Hirsh Glick,

Ephéméride | Hirsh Glick [24 Avril]

24 avril 1920

Naissance de Hirsh Glick, auteur de « Zog nit keynmol », le chant des partisans juifs.

S’il y a une chanson qui exprime le courage des partisans juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est le « Zog nit keynmol » (Ne dites jamais) de Hirsh Glik, également connu sous le nom de « Chant des Partisans », qui fut adopté comme hymne officiel des partisans.
Inspirée par l’histoire du soulèvement du ghetto de Varsovie, la chanson reste un puissant hommage à l’engagement du peuple juif à se battre pour sa survie.
L’auteur, à peine âgé d’une vingtaine d’années lorsqu’il écrivit la chanson, naquit et grandit à Vilna. Ayant hérité son talent musical de sa mère, il passa la plus grande partie de sa courte vie à composer des poèmes et des chansons inspirées pour ses compatriotes juifs.

Glik naquit en 1920 et fréquenta une école primaire hébraïque à Vilna, avant que la pauvreté l’oblige à prendre un emploi en tant qu’ouvrier dans une usine métallurgique.
À l’âge de 13 ans, il commença à composer ses premiers poèmes, et trois ans plus tard, il fonda, avec plusieurs autres jeunes poètes juifs, un cercle littéraire appelé «Yung Vald» (Jeune Forêt). Après des débuts en hébreu, il passa rapidement au yiddish, et établit sa réputation comme l’un des poètes les plus prometteurs de la Vilna d’avant-guerre.

Lorsque les Soviétiques s’emparèrent de la Lituanie en 1939, les orientations à gauche de Glik lui permirent de s’intégrer assez bien dans le monde soviétique, et ses chansons et ses poèmes apparurent fréquemment dans la presse judéo-soviétique. Bien qu’il publiât abondamment, la pauvreté de sa famille l’obligea à travailler, d’abord dans le secteur du papier, puis dans une quincaillerie.

Lorsque les Allemands envahirent la Lituanie en 1941, Glik fut l’un des milliers de Lituaniens juifs et anti-nazis qui tentèrent de fuir la ville pour rejoindre les partisans dans les forêts. Comme beaucoup, il fut capturé et emprisonné. Relâché, il se porta volontaire pour aller travailler au camp de travail de Rzeza, où il découpa de la tourbe dans une zone marécageuse où il faillit mourir de la fièvre typhoïde.
Tout au long de ses années de maladie et d’emprisonnement, Glik continua de composer des poèmes et des chansons, de les écrire sur des bouts de papier ou de les réciter à d’autres détenus afin qu’ils puissent les mémoriser. Un ami de Rzeza se rappela comment, alors qu’ils déplaçaient des morceaux de tourbe incroyablement lourds, Glik trouvait un endroit sec pour s’asseoir, demandait à son ami de fredonner un joli air et improvisait des paroles.

Lorsque les Juifs du camp furent déportés dans le ghetto de Vilna en 1943, Glik était déjà bien connu comme poète et membre de la résistance.
Avec ses camarades, il fut impliqué dans des actes de sabotage et dans la préparation d’une révolte.
Il fut également actif sur la scène littéraire du ghetto, travaillant parmi des écrivains comme Avraham Sutzkever et Leah Rudnitski. Là, il écrivit de nombreuses chansons, dont «Zog nit keynmol», sur la mélodie d’une chanson soviétique composée par Dmitri Pokrass.
La chanson se répandit rapidement parmi les combattants de la résistance. Beaucoup de ses autres chansons sont aussi des chansons de résistance et d’optimisme, y compris le populaire «Shtil, di nakht iz oysgeshternt» (Silencieuse, la nuit est pleine d’étoiles). Cette chanson rend hommage à l’héroïsme de la militante Vitke Kempner, qui avait fait sauter un train allemand et aidé des prisonniers du ghetto à s’échapper.

Glik lui-même survécut à la liquidation du ghetto et fut envoyé dans un camp de concentration en Estonie.
En juillet 1944, peu de temps avant que le camp ne soit détruit par les nazis face à l’Armée rouge qui approchait rapidement, Glik et 40 autres prisