« Quand Israël meurt »

Le 25 mai 1926 , Simon Petlioura fut assassiné dans la rue à Paris par Samuel Schwartzbart, un juif ukrainien qui expliqua avoir voulu venger les siens, toute sa famille, tués lors des pogromes commandités ou soutenus par Petlioura, alors à la tête du gouvernement ukrainien, en 1919.

Samuel Schwartzbart fut traduit aux Assises où il risquait la peine de mort.

Bernard Lecache, journaliste au Quotidien fut chargé d’une mission de trois mois en 1927 en Russie et Ukraine pour enquêter sur ces pogromes qui décimèrent la population juive entre 1918 et 1920 et estimer la responsabilité de Petlioura.

A son retour, il publia un livre : « Quand Israël meurt » et grâce à ce témoignage Samuel Schwartzbart fut acquitté.

Les historiens essiment le nombre de juifs assassinés durant cette période à 300.000 !

Nous publions ici des extraits du livre de Bernard Lecache.

Partie 1 : Vous êtes l’occident

Après trois mois d’absence, trois mois de courses et de pérégrinations à travers la Russie et l’Ukraine, je réintègre cet Occident « civilisé » qui, trop occupé de lui-même, ignore l’Est du monde et le laisse grandir dans son isolement.
Je classe les souvenirs. Ce ne sont point les bons, ceux-là n’ont point de relief, ni de couleur. Ils ont perdu leur précision. Ils ne sont même plus authentiques. Je les ai jetés sur des blocs-notes , et ils n’ont plus que la forme de petits mots.
Cependant, j’écris. C’est mon métier. Je raconte. C’est mon sort. Que je le veuille ou non, les  « impressions » que je donnerai vaudront pour vraies. On jugera d’elles et de moi suivant les règles, selon les canons de la Sainte-Politique ou de la Sainte -Littérature .
Quelqu’un ira disant : » il a vu trop ! » Sans compter les gens qui m’accuseront de mal voir et les gens qui me reprocheront de mal penser. D’aucuns, au reste, ne comprendront pas que je parle de ce qu ils ignorent, tandis que d’autres seront surpris de ma prolixité.
 » Quoi ! Ce voyage prend-il tant d’importance ?  » Il est vrai.
Mais rien n’a d’importance, ni les tremblements de terre, ni la guerre , pas même la torture et l’assassinat d’une race. Rien.
– De quoi nous entretenez-vous donc ?
– S’il vous plaît ainsi, des pogromes.
-Ah oui, cette histoire juive…. Et d’où vient-elle ?
– D’ Ukraine .
– D’Ukraine ? ? Montrez-moi la carte , je vous prie …Dieu , que c’est loin! N’auriez-vous pas plus près ?
Sorti de ce dialogue , j’entends et lis des commentaires :  » Il est allé en Russie . Il a pu y rester trois mois. On ne l’a pas inquiété , ni expulsé . N’est-ce point suspect ? »
Et puis encore  » Me direz-vous avec quel argent ?  »
Enfin :  » Tout ce qu’il dit , est-ce bien le moment de le dire? Ne serait-il pas plus opportun d’attendre, par exemple, jusqu’à l’an …2000? »
Attendez si vous voulez ! C’est bien votre tour . Nous autres , qui sommes Juifs, pourrions vous en remontrer là-dessus . Nous savons attendre .
Mais, cette fois, nous avons trop attendu.
Que nous a servi d’être opportunistes? Durant trois ou quatre ans, de 1918 à 1922 , alors

que la  » dernière des guerres  » venait de s’achever dans le deuil universel, on a commencé , contre nous , une guerre nouvelle.
Parce qu’ils étaient Juifs , et rien que pour cela , on a ruiné, torturé , massacré des milliers d’hommes, des milliers de femmes , des milliers d’enfants .
Attendre ? Trois cent mille morts attendent , sous leurs pierres tombales ; un nombre incroyable de blessés , de mutilés, d’orphelins, attend.
Des veuves mendient , en attendant, et, en attendant, des mères pleurent l’assassinat de leurs fils.
Qui sait cela ?
Vous êtes l’Occident . Des milliers de kilomètres vous séparent d’eux , cinq ou six frontières vous couvrent de leur ombre.
Votre civilisation trépidante , le bruit de vos gloires , le tumulte de votre progrès vous empêchent d’entendre. Sous ses machines , la presse broie la vie étrangère et l’étend , écrasée , dans sa marmelade de nouvelles.
Quand, là-bas, le sang coule , chez vous c’est de l’encre. Vous avez vos ennuis , vos affaires, vos égoïsmes. Votre temps est si mesuré qu il vous suffit à peine. Si vous prenez le parti de vous émouvoir , c’est après le café , par hygiène . Vous n’êtes pas méchants : vous êtres pressés . C’est pourquoi , nous, nous devons attendre, avec nos victimes et nos morts.
A peine avons-nous le droit de nous plaindre !  » Un crime chasse l’autre » , telle est votre philosophie d’Européens
L’un d’entre nous , Schwartzbard, n’a pas attendu.
Cet Occidental de fraîche date n’a pas compris la règle du jeu. Un jour, il a quitté ses montres, sa loupe d’horloger , sa petite boutique de Ménilmontant . Il a rencontré Simon Petlura. Il l’a tué.
Ses coups de feu ont inquièté :  » Pourquoi ce meurtre ? Pour de l’argent ? Pour de la haine ? « . Pour qu’on ne tue plus.
Petlura laisse une veuve ,une orpheline. À son tour victime, il est à son tour pleuré.
Mais il fut , avec d’autres, un conquérant de l’Ukraine. On l’ appelait le  » batko » le petit-père . Quand ses troupes revenaient de massacrer les Juifs , elles l’acclamaient pour chef. Il avait une armée régulière , des partisans, des généraux, un gouvernement. Il en etait le maître . Chaque jour, en son nom, l’Assassinat continuait.
Il le savait, il en etait informé . Un jour, il fut vaincu , s’enfuit, abandonnant le terrain sur lequel , par dizaines de mille.les cadavres juifs pourrissaient .
Tous les chemins de l’Ukraine mènent aux pogromes.je ne les ai pas tous suivis . Il m’eût fallu trois ans , et je disposais de trois petits mois.
Aujourd’hui , je récapitule.
Quinze mille kilomètres parcourus, plus de trois cents témoignages personnellement recueillis , des documents à foison, un contact quotidien et libre avec les survivants m’ont amené à la connaissance véridique d’une époque à la fois héroïque et basse , pleine de gloire et de sang.
Des hommes s’en détachent , les uns magnifiques et les autres bourreaux.Entre eux, tout un peuple. Des armées passent qui le martyrisent. Au nom de la Russie qu’il veut  » régénérer  » , Kollychak torture.
Au nom de l’Empire qu’il veut restaurer , Dénikine tue…
Au nom de l’Ukraine qu’il veut indépendante, Petlura massacre. Leurs traces sont encore visibles , encore formelles, on pleure encore en parlant d’eux.
Je n’ai pas atteint les bornes de leur faute, ni les limites de leur culpabilité .
Je me suis contenté de voir , d’entendre, avant d’accuser, j’ai recueilli bien des plaintes, accueilli bien des douleurs .Huit années n’ont pas effacé le crime.Je l’ai vécu.
Ma présence levait des souvenirs. Souvent, dans le silence des steppes, l’écho retentissait encore des coups de feu de Schwartsbard. Les Juifs tendaient l’oreille « pourquoi tuer ?  » disaient-ils. Puis , ils tournaient leurs regards vers les tombes, vers les lointains, vers l’horizon.
Il leur semblait apercevoir une ombre chère qui pardonnait ….
Et, tirant sur leurs barbes , verbeux et tristes, ils racontaient : le pillage, le viol, l’incendie, la mort, pour eux l’isolement et la ruine . Ils étaient sans larmes , sans haine . On leur avait pris depuis longtemps la vie.
C’étaient des récits d’épouvante. J’entendais la voix morne et désespérée , je tâchais à reconstituer le décor , à imaginer ce qui fut . Sous le soleil impitoyable, je frissonnais. « 

QUAND ISRAËLMEURT 2.

CARTE DU CRIME

-diadia, daiti kopek ( oncle, donne-moi un kopek)
Il se chauffait au soleil , couché sur les marchés de l’ancien Hotel Métropole . L’odeur des cuisines ne le tentait pas. Il était rassasié.
Un marchand lui avait laissé prendre deux pommes blettes.
Il m’a guigné du coin de l’œil, jaugé, choisi. Le voici devant moi , derrière , sur les côtés , sautillant et courant , me harcelant comme un insecte . […..]
Il m’appelle oncle , et sa voix gentille se fait mendiante. On nous bouscule et on nous sépare. Il craint de me perdre et crie plus fort Et je le vois inquiet tout à coup, dégagé de sa canaillerie apprise , tel qu’il
est : enfant.
[ …] il n’est plus seul . Un autre le rejoint, puis un autre, et les voilà qui reprennent l’antienne avec la même voix.
[…] on est jeunes, on est des enfants , on est tout seuls , on est des bez prizorni. Tout le monde, et Dieu lui-même , vous a abandonné.
On a sept ans, l’âge de la famine, huit ans, l’âge de la guerre civile , l’âge du blocus et de l’Insurrection. On n’a plus de mère ni de père , mais des oncles et des tantes, des diadias et des tiotias dans toutes les rues .
[…] d’où l’on vient? On ne sait pas.
On était petits . On a eu faim. On s’est trouvé dans la steppe sans hommes. On a marché…..
Les plus forts ont atteint Moscou .
Vers l’hiver, il y a des râfles, on est pris. On va près des poêles , dans les maisons qu’on nous a maçonnées , on se lave, on a son lit, un nom, des mères. Mais on a déjà le goût de l’abandon. On se sauve.
Il ne fallait pas nous laisser tout seuls, la première fois….
[….]
Le gosse me tire par la manche .
– » non! Lui fais-je. Il n’y a plus rien pour toi.
Sa réplique vient, surprenante, en un yiddish que je comprends :
-. » Nous sommes Juifs tous les deux .je t’ai reconnu. Et tu vois, moi, je suis un tout petit Juif, un yiddele.
Avec autorité , il ordonne :
– » Donne-.moi plus qu’aux autres . Donne, diadia. »
A-t-il plus souffert , celui-ci , est-il plus victime? Je sais bien qu’il me dira si je l’interroge  » Pogrome »
Mais je ne veux pas doser chez mes pauvres . Au reste, son insistance , son audace , sa saleté m’irritent.
Je crains de découvrir , aux aguets, des parents besogneux qui me l’adressent . .. Or, c’est lui qui se fâche . Il tape de son pied nu sur le pavé M’interpelle.
– » tu ne veux pas me croire , tu ne me crois pas ! Va voir, va voir , à Tambow.!
Il a son kopek, il se sauve.
…………
Bernard Lacache se rend au bureau de l’Oset, organisation de secours aux Juifs.
Il interroge …
 » les documents? Où sont les documents? »
Il les retrouve , cesse son repas, discute.
[….]
Il y a eu mille cinq cent vingt pogromes.
Il y a eu neuf cent onze villages et villes dévastés, certains plusieurs fois.
Je m’étonnais qu’il y eut tant de cartes sur les murs Ostrowsky se lève , me conduit .
– » Comprenez! »me dit-il.
[…] ici c’est l’Ukraine, ici c’est la Russie . Blanche , Ici la Moldavie, ici la Crimée. Ici les Juifs.
Quinze cent vingt petits drapeaux tiennent , comme des fiches, piqués sur les points et les noms. A des endroits, ils s’accumulent . On a , plusieurs fois, massacré à ces endroits-là.
Je comprends.
Des drapeaux sont bleus. Ils célèbrent Dénikine. Je compte . Deux cent vingt-six.
D’autres sont jaunes . Ils glorifient Petlura.
– » deux cent onze » fait Ostrowsky.
[…] l’Ukraine a subi les trois-quarts de ces massacres: douze cent quatre-vingt quinze , exactement.
– » dites donc, Ostrowsky , montrez-moi Tambow.
Il cherche , pas longtemps.
 » Tambow, Tambow » un petit drapeau . Ça y est !
Un petit drapeau , sur la carte.
Et, place Sverdlov, un enfant perdu.

QUAND ISRAËL MEURT 3.

J’APPRENDS LA RUSSIE

MOSCOU. BUREAU DES ARCHIVES

 » Aujourd’hui , août 1926,
Je viens à un bureau, j’entre dans un autre.
–  » la chambre des pogromes?  »
– » quel rayon ?  »
– » Le rayon Petlura »
 » Pajolousta !! Je vois en prie  »
———
Le plus dur, ce n’est pas le crime. C’est son énormité .
Au Centre des Archives, il y a des caves. Dans les caves, des caisses. Pour consulter tout cela, combien de temps?
Peut-être six ans, m’a-t-on dit.
[….]
Plus de quatre-vingt mille plaintes lui sont parvenues qui, toutes, concernent Petlura. Cinquante mille proviennent des Juifs d’Ukraine.
À ces chiffres , j’ajoute ceux des organisations juives, des enquêteurs officiels, sans confondre. J’atteins un total révoltant.
Et qui ne sera pas juste.
Car des familles entières ont péri, car d’innombrables cadavres calcinés , mutilés, méconnaissables , ont été enfouis sous la terre , d’autres sont restés au fond de l’eau, la pierre au cou, d’autres ont été mangés par les chiens et les corbeaux dans les plaines perdues.
On peut tirer le rideau sur la chambre des pogromes.
Hier, ces cartes , ces drapeaux ; aujourd’hui ces dossiers, leurs cotes. J’ai touché quelques feuillets . Cela poissait comme du sang.

SAYAVLENIE

Ce sont de longs papiers rectangulaires , au bords jaunis. On les appelle sayavlenie.
Ils font un petit tas que le soleil caresse.
* La première déclaration émane de Bourstein , David Markovitch.
Avant de vivre à Kiev, il a souffert à Zlatopol. Il l’écrit :
—  » le premier mai 1919 , les bandes de Petlura, Tutunik et autres , attaquèrent notre bourgade , pillèrent et incendièrent toutes les maisons juives. Je me réfugiai avec ma famille , à Kiev. Petlura nous suivit. Ses hommes assassinèrent mon père , âgé de 68 ans, et mon frère agé de 37 ans. Ma vieille maman, horriblement flagellée , devint aveugle.  »
Il signe avec un beau paraphe.
— Chaîia Sroulevna Glouse a 35 ans. La feuille porte qu’elle est, aujourd’hui, sans occupation.
« . Pendant les pogromes organisés par les bandes de Petlura à Volodarsk où nous vivions heureux , ont été tués mon mari Chaïm Ioutovitch Glouse et nos trois petits enfants. Je suis restée vivante en m’enfuyant  »
Elle ajoute :
 » a présent, je suis seule, ma misère est incomparable  »
—-* Une autre femme , Eugènie Ossipovna Morgoulis ( ndr. : tiens, mon nom de famille paternel….) , 24 ans, à Broussilov près de Radomysl , gouvernement de Kiev . Dates : 1919 et 1920
 » Les Petluristes vinrent. Ma sœur aînée , son mari et ses cinq enfants furent brûlés dans leur propre maison. Le mari de ma seconde sœur et deux de leurs enfants furent tués. Mon frère , sa femme et leurs deux fils furent égorgés. Tous leurs immeubles, trois maisons , deux usines de cuir, une verrerie , un magasin furent incendiés. Blessés, mes parents, Noseph et Rachel Margoukies furent amenés à l’hôpital de Kiev. Aujourd’hui, ils sont infirmes.
—-*. Marchand à Borchtchagovka , non loin de Berditchev, Aaron Sroulevitch Oxsman, bon Juif, possédait une nombreuse famille. Qu’a-il aujourd’hui ? Des souvenirs . Les voici :
 » au mois de septembre 1919, les Petluristes s’introduisirent chez moi , enlevèrent de vive force ma femme et mes trois enfants et les jetèrent dans la maison voisine alors en flammes. Ils brûlèrent tous : ma femme âgée de 26 ans, mes filles qui avaient 9 et 7 ans , mon petit qui avait 4 ans. »
Est-ce tout?
– » ils tuèrent également à coups de fusil mon père âgé de 60 ans et jetèrent dans les flammes oú ils furent tous brûlés mon frère,sa femme , et leurs quatre enfants. »
—–* Elisabeth Ian’elevna Natanson , étudiante. Elle a 22 ans . Elle en avait 14 lorsque le grand pogrome décima Proskouroff. C’était en février 1919. Petlura proclamait son amour des hommes …
 » les Petluristes massacrèrent 1. .mon père Jacob Natanson , 40 ans. 2. Ma mère Chana, 35 ans . 3. Ma sœur Fanny, 16 ans . 4. Mon frère Aaron, 10 ans. 5. Mon frère Chika, 7 ans. 6. Mon frère Fichel , 5 ans. 7. Mon frère Joseph 3 ans. 8. Le cousin Isaac, 30 ans.  »
Elle-même fut blessée à la poitrine et au côté . Tuberculeuse, voilà son lot. Et elle signe puérilement : » Lisa  »
—-* celle-ci , Lunia Ovselvna Lerner, est moins ordonnée. Ce n’est qu’une petite couturière de25 ans. Elle connut trois pogromes, la même année. L’un ,
à Borchtchagovka, en août 1919, l’autre à Tetieva , en septembre; le troisième, en novembre à Dainkov. Elle fuyait le pogrome, le pogrome la rejoignait .
 » la maison, l’épicerie furent anéanties . Mais à Tetleva , les Petluristes prirent ma mère , 55 ans, la mirent sur un bûcher , la brûlèrent. Ils tuèrent ma sœur 28 ans, son mari, 30 ans, leurs trois enfants , 4 ans, 3 ans et 8 mois…..Enfin, à Dainkov , les Dénikine tuèrent mon frère âgé de 26 ans »
—-*Avril 1919 à Novo-Petrowets. Le Dniepr est proche les hommes de Petlura décident de s’amuser. Les Juifs sont sobres. On va les faire boire. Rivka Soucevna Birman raconte :
 »
Ils prirent mon mari Pinkos, mon père , ma mère, mes beaux-frères Peretz, Matus, Moïse, les emmenèrent sur un bateau à vapeur. Au milieu du fleuve , ils les jetèrent à l’eau.  »
Le Dniepr est profond. Il les a gardés .
—-_* Vladimir Petrovitch Bratslavsky habite Krijopole aux abords de Toultchine. Pillé plusieurs fois par les  » Soldats de l’Independance » , il ne peut se rappeler que de ceci :
« En octobre 1920 , je fus pris comme otage en compagnie de mon fils Samuel et conduit par la route de Tubovtsi à Tarichev. En chemin, mon enfant se plaignit . On le tua, on le coupa en morceaux, on le jeta dans le fleuve Dniestr . Il avait 21 ans.
—-* Nachman Morkovitch Fourer n’a pas ecrit lui-même son procès-verbal . Il est aveugle.
Quand, au mois d’août 1919 , les Petluristes  » occupèrent » Miastovka, un petit bourg près de Toulga , ils pillèrent .Puis.l’aveugle dicte …
 » des soldats me prirent. Me fustigèrent . Ensuite, avec leurs baïonnettes , ils me crevèrent les deux yeux . »
—–*A Derajna , en Podolie, vit Laïka Judovna Averbukh. Elle avait 16 ans en novembre 1920, lorsque les bandes Petluristes attaquèrent les Juifs . Son réquisitoire est bref :
« . Assassinat et viol. A péri ma mère 55 ans . Victimes : : ma sœur , 16 ans; mon frère ,35 ans. Ma sœur est devenue muette Mon frère est devenu fou  »
—-* Chaïm Avramovitch Potsman, petit marchand de Slovout, arrondissement de Chen. Il témoigne :
 » n’étant pas satisfaites de pillages ( avril 1919) Les bandes de Petlura me traînèrent dans leur camp et me retinrent comme otage , demandant une énorme rançon. Chemin faisant, ils m’attachèrent à la queue d’un cheval et me traînèrent quatre verstes durant jusqu’à un chemin de fer.
 » la, ils me flagellèrent avec des verges, tant que j’étais plus mort que vif, et me frappèrent avec des baïonnettes et des sabres. Dans cet état. Je suis resté dans leur wagon pendant trois jours. Ma sœur , accourue à mon secours, partagea mon sort .apres quoi, je leur donnai la somme exigée de 140.000 roubles en devises  »
—*Quel âge avait Tsila Leibovna Tchinik lorsque les Petluristes entrèrent à Belaïa-Tser’ov?
Quatorze ans
 » pendant le pogrome , dit-elle, les bandes ont tué mon père agé de 56 ans, ma mère 48 ans, deux frères , 21 et 22 ans, ma sœur 19 ans. Ils m’ont violée , après quoi j’ai eu une commotion dans le cerveau et la paralysie  »
Des médecins ont contresigné sa plainte.
—-* celle d’Itsik Moch’ovitch Avromovitch est plus longue :
 »
Pendant le massacre de Proskouroff , les bandes de Petlura ont tué mes cinq fils : Chaïm, Peïssak, Avroum, Isaac, Boris , 28,26,23,18 et15 ans. Ils ont tué mes trois filles , Reisia. Roukhl, Rivka , 21, 19 et 13 ans,leurs filles Pessia et Chaïa 13 et 8 ans »
—-* L’ouvrier Aaron Abramovitch Balakirski, de Teplik , énonce:
 » mon père Abraham, 54 ans, fusilé. Mon enfant, nouveau-né ( il avait seulement quelques heures) tué.  »
—* Le rabbin de Radomysl , Perllman, dit simplement :
 » ma fille avait 16 ans. Elle était belle. Ils l’ont violée , puis tuée »
—*. Lev Josephovitch Serebrier relate :
 » A Piatigori, en juin 1920, les Petluristes ont rassemblé tous les Juifs , hommes, femmes, enfants ,dans la synagogue . Celle-ci fut arrosée de pétrole et allumée . Tous les Juifs ont péri. Ceux qui sautèrent dehors furent tués sur place . Mon père mourut dans l’incendie  »
Quelques procès-verbaux , entre mille autres .

QUAND ISRAEL MEURT 4.

L’UKRAINE QUI N’AVAIT PAS CHANG2

Un jour, une nuit. On rêve, on dort. C’était Moscou, ce sera Kharkoff. J’aime cette cadence du voyage, en rythme lent , régulier, invincible . Pour qui est Juif d’esprit , le temps est doux qui dure. J’acquiers ici Le sens d’une vie plus large , je récupère sans fièvre ni crainte ces armes abandonnées sur les places d’Occident : la patience, la méditation, la sérénité, la joie intérieure.
[…]
L’Ukraine était là , qui m’attendait.
Très simplement heureux, bêtement et vulgairement heureux, je l’ai trouvée s’éveillant aux fraîcheurs du matin , m’offrant d’elle-même son vieux visage.
Qu’on me croie! Je n’étais point dispos ni romantique. L’odeur du sommeil gâtait encore mes lèvres et j’appréhendais comme toujours l’inconnu. Mais il est advenu que je revenais chez moi…
[…]
Je marche tout doucement vers la ville. Elle va me reconnaître , et ce sera moins bien.
Je la reconnais. Je pourrais dire : » elle était ainsi »
Où que j’aille Je suis chez moi , toujours,mais le suis-je avec cette indulgence, avec cet apaisement ?
C’est l’Ukraine, c’est-à-dire le pays, où , durant des années , durant des siècles, les miens ont vécu , sans doute aimé , sûrement souffert. Je vais les voir. Je vais à leur rencontre. Je le laisse inconsciemment porter vers leurs souvenirs.
J’ai de l’assurance plein la mémoire et des bontés plein le cœur. Il me semble que ces passants, je les ai toujours croisés . Il me paraît que ces paysans , conduisant leurs telègues, je les ai toujours connus.
[…]. Nous nous accueillons sans surprise. Qu’est-ce donc que des milliers de kilomètres? Est-ce que ça peut séparer les hommes? Les pères sont nés en Ukraine, les fils y reviennent , voilà tout! C’est très simple. Et, à chaque borne de chemin, au débouché de chaque village, à l’apparition de chaque ville , les fils sont reçus comme des enfants prodigués , retrouvant partout la trace paternelle.
Je n’oublie rien. Je n’ai rien envie d’oublier. La France m’est chère , pour ce que j’y laisse. Les pays que je traverse me sont amis , pour les amis que je m’y fais. Les pays que j’ignore me sont fraternels , pour les rêves que j’en tire.
Mais cette Ukraine , elle a connu mon père enfant , ma mère jeune fille. Elle a vu , aux potences tsaristes , pendre les révolutionnaires d’alors. Et ces révolutionnaires -là portèrent des noms que je n’ignore pas. Elle a subi , depuis octobre 1917, d’atroces massacres. Le sang quî là-bas , a coulé , c’est un peu le mien.

LA TRISTE GLOIRE DE PETLURA

Je discipline ma besogne. J’économise sur mes plaisirs. Je ne saurai bientôt plus ce que manger veut dire. Le cauchemar que je fais renaître descelle toutes les lèvres.
On a su mon arrivée . …. Des Juifs accourent. Il vient des ouvriers, des artisans.
Je me souviens de Rodny, un métallurgiste de trente ans. ….il entre, enlève poliment sa casquette, déboutonne en silence sa veste de cuir. Il a de grosses mains noires abîmées par l’usine, des mains énervées quî fouillent ses poches.
-Regardez , dit-il.
La photographie qu’il tient est dorée aux tranches. Il la tient entre ses doigts comme s’il tenait une fleur.
C’est un groupe . On voit, derrière , la toile de fond quî fait intérieur, la fausse fenêtrée mal dessinée , un impayable liseron ornant la fenêtre. Le groupe, devant, parade : un vieillard barbu ,le nez camard; une femme âgée , au sourire triste , le front couvert d’un châle.; deux demoiselles à la mode de naguère , pinçant les lèvres par coquetterie.; un jeune homme sévère ; un petit garçon niais .
– » Ma famille ! » Fait Rodny .
Il balance un peu le buste , comme sous un choc, et, tout à coup, s’abat sur la table en sanglotant.
Il pleure à gros coups , assommé par sa misère . Sa nuque devient rouge. Ses épaules sautent en mesure. Puis, cela s’apaise , et je n’entends plus qu’un soupir soulagé.
Rodny relève la tête , laisse sécher ses larmes , sans honte, reprend la photo. Et, tout à fait maître de lui , maintenant , il indique :
– » ici, le père , Chaïm, 62 ans.; ici , la mère Rachel, 53 ans ; ici les sœurs Guitel et Esther, 29 et 25 ans ( elles allaient se marier ) ; ici, moi, Micha ( j’avais 20 ans) .Isaac , lui, devait avoir 9 ans.  »
Quel mot va-t-il dire? C’est très simple :
– » tous les cinq tués, naturellement ! »
Naturellement….
L’affaire a huit ans. Elle s’est passée dans la banlieue de Vignitza, en 1918, pendant l’hiver.
Les Petluristes sont venus. Le matin, le soir? Rodny cherche, sourcils froncés :
Ce serait plutôt le matin. Bruits de chevaux, appels, cris. La famille attend, le père écoute. On frappe. Il ouvre : » Allez, toi, jydy ( youpin) passe devant ! » , ordonne le premier homme.  » Je ne veux pas ! Je ne veux pas!  » s’écrie Rachel , la mère .
 » Ferme ça ! Et vous, les garçons , en route ! »
La mère, qui ne veut pas , quî sait bien pourquoi elle ne veut pas , s’accroche .
– » elle s’accrocha, comme ça ! » m’a montré Rodny – aux jambes du chef , un grand blond. Elle crie, elle hurle : » je ne veux pas ! Dix mille roubles, mais pas eux ! »
On voit le sabre qui arrive , qui l’étend …
– » Sortez , vous autres! »
Jetés sur le chemin, le père et ses fils n’ont pas le temps de se relever. Une décharge , trois coups ensemble. Chaïm, le vieux, Isaac , l’enfant, sont morts. Micha, blessé au ventre, s’évanouit .
C’est le lendemain, à l’hôpital , le soir. Micha dans un lit. Autour de Micha , des gémissements. Le blessé ouvre les yeux, voit, penché vers lui, l’oncle Aaron.
– » Les autres? »
L’oncle Aaron le regarde, immobile . Les autres….
Rodny cherche dans une poche , me tend des papiers , chacun pareil à l’autre :
– » Les actes de décès ! »

QUAND ISRAEL MEURT 5.

