa. Dans les années 1880, par exemple, les entreprises juives contrôlaient 70% de l’activité d’exportation de céréales et les maisons de courtage juives géraient plus de la moitié du commerce d’exportation de la ville.
La domination juive dans le commerce des céréales continua à se développer au cours des décennies suivantes; en 1910, les entreprises juives géraient près de 90% du commerce d’exportation de produits céréaliers.
En plus de leurs activités de marchands, d’intermédiaires et d’exportateurs, les Juifs d’Odessa à la fin du siècle occupaient également une place de choix dans les secteurs de la fabrication, de la banque et du commerce de détail.
En 1910, les Juifs possédaient un peu plus de la moitié des grands magasins, des sociétés de négoce et des petits magasins. Treize des dix-huit banques opérant à Odessa avaient des membres et des administrateurs juifs, tandis qu’au début du siècle les Juifs constituaient environ la moitié des membres des trois guildes de la ville, contre 38% au milieu des années 1880.
Les Juifs accaparaient pratiquement la production d’amidon, de sucre raffiné, d’étain, de produits chimiques et de papier peint et concurrençaient les entrepreneurs russes et étrangers dans la production de farine, de cigarettes, de bière, de vin, de cuir, de liège et d’articles métalliques. Même si les Juifs en 1887 ne possédaient que 35% de toutes les usines, ces entreprises produisaient 57% de la production totale (en valeur) des usines pour cette année.

En dépit de la réussite remarquable de certains Juifs dans leurs activités économiques, la perception commune selon laquelle la présence croissante des Juifs menaçait de créer une domination juive totale avait peu de fondement dans la réalité. La proportion de Juifs dans la population de la ville, qui était passée d’environ un quart à un tiers au cours du dernier quart du siècle, s’était stabilisée après 1897, le pourcentage de Juifs ayant quelque peu diminué à la veille de 1905.

À la fin du siècle, les non-juifs conservaient leur position dans la sphère économique et ne risquaient pas d’être éliminés par les entrepreneurs et les industriels juifs. Selon le recensement de 1897, des milliers de Russes et d’Ukrainiens exerçaient une activité commerciale, notamment la commercialisation de produits agricoles, et constituaient environ le tiers des emplois dans le commerce.
En 1900, les non-juifs possédaient un peu moins de la moitié des grands magasins et des grandes entreprises commerciales et 44% des petits magasins. En 1887, 40% des entreprises manufacturières appartenaient à des étrangers et 25% à des Russes.
Le gros de la richesse à Odessa est toujours resté entre les mains de non-juifs.

En outre, les Juifs fortunés ne pouvaient pas entrer dans la « classe des loisirs » (l’aristocratie), ou traduire leur richesse en influence politique et en pouvoir. Contrairement aux idées reçues chez les non-juifs d’Odessa et de toute la Russie, Odessa n’était pas contrôlée par ses résidents juifs. Une poignée seulement de Juifs d’Odessa vivaient d’investissements dans des terres, des actions et des obligations, et encore moins – 71 employés sur 3 449 – travaillaient pour le gouvernement impérial, la justice ou l’administration municipale. Cela était dû en partie à la réforme municipale de 1892 qui rendait plus difficile aux les Juifs d’occuper des postes gouvernementaux et les privaient du droit d’élire des représentants aux conseils municipaux. Un bureau spécial chargé des affaires municipales était chargé de nommer six membres juifs au conseil municipal d’Odessa, composé de soixante personnes.

Contrairement à la couche de Juifs riches et influents, qui ne constituaient jamais qu’une petite fraction de la population juive totale d’Odessa, la grande majorité des Juifs gagnaient chichement leur vie comme commerçants, brocanteurs, vendeurs, petits commerçants, domestiques , journaliers, employés d’atelier et ouvriers d’usine.
La pauvreté était le lot la plupart des Juifs d’Odessa, comme de la plupart des résidents non juifs. Isidor Brodovskii, dans son étude de la pauvreté juive à Odessa au tournant du siècle, estimait que près de 50000 Juifs étaient sans ressources et que 30000 autres étaient frappés par la pauvreté. En 1905, près de 80000 Juifs sollicitèrent l’aide financière de la communauté juive pour acheter la matzah pour la Pâque, signe révélateur du fait que plus de la moitié des Juifs d’Odessa avaient des difficultés à joindre les deux bouts.

En dépit de la disparité entre la perception populaire et la réalité de la richesse et du pouvoir juifs, un renversement de la situation économique d’Odessa au tournant du siècle renforça les sentiments anti-juifs parmi les habitants russes. La Russie entra dans une profonde récession lorsque le grand essor industriel des années 1890 faiblit. À son tour, l’économie d’Odessa connut un recul en raison de la baisse de la demande de produits manufacturés, de la chute de l’offre de céréales disponible pour l’exportation et de l’assèchement du crédit.
Les faiblesses de l’infrastructure économique d’Odessa compliquaient les choses.
La situation continua de se détériorer à l’approche de l’année 1905, en raison du déclenchement de la guerre entre la Russie et le Japon en 1904. Le commerce, pilier de l’économie d’Odessa, recula encore et le secteur industriel de la ville entra dans une période de récession.

Bien que les sentiments anti-juifs à Odessa restassent en général sous-jacents, de nombreux habitants craignaient que les hostilités russo-juives n’explosent en quelques heures, si les conditions étaient réunies.
Lors des grandes manifestations ouvrières ou des grèves, les organisateurs se sentaient souvent obligés d’exhorter les travailleurs à ne pas diriger leur colère contre les Juifs, mais à présenter un front uni des Juifs et des Russes face aux employeurs. Plus important encore, les organisateurs devaient dissiper les craintes du grand public que des manifestations et des grèves ne se transforment en pogroms. Comme un ouvrier russe en assurait la communauté juive d’Odessa au début de 1905, les ouvriers russes n’étaient pas des « animaux sauvages prêts à déclencher un pogrom ».
La crainte que les grèves et les manifestations ne dégénèrent en violence antisémite était même utilisée pour réduire le militantisme syndical. Par exemple, le rassemblement prévu le 1er mai 1903 ne se matérialisa pas, car de nombreux participants potentiels, juifs et russes, ayant gardé le souvenir du récent pogrom de Kichinev dans leurs mémoires, craignaient qu’une marche à travers Odessa ne déclenche un pogrom.
De fait, un groupe de commerçants et de propriétaires juifs, inquiets de » voir les travailleurs rassemblés dans un champ pour célébrer le 1er mai, en informa la police, qui arrêta une trentaine de travailleurs.
Les employeurs avaient également compris que les antagonismes religieux pouvaient être exploités pour entraver la solidarité des travailleurs. Les propriétaires des quelques entreprises qui employaient une main-d’œuvre ethniquement hétérogène encouragèrent parfois les ouvriers russes à diriger leur colère contre leurs collègues juifs. Les loyautés ethniques et la haine des ouvriers russes l’emportaient parfois sur leurs affinités avec les ouvriers juifs, fondées sur l’exploitation et l’oppression communes.

Au cours de la première moitié de 1905, les tensions entre Juifs et Russes étaient particulièrement vives. Exarcerbée en partie par la croyance populaire selon laquelle les Juifs ne contribuaient pas à l’effort de guerre contre les Japonais, l’hostilité anti-juive atteignit presque son point de rupture au printemps. Comme les années précédentes, des rumeurs concernant un pogrom imminent circulèrent dans la communauté juive lors de la Semaine sainte orthodoxe en avril. Pourtant, contrairement aux années passées, quand les Juifs ne prenaient pas de précautions, en 1905, ils se mobilisèrent.

S’appuyant sur les groupes d’autodéfense qu’ils avaient formés à la suite du pogrom de Kichinev en 1903, les Juifs d’Odessa s’armèrent et lancèrent des appels aux habitants non juifs d’Odessa à faire preuve de retenue et à ne pas se livrer à la violence contre les Juifs.
Juste avant Pâques, le Comité national d’autodéfense juive distribua une série de tracts menaçant les non-Juifs de représailles armées en cas de pogrom. Le comité exhorta tous les Juifs à rejoindre les brigades d’autodéfense et à se préparer à contrer toute attaque contre les Juifs et leurs biens. On demanda aux hommes de se munir d’armes à feu, de couteaux, de massues et de fouets, et on exhorta les femmes à préparer des solutions d’acide sulfurique.