CHOUMSKY

 » Je rencontre le tovaritch Choumsky » il est commissaire du peuple à l’Instruction Publique pour l’Ukraine.
[…]
Président du Comité révolutionnaire de la région de Jitomir , en 1918, Choumsky combattait Petlura et son ataman-ministre Osskilko.
 » Petlura se disait socialiste , il était déjà antisémite . Croyez-moi, quand je dis : la main de Petluria est dans tous les pogromes  »
Choc des armées , victoires, désastres, les deux camps se partageaient le hasard. De toutes façons, le vaincu, c’était le Juif.
Telle ville prise, pogrome. Telle cité perdue, pogrome. Sur la route du triomphe , pogrome. Sur le chemin de la retraite, pogrome.
Jitomir conquis, Osskilko recevait une délégation israélite :
 » il n’y a que des Juifs dans les Soviets », expliquait-il posément .Alors, nous tuons ! »
Le malheur, c’est qu’il y avait , dans le Comité Révolutionnaire , deux Juifs . Tous les autres étaient Ukrainiens.
– » je suis entré à Jitomir, précise Choumsky, une semaine après le pogrome du 25 décembre . 25 degrés de froid, toutes les fenêtres brisées , toute l’intimité des maisons jetées à la rue. Sur les trottoirs , on trouvait encore- après une semaine – des cadavres: enfants coupés en morceaux, femmes au ventre ouvert. .. C’était effroyable. C’était la ville de la mort.
Petlura commandait personnellement les assassins.  »
1919. Abandon de Kiev par les Rouges. Choumsky passe à travers les lignes ennemies et, bon marcheur, prend la route de Vignitza. Il parcourt ainsi 250 kilomètres.
– À 50 km de Kiev, j’ai abordé un village. J’étais seul avec la mort. Il ne restait plus que des pierres noircies, des squelettes et des chiens quî dévoraient les derniers morceaux d’hommes. À Kazatyn , plus un Juif, plus de maisons, l’abandon et le silence….
Et j’allais, j’allais….!
À Vignitza , les chrétiens seuls subsistaient. Israël etait mort, oú bien, s’était enfui, comme on lit dans la Bible. »
————
Zolotarioff n’est pas suspect.
Quand le Directoire s’instituait en Ukraine, quand le gouvernement provisoire commençait à s’organiser, une longueur de table séparait Zolotarioff de Petlura.
Celui-là disciplinait les efforts du président Vinitchenko , celui-ci dirigeait les affaires militaires et, secrètement, ordonnait l’armée .
J’ai dit à Zolotarioff :
– » le croyez-vous coupable? »
L’ancien collègue de Petlura n’a pas réfléchi longtemps pour me répondre :
– » il entraînait ses soldats à faire la guerre en leur donnant les pogromes pour champ de bataille. L’armée, je peux le dire, semblait spécialement exercée à cette besogne. J’ai assisté aux  » affaires » d’Elisavetgrad. J’ai vu l’organisation du pillage et des tortures. Il y avait un plan qu’on exécutait  »
Il conclut :
– » nous menions une politique chauviniste, antisémite. L’âme de cette politique , son représentant le plus actif et le plus sanguinaire , c’était Petlura qui poussait à l’extermination des Juifs , boucs émissaires de la guerre civile  »
…………………….,,,,,,,,,,
De tels propos, oú les ai-je entendus?
Ne cherchons pas.
J’ai, sur la table, un livre: la confession de Vinitchenko.
Cet Ukrainien, intégral, celui-là même qui dirigeait le Directoire et commandait à Petlura , publiait en 1920, à Vienne ,  » La Renaissance d’une Nation »
Il écrivait : page 366
 » la plus grande responsabilité ( des pogromes) retombe sur tout le régime, sur les hommes qui créèrent le régime , quî le défendirent , quî le représentèrent. Et, quand la presse bolchevik, socialiste-révolutionnaire , oú de Dénikine, désigne Simon Petlura comme  » pogromchik »( auteur de pogromes) On doit dire franchement, sans dissimuler la vérité , sans pitié ,que, véritablement , cet homme a gagné cette triste gloire « 

QUAND ISRAEL MEURT 6.