Bundistes, bolcheviks et menchéviks se joignirent à ces efforts en réorganisant également les brigades d’autodéfense créées l’année précédente et en procédant à des collectes d’armes et de munitions.
Malgré la diffusion de la littérature pogromiste incitant les Russes à attaquer les Juifs, des responsables locaux et un correspondant du Bund conclurent que les rumeurs d’un pogrom étaient sans fondement.

Cependant, la peur d’un pogrom imminent refit surface en juin à la suite d’une grève générale et des troubles occasionnés par l’arrivée du cuirassé Potemkine. Le 13 juin, les Cosaques ouvrirent le feu sur plusieurs touvriers des usines métallurgiques et de construction de machines en grève depuis le début du mois de mai.
Les ouvriers exercèrent une riposte le 14 juin en se livrant à des arrêts de travail massifs et en attaquant la police avec des fusils et des pierres, mais l’arrivée du Potemkine cette nuit-là détourna les ouvriers d’une nouvelle confrontation avec leurs employeurs et le gouvernement.

Le 15 juin, au lieu d’intensifier la grève, des milliers d’Odessans bloquèrent la zone portuaire afin de voir le cuirassé et se rassembler derrière les marins mutinés.
Vers la fin de l’après-midi, des membres de la foule commencèrent à saccager les entrepôts et à incendier les bâtiments en bois du port.
Bien que les sources disponibles ne permettent pas de déterminer avec précision la composition des émeutiers, des registres partiels d’arrestations révèlent que des vagabonds non juifs, des dockers et d’autres journaliers en constituaient la majorité. Pour réprimer les troubles, les militaires bouclèrent le port et ouvrirent le feu sur la foule bloquée. Le lendemain matin, on compta plus de 1000 morts, victimes des balles des soldats ou de l’incendie qui avait ravagé le port.

Au cours de ces troubles, des rumeurs d’un pogrom imminent apparurent à nouveau alors que des agitateurs de droite tentaient d’inciter les travailleurs russes à s’opposer aux Juifs. Le 20 juin, quelques jours seulement après le massacre, une feuille de quatre pages intitulée « Odesskie dni », violemment antisémite, parut. Le tract accusait les Juifs, en particulier le Comité national d’autodéfense juive et les étudiants du secondaire, des récents désordres et de la tragédie du port.

Accusant les Juifs d’avoir fomenté les troubles et d’obtenir l’appui de Russes inconscients, l’auteur de l’attaque déclarait que c’étaient les Juifs qui avaient déclenché la fusillade les 14 et 15 juin et qu’ils étaient responsables de l’incendie du port. Le tract se terminait par un appel à tenir la communauté juive d’Odessa collectivement responsable de la destruction et exigeait que les Juifs indemnisent les non-juifs qui avaient subi des dommages matériels et personnels.
En outre, « Odesskie dni » appelait au désarmement de tous les Juifs et suggérait une fouille générale de tous les appartements juifs de la ville. Faute de mettre en oeuvre ces propositions, concluait le tract, il serait « impossible pour les chrétiens de vivre à Odessa » et cela entraînerait la prise de contrôle d’Odessa par des Juifs.

Bien que « Odesskie dni » n’ait pas appelé à des actes de violence anti-juive, son apparition soulignait le climat tendu qui règnait à Odessa et soulignait comment, en période de troubles sociaux et de crise politique, l’hostilité ethnique pouvait resurgir et menacer de nouvelles perturbations de l’ordre public.

Dans la semaine qui suivit les désordres massifs de la mi-juin, des attaques éparses contre des Juifs furent rapportées, des agitateurs antisémites tentèrent d’inciter les non-juifs à devenir pogromistes. De plus, les déclarations de certains responsables gouvernementaux montraient clairement que les Juifs étaient tenus responsables des troubles de juin.
Le chef de la gendarmerie, Kouzoubov, écrivit que les instigateurs des désordres et des incendies criminels étaient « exclusivement juifs ». Le comte Aleksei Ignatiev, dans son rapport sur les désordres dans les provinces de Kherson et d’Ekaterinoslav, accusa également les juifs d’avoir incendié le port mais n’en fournit aucune preuve ou justification tangibles.

Bien qu’aucun pogrom n’ait eu lieu en juin, les sentiments exprimés à la fois par « Odesskie dni » et par les rapports officiels témoignaient de l’atmosphère chargée en émotions des relations russo-juives à Odessa et de la mesure dans laquelle les responsables gouvernementaux recherchaient des explications simples et, peu désireuses d’approfondir les causes profondes des troubles sociaux et politiques qui avaient submergé Odessa, étaient prêtes à blâmer les Juifs.

Les Juifs eurent du mal à dissiper les accusations exprimées dans « Odesskie dni ». Bien que de nombreux rapports sur l’activité révolutionnaire juive étaient des exagérations ou même des fabrications, des Juifs étaient bien à l’origine de certains des troubles à Odessa. Au cours de l’été, la police arrêta plusieurs Juifs pour avoir fabriqué et stocké des bombes. Des Juifs figuraient également parmi les 133 social-démocrates et socialistes révolutionnaires considérés soit comme politiquement peu fiables, soit arrêtés ou exilés après les journées de juin.
En outre, un tract distribué dans toute la ville, apparemment par une organisation bundiste, exhortait les Juifs à s’armer, à lutter pour la liberté civile et politique et à renverser l’autocratie.
Des Juifs contribuèrent également à organiser des rassemblements à l’université et à organiser des grèves d’étudiants et des manifestations publiques. Comme d’autres dans l’Empire, l’université d’Odessa était devenue le centre des activités antigouvernementales après le mois d’août, lorsque le tsar accorda une autonomie administrative aux universités russes, soustrayant ainsi ces institutions à la police.

Des jeunes, des étudiants et des ouvriers juifs emplissaient les rangs des foules qui assistaient aux rassemblements qui se déroulèrent à l’université en septembre et octobre. Des Juifs participèrent activement à la vague d’arrêts de travail, de manifestations et de troubles de rue qui éclatèrent à la mi-octobre. Le 16 octobre, journée de troubles importants, 197 des 214 personnes arrêtées étaient des Juifs. En outre, les Juifs célébraient avec enthousiasme les concessions politiques accordées dans le Manifeste d’octobre, les considérant comme le premier pas dans l’émancipation civile et politique de la communauté juive russe.

Ces événements confirmèrent de nombreux hauts responsables de la police et d’autres responsables, dans leur conviction que les Juifs étaient un élément séditieux.
Comme déjà dit, de nombreux responsables gouvernementaux accusaient les Juifs d’être responsables des troubles de juin. Ce faisant, ils suivaient la tradition d’accuser les Juifs d’avoir fomenté des troubles à Odessa. Au tournant du siècle, par exemple, le gouverneur de la ville demanda même au ministère de l’Intérieur de limiter l’immigration juive à Odessa dans l’espoir qu’une telle mesure affaiblirait le mouvement révolutionnaire. Ces attitudes, associées à l’héritage de discrimination contre les Juifs russes et à la tolérance gouvernementale et parfois au parrainage d’organisations et de propagande anti-juives, signalaient aux antisémites que les autorités d’Odessa seraient probablement en faveur de violences contre les Juifs. Combinée aux ressentiments économiques et aux frustrations ainsi qu’aux préjugés religieux, la perception que les Juifs étaient des révolutionnaires constitua un terreau fertile pour un pogrom. Pour les habitants d’Odessa alarmés par l’opposition au tsar et au gouvernement, les Juifs constituaient une cible commode pour des représailles.

La politique à Odessa se polarisa en 1905 alors que les forces anti-gouvernementales et pro-gouvernementales s’unissaient et se mobilisaient. Des organisations militantes de droite telles que les « Cents Noirs » et des groupes d’étudiants patriotes consolidèrent leurs rangs et des groupes d’étudiants radicaux émergèrent comme forces politiques importantes, rejoignant les partis révolutionnaires organisés déjà actifs à Odessa.
Le terrain était maintenant propice à une confrontation entre les forces de la révolution et de la réaction et le pogrom se déroula dans le contexte de cette agitation et de l’atmosphère fébrile d’Odessa. Au cours de la semaine précédant le pogrom d’octobre, le calme public fut perturbé par des affrontements sanglants opposant la population à des soldats et à la police. La question cruciale est de savoir pourquoi ces troubles ont dégénéré en l’un des pires programmes anti-juifs jamais connus dans la Russie impériale.