BROUTILLES

La Thora de Fastov , trois fois sainte, le parchemin sacré qui dormait dans la synagogue à l’abri des regards philistins, on l’a profanée.
Au cimetière , on m’indique sa tombe .car, suivant la loi juive, une Thora profanée , c’est une Thora morte. On l’a enterrée dans une fosse et l’on a récité sur elle la prière solennelle .
Elle est au milieu de ceux qui, naguère , le thalès sur les épaules , s’inclinaient devant elle lorsqu’elle passait, dévotieusement portée par le rabbin , suivie par les notables de la communauté . Elle est au milieu de leurs ossements. La même terre les recouvre.
Quelques centaines de victimes , ici. Les coupables : Denikine et Zelyonu, le lieutenant de Petlioura.
Victimes telles que Klixman, à qui l’on coupa la langue, Jamplolsky, à qui l’on creva les yeux, Zabarsky, dont le fils ,le jeune Boria , dût, sous la menace des pistolets , tirer la corde qui devait étrangler son père .
Broutilles….
*
Korsonni, non loin de Kiev.
Une trentaine de tués . Le rabbin protestataire mis en pièces. Une femme de soixante-dix-ans violée deux fois. Une agonisante violée sur son lit de mort .et l’incendie.
Broutilles….
*
Trostianietz , à quelques kilomètres de train , dans cette Podolie dont je dirai le martyre. Une bourgade importante, commerçante, vivante .
Cinq cent tués.
Les Petliouristes prirent quatre cent Juifs le 9 mai 1919 , la plupart jeunes gens ou vieillards. Ne sachant encore quel mode de torture ils leur infligeraient ,les conquérants les enfermèrent.
Puis, grand conseil tenu, ils décidèrent de les enterrer vifs.
Apres trente heures de méditation dans la grange puante, les quatre cents malheureux furent menés dans les champs , obligés eux-mêmes de creuser leur propre fosse. La fosse creusée , on les y jeta. Et ceux qui essayaient d’en sortir étaient tués à coup de hache.
– » coupez tout ce qui dépasse  » avait ordonné le chef .
Des têtes hagardes. Des bras suppliants dépassaient. La hache faisait son œuvre.
Et puis, comme, sous les premières pelletées de terre , cela bougeait, on jeta quelques bombes , et cela ne bougea plus.
La fosse mesure trente-cinq archines , un peu plus de vingt mètres. Si vous passez d’aventure , dans la région, venez la voir! C’est un beau monument . Un mur l’entoure, et vous trouverez sûrement quelque Juif en train de pleurer devant .
Mais un Juif qui pleure …Broutilles!
* Ouvroutch, où régna l’ataman Kozyr Zyrka, secondé par Moshynsky, autre bourreau.
Quatre-vingt-dix tués , douze cents maisons pillées .
-« longue vie à l’ataman  » criaient les Juifs quand il,entra dans la ville..
Kozyr-Zyrka fit massacrer les enthousiastes, disant à ses cosaques  » tuez -les tous, ils sont Bolcheviks »
Et, devant les cadavres :
– remercions le Seigneur, petits frères , nous avons chassé le Juif »
Broutilles….
* Borodlianka. À la gare, dans son wagon, insensible aux victimes , Simon Petlioura . Le 23 février 1918 . Une vingtaine de Juifs fusillés
Broutilles….
* proclamation du colonel Piatchenko , le 20 janvier 1919 à Belaya-Tsekov : » je préviens la population que,s’il y a une agitation quelconque , toute la responsabilité en retombera sur les Juifs »
Vous savez comment, sans qu’il y eût agitation, les Juifs de Belaya-Tsekov furent tenus pour responsables de ce qui n’eut pas lieu.
Lipovietsky, un habitant, courut à Faxtiv, oû se trouvait l’état-major régional. Il vit le chef, l’avertit de ce qui se passait :
– » Cesser les pogromes? Répliqua le chef. Il y a encore trop de Juifs »
Broutilles..
* Kagarlyk, gouvernement de Kiev . On tuait , le 20’aout 1919.
Quelques vieux Juifs vinrent solliciter un peu de paix. On les battit.
Aux jeunes, on arracha les cheveux, on brûla la plante des pieds avec des bougies. D’aucuns , suspendus par les bras, furent ensuite empalés .
Broutilles….
* Tetlieva
Pompéiï.
Là fut une ville, en 1919.
En 1926, quelques pierres.
Quelques centaines de tués. Aucuns disent trois mille. Comment savoir? Ou bien les gens de Tetlieva sont morts , ou bien ils ont fui.
A Tetlieva , on enferma des centaines de Juifs dans la synagogue au plancher arrosé de pétrole . On mît le feu. Les Juifs brûlèrent.
On noya les autres, ou on les poignarda.
On en tortura les deux tiers.
Enfin, on brûla le pays.
Broutilles …
* Haïssin , en Podolie.
L’ataman Volhynietz rentra dans la ville. Un an plus tôt En 1918, l’hetman S’oropadsky avait failli l’occire. La population juive l’avait caché et sauvé.
Au reste, les Juifs étaient bien tranquilles. Un des leurs. Le lieutenant Rabinovitch , avait été tué en combattant pour le Directoire.
Or, le 12 mai 1919 , en deux heures, 158 Juifs furent massacrés .
Le père du  » héros » Rabinovitch fut flagellé . La famille Weinstein , celle qui avait sauvé l’ataman Volhynietz, en 1918, fut toute entière assassinée .
Les Juifs passaient en cortège entre les soldats, blessés, traînards, épuisés par les pertes de sang.
-grâce ! Criait la foule .
Volhynietz massacrait .
Broutilles ….

QUAND ISRAEL MEURT 7

RETOUR

nous , soussignés , habitants de Felstine, proclamons ci-dessous la vérité pure: comment Petlioura organisa dans notre ville le 18 février 1919, le massacre de 886 âmes juives.
Le lundi soir, un détachement de soldats petliouriens entra dans notre ville et, pendant toute la nuit, ces soldats visitèrent les maisons des Juifs aisés, déclarant partout ce qui suit : » vous avez certainement connaissance de ce que nous avons fait à Proskouroff, samedi dernier .nous ne le ferons pas dans votre ville , pourvu que vous nous donniez de l’argent  » il va sans dire que chacun leur donnait tout ce qu’il possédait : argent, bijoux, etc.les Jyifs riches crûrent ainsi qu’ils avaient sauvé leurs vies.
Hélas ! Malheur à nous qui sommes nés Juifs ! Le mardi matin, vers huit heures, l’ataman rassembla à son de trompettes son détachement et lui lût un ordre du batko Petluria par lequel il commandait de tuer tous les Juifs à Felstine et de mettre le feu aux grandes maisons. L’ataman lui montra la signature de Pietliura où il était dit qu’il ne fallait plus prendre d’argent mais qu’il fallait tuer tout : petits et grands.
Quelques minutes après , le massacre commença. Une partie du détachement se dirigea d’abord sur la synagogue où se trouvaient réunis beaucoup de vieillards de 70 ans. Tous furent massacrés dans leurs vêtements de prière .
Dans les grandes maisons , ils jetaient des bombes , ce qui ne permettait même pas aux habitants de fuir. Ils furent tous carbonisés . On n’a même pas pu trouver , plus tard, les moindres traces d’ossements qui eussent facilités l’identification et l’enterrement dans un cimetière juif.
Nous avions une série de boutiques. Des bombes y furent jetées . Les quelques chambres pleines de monde furent mises à feu. On ne peut trouver le moindre petit os d’un des petits enfants qui y ont péri.
Puis, commença par toute la ville un massacre général. On ne tirait pas de coups de fusil. On tuait à coups de sabre et de baïonnette. Toutes les femmes furent d’abord violées et ensuite horriblement massacrées .il y eut des cas où le père voyait de ses yeux sa fille violée puis ensuite tuée ….pour être tué lui-même quelques instants plus tard. On empalait de petits enfants sur les baïonnettes et on les portait et on ne les jetait qu’au dernier soupir de ces petites âmes innocentes.
Et quand quelqu’un osait demander pourquoi un tel châtiment nous avait été destiné , la réponse était : » le batko Petlioura l’a ordonné » La preuve que l’on n’en voulait qu’aux Juifs , c’est que pas un seul chrétien ne fut molesté dans la ville.
Quelques temps apres, Petlioura vont lui-même à Felstine . On lui montra les maisons et les boutiques détruites qui, jusqu’à ce jour encore, n’ont pu être rebâties. On lui montra les orphelins. Il répondit :  » mon détachement a eu tort de vous avoir épargnés  »
Nous ne pu les nous sauver que parce Ye nous étions cachés dans les greniers. Nous avons tout vu, nous avons entendu quand on a lu l’ordre de Petlioura ,
Les riches furent massacrés , car ils étaient chez eux , croyant qu’ils avaient rachèté leurs vies avec l’argent qu’ils avaient donné , tandis que nous, nous sommes restés en vie . Maintenant, il y a beaucoup d’orphelins et de veuves.
Nous proclamons au monde entier la vérité pure : les victimes ont été massacrées sur l’ordre de Petlioura lui-même  »
Pauvres  » soussignés  » qui vous êtres mis à soixante-dix pour proclamer au monde la vérité pure! Le monde vous entendra-t-il? Le monde se moque bien de vous! Il tourne. Il vit. Vous êtes faits pour mourir.
A mesure que nous nous éloignions de vous , nous payions déjà de notre ingrat oubli vos confidences majuscules. Le monde, en tout, veut de la mesure. Ce qui est trop grand , ce qui le dépasse, il le rejette ou ne le voit pas.
J’avais compris . Je comprends moins. Demain, dans quelques jours , j’aurai quitté l’Ukraine. Les bruits de Moscou couvriront votre plainte. Et quand ce sera Paris , le clakson des jazz et la comédie de nos mœurs vous auront tout à fait ensevelis.
[…..]. Je rentre à Paris, les mains vides. J’ai dit adieu depuis l’autre pays , depuis l’Orient , aux victimes qui ont eu le tort de ne pas mourir comme les autres, à ceux d’Ukraine, à mes amis ,à mes parents retrouvés .
Serai-je sans espoir?
– la vérité , dit Pilniak dans  » l’Année nue » vient tout dénouer.
Cette vérité que j’ai voulu dire , elle est trop forte pour ne pas vaincre. Notre sang lave son corps , nos larmes coulent sur nos mains.
Derrière elle , au-delà de la mort, la douleur aux cent visages crie grâce. Dans la dure neutralité du monde, j’entends monter sa prière déchirante , tandis qu’en moi grandit une foi solide :
Juifs, c’est vrai, vous étiez seuls !
Mais la vérité vient tout dénouer .