Le 28 octobre (15 octobre ancien style), un jour après que la police eût blessé plusieurs lycéens boycottant des cours en solidarité avec des cheminots en grève, des étudiants radicaux et des révolutionnaires lancèrent un appel à la grève générale des travailleurs. Ils collectèrent des armes à feu et de munitions et des représentants des trois organisations social-démocrates de la ville parcoururent des usines et des ateliers. Les rapports circulèrent également selon lesquels les étudiants et les révolutionnaires formaient des milices armées.
Le 29 octobre, des étudiants, des jeunes et des travailleurs parcoururent les rues d’Odessa, érigeant des barricades et engageant avec la police et l’armée des combats acharnés. Les troupes appelées pour réprimer les manifestations rse heurtèrent à une résistance déterminée, alors que les manifestants derrière les barricades les accueillaient avec des pierres et des coups de feu. Les patrouilles militaires étaient également la cible de tireurs d’élite. Les troupes ripostèrent en ouvrant le feu et, en début de soirée, l’armée avait sécurisé les rues d’Odessa. La police désarma et arrêta de très nombreux manifestants, frappant systématiquement certains d’entre eux jusqu’à leur faire perdre connaissance.

Le 30 octobre se passa sans aucune perturbation publique ni confrontation, mais la vie n’était pas revenue à la normale. L’armée continua à patrouiller dans la ville. De nombreux magasins et écoles restèrent fermés. Même si tous les ouvriers ne répondirent pas à l’appel en faveur d’une grève générale, au moins 4000 ouvriers – dont beaucoup étaient juifs – quittèrent leur poste de leur plein gré ou après avoir été menacés par d’autres travailleurs déjà en grève. Des groupes de travailleurs se rassemblaient à l’extérieur des magasins qui ouvraient leurs portes pour chanter et boire de la vodka. À l’université, professeurs et étudiants, ainsi que des représentants de partis révolutionnaires, redoublèrent d’efforts pour former des milices armées.

La tempête éclata le 31 octobre. Des nouvelles du Manifeste d’octobre étaient parvenues aux responsables d’Odessa la veille au soir et, le lendemain matin, des milliers de gens affluèrent dans les rues pour se réjouir. Comme s’exclama un étudiant, « une foule joyeuse apparut dans les rues – les gens se saluaient comme si c’était des vacances ».
Les Juifs, espérant que les concessions conduiraient à la levée de toutes les incapacités juridiques à leur encontre, étaient rejoints par des non-Juifs qui célébraient avec vigueur et enthousiasme l’octroi des libertés civiles et politiques.

Au début, la foule resta paisible, mais le calme ne dura pas longtemps. Peu de temps après le début des manifestations, plusieurs personnes commencèrent à déployer des drapeaux rouges et des banderoles avec des slogans anti-gouvernementaux. D’autres criaient des slogans comme « À bas l’autocratie », « Vive la liberté » et « À bas la police ». Les habitants des appartements drapaient leurs balcons et leurs fenêtres de tapis et de châles rouges, tandis que des groupes de manifestants arrogants forçaient les passants à lever leur chapeau ou à s’incliner devant les drapeaux.
Dans le bâtiment du conseil municipal, des manifestants déchirèrent le portrait du tsar, substituèrent un drapeau rouge aux couleurs impériales et collectèrent de l’argent pour acheter des armes. Le gouverneur de la ville signala également qu’un groupe de manifestants avait attaché des portraits de Nicolas II aux queues de chiens, puis les avait relâchés pour traverser la ville. L’humeur des manifestants devenait de plus en plus violente au fil de la journée. Des groupes de célébrants – principalement des jeunes Juifs selon des témoignages officiels – attaquèrent violemment et désarmèrent des policiers. Vers le milieu de l’après-midi, le bureau du gouverneur civil apprit que deux policiers avaient été tués, dix blessés et vingt-deux désarmés, et que beaucoup d’autres avaient abandonné leurs postes pour éviter d’éventuelles blessures.

Les affrontements ne se limitèrent pas aux attaques de policiers par des manifestants en colère. Vers la fin de la journée, les tensions entre les Odessans qui célébraient le Manifeste et ceux qui désapprouvaient les concessions accordées par Nicholas avaient atteint un point de rupture. Irrités d’avoir été obligés de retirer leurs casquettes et scandalisés par la vue de portraits profanés du tsar, les partisans de la monarchie se livrèrent à leur colère et à leur frustration.
Ils montrèrent leur hostilité non pas en attaquant d’autres Russes qui festoyaient dans la rue, mais en s’en prenant aux Juifs, car ils les considéraient comme la source des problèmes actuels de la Russie. Des affrontements eurent lieu tout au long de la journée alors que des groupes de manifestants armés, principalement des étudiants et des travailleurs juifs, se bagarraient avec des bandes de Russes. Ces violences marquèrent le début du tristement célèbre pogrom et étaient l’aboutissement des tensions qui se manifestaient dans la ville depuis plusieurs semaines.

Des affrontements armés entre Juifs et Russes eurent lieu près du quartier juif de la Moldavanka dans l’après-midi et au début de la soirée du 31 octobre. Les affrontements avaient apparemment commencé lorsqu’un groupe de Juifs portant des drapeaux rouges pour célébrer le Manifeste d’octobre avait tenté de convaincre un groupe de travailleurs russes de retirer leurs casquettes devant les drapeaux. Des mots furent échangés, une bagarre s’en suivit, puis des coups de feu retentirent. Les deux groupes se dispersèrent mais se rassemblèrent rapidement dans les rues avoisinantes et reprirent les combats.
Les affrontements se transformèrent rapidement en une émeute anti-juive, quand les Russes attaquèrent les Juifs sans distinction et commencèrent à vandaliser et à piller des maisons, des appartements et des magasins juifs dans le quartier. Les émeutiers se tournèrent également vers les policiers et les troupes appelées à réprimer les troubles, des actions qui suggèrent que les pogromistes n’étaient pas encore totalement concentrés sur les Juifs dans leurs attaques.
Le 31 octobre, l’armée fut également vigilante dans ses efforts pour contenir les émeutiers russes et juifs, réprimant vigoureusement ces troubles et rétablissant l’ordre en début de soirée. Quatre Russes furent tués, des dizaines de Russes furent blessés – y compris des policiers – et douze Russes furent arrêtés à la suite des troubles. Le nombre de Juifs blessés ou arrêtés est inconnu.

Le pogrom commença en pleine puissance le lendemain 1er novembre (19 octobre ancien style). Au milieu de la matinée, des centaines de Russes – enfants, femmes et hommes – se rassemblèrent dans diverses parties de la ville pour des défilés patriotiques afin de manifester leur fidélité au tsar. Les journaliers, en particulier ceux qui travaillaient sur les quais, constituaient un élément majeur de la foule rassemblée dans le port et furent rejoints par des ouvriers des usines et des chantiers russes, des commerçants, des vendeurs, des employés d’ateliers, d’autres journaliers et des vagabonds.

Ces processions patriotiques avaient les caractéristiques de rassemblements organisés par des organisations politiques d’extrême droite telles que les « Cent-Noirs ». Le principal contingent de manifestants se rassembla sur la place des douanes du port, où les organisateurs de la procession distribuèrent des drapeaux, des icônes et des portraits du tsar. Les manifestants distribuaient des bouteilles de vodka et des policiers en civil auraient distribué non seulement de la vodka, mais également de l’argent et des fusils. Des spectateurs et des passants rejoignirent la procession alors que les manifestants se dirigeaient du port au centre-ville.

En chantant l’hymne national et des hymnes religieux et, selon certains témoignages, en criant « À bas les Juifs » et « Il faut les battre », ils s’arrêtèrent devant le bâtiment de la mairie et pour remplacer le drapeau rouge hissé la veille par les couleurs impériales. Ils se dirigèrent ensuite vers la cathédrale située dans le centre d’Odessa, s’arrêtant devant les résidences du gouverneur de la ville, Neidhardt, et du baron Aleksander Kaulbars, commandant du district militaire d’Odessa. Kaulbars, craignant la confrontation entre les manifestants patriotes et les étudiants et révolutionnaires de gauche, leur demanda de se disperser. Certains écoutèrent sa demande, mais la plupart des membres du cortège continuèrent leur marche. En revanche, Neidhardt salua les patriotes avec enthousiasme et les exhorta à célébrer leur service commémoratif à la cathédrale. Après une brève prière, la procession continua de défiler dans les rues du centre d’Odessa.