Les parrains juifs et le le jazz

alfred Lion Francis Wolff Yiddish pour TousAlfred Lion, juif allemand, avait émigré aux États-Unis à 18 ans à cause de l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Plus jeune, Alfred Lion était déjà un passionné de musique : à l’âge de sept ans il se cachait derrière des orchestres de swing pour se trouver au cœur des percussions. Il s’associa d’abord à l’écrivain Max Margulis, qui financa les débuts du label.
Le photographe Francis Wolff (1907-1971), également juif allemand ayant fui le nazisme et ami de Lion, rejoignit alors Blue Note.

En 1940, Max Margulis quitte Blue Note. D’un côté, Alfred Lion s’occupait de sélectionner les artistes. De l’autre, Francis Wolff réalisait les photographies des musiciens qui passaient en studio pour les pochettes de disques.
Il faut savoir qu’avant-guerre, ce sont principalement des juifs qui tenaient l’industrie du jazz. En effet, après la guerre de sécession, les Noirs et les nombreux immigrés juifs étaient rejetés par les Blancs du Sud des États-Unis. Certains juifs se sont donc mis à gagner leur vie en tenant des trafics, en devenant des hommes d’affaire, y compris dans la musique.

Puisque les Blancs ne voulaient pas des rythmes jazz noirs, les juifs leur ont offert de les produire.

A New-York, dans les années 1930, ce sont les boss des mafias juives (souvent sous-estimés au profit de la mafia sicilienne) qui ont tenu les premiers labels de jazz. Alfred Lion et Francis Wolff n’étaient bien sûr en rien des gangsters, mais ils sont la preuve de la continuité de ce lien historique qui unit la communauté juive américaine au jazz.

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Florence Kahn..

9 octobre 2015

Cet après-midi je me suis retrouvé un peu par hasard du côté du métro Saint Paul à Paris. Une envie irrépressible de gâteau au fromage m’a alors fait bifurqué dans la rue des Rosiers pour aboutir dans la boutique bleue de Florence Kahn. Je fais mon achat et en passant à la caisse je dis à la personne assise derrière celle-ci :

– Vous êtes Florence Kahn n’est-ce-pas ?

– Oui me dit-elle en décochant un joli sourire

– Savez-vous que lors d’une discussion sur le groupe « Yiddish pour les nuls » nous avions tous les deux parié un pletzl et vous aviez perdu ce pari ?

– Pas de problème, me fait Florence. Elle tend alors le bras, attrape un pletzl dans une corbeille et me le donne gentiment. Impossible de refuser, d’autant que le pletzl était encore tout chaud.

Je voulais par ce post saluer ce geste très sympathique. Merci Florence.

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Une photo d’André Zucca

andré zucca michel mandel

 

12 décembre 2015

Cette photo d’André Zucca a été prise en 1944 dans un Paris encore occupé par les allemands. Je n’ai pas connu cette période mais le lieu m’est familier. Nous sommes en bas de la rue de Belleville près du métro du même nom. On reconnait à droite le café « La Vielleuse » et de l’autre côté son concurrent « Le Point du jour ». Un peu plus haut on aperçoit l’enseigne des « Folies Belleville », un des cinémas de mon enfance. Il y a foule ce jour là dans la rue et le temps semble radieux. Il n’y a ni uniforme allemand, ni bâtiment en ruine, ni population affamée. Rien ne montre dans cette image que nous sommes en guerre dans un pays occupé.

En regardant cette photo on ne peut s’empêcher de penser que dans la foule insouciante qui déambule le long de la rue de Belleville il n’y a plus aucun juif. Pourtant ce quartier était avant guerre un vrai « shtetl » avec ses commerçants, ses ateliers, ses synagogues et sa langue Yiddish que l’on entendait à tous les coins de rue. Où sont-ils ce jour là ? Ceux qui ont été raflés sont depuis longtemps partis en fumée. Ceux qui ont échappé par miracle aux rafles vivent cachés chez des voisins ou des amis avec l’angoisse permanente d’être dénoncés, arrêtés, déportés.

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