Soudain, des coups de feu retentirent et un jeune garçon portant une icône tomba mort. La plupart des récits de l’incident affirment que les coups de feu furent tirés d’immeubles environnants, probablement des bureaux de Louzhnoe Obozrenie. Personne ne sait avec certitude qui a tiré en premier, mais les preuves suggèrent fortement que des révolutionnaires ou des membres de brigades d’autodéfense juives et étudiantes en étaient responsables. Dans tous les cas, la foule paniqua et courut dans les rues alors que d’autres coups de feu étaient tirés depuis les toits, les balcons et les fenêtres des appartements, ce qui incita certains à demander la protection de la police.
Des révolutionnaires et des unités d’autodéfense organisées par des étudiants et des Juifs lancèrent des bombes artisanales sur les manifestants russes. Ces actions suggèrent qu’elles, de même que les forces pro-gouvernementales, étaient impatientes d’aller à la confrontation et prêtes à semer le trouble. La fusillade déclencha une réaction en chaîne: convaincus que les Juifs étaient responsables de la fusillade, les membres de la manifestation patriotique commencèrent à crier « Battez les Youpins » et « Mort aux Youpins » et se déchaînèrent, attaquant les Juifs et détruisant leurs appartements, leurs maisons et magasins.

Le cours des événements fut similaire dans d’autres parties de la ville, des étudiants et des membres d’unités d’autodéfense juives tirèrent sur d’autres Russes qui organisaient des défilés patriotiques et provoquèrent des réactions pogromistes similaires. Cependant, à Peresyp, un quartier ouvrier très russe où aucune procession patriotique n’avait eu lieu, le pogrom ne commença que lorsque les pogromistes du centre-ville furent arrivés et eurent commencé à exciter les habitants.
Au milieu de l’après-midi, un pogrom total s’était développé et il sévit jusqu’au 4 novembre.

Les détails sinistres du pogrom peuvent être trouvés dans plusieurs récits de témoins oculaires et secondaires. Bien que la liste des atrocités perpétrées contre les Juifs soit trop longue à raconter, il suffit de dire que les pogromistes battirent, mutilèrent et assassinèrent de manière brutale et sans distinction des hommes, des femmes et des enfants juifs sans défense. Ils jetaient les Juifs par les fenêtres, violaient et ouvraient le ventre des femmes enceintes, massacraient des bébés devant leurs parents. Dans un incident particulièrement horrible, des pogromistes suspendirent une femme par les jambes et rangèrent les corps de ses six enfants morts à l’étage inférieur.

Les excès violents et destructeurs incontrôlés du pogrom furent dans une large mesure, rendus possibles par le fait que les autorités n’adoptèrent pas de contre-mesures. Les policiers et soldats de rang subalterne ne s’opposèrent pas aux pogromistes et souvent même participèrent au pillage et à la tuerie.
Parfois, des policiers cherchant à venger les attaques des 16 et 18 octobre contre leurs collègues allaient jusqu’à protéger les pogromistes en tirant sur les unités d’autodéfense constituées de Juifs, d’étudiants et de révolutionnaires.
Pour leur part, les soldats, concluant de l’action de la police que le pogrom avait été sanctionné par les autorités supérieures, restèrent inactifs pendant que les pogromistes pillaient les magasins et assassinaient les Juifs désarmés.

Certains policiers déchargèrent leurs armes en l’air et dirent aux émeutiers que les coups de feu provenaient d’appartements habités par des Juifs, faisant de ces derniers des cibles pour les passages à tabac et les meurtres. Des témoins oculaires signalèrent également avoir vu des policiers diriger les pogromistes vers des magasins ou des appartements appartenant à des Juifs, tout en éloignant les émeutiers des propriétés des non-juifs.

Ainsi que le rapporta le correspondant de Collier’s, « des icônes et des croix étaient placés aux fenêtres et suspendus aux portes extérieures pour marquer les résidences des Russes. Dans presque tous les cas, il s’agissait d’une protection suffisante ».
De fait, « Odesskii pogrom i samooborona », un récit émouvant de la tragédie d’octobre publiée par les syndicalistes sionistes à Paris, affirma que la police, plus que tout autre groupe à Odessa, fut responsable des morts et du pillage.

(à suivre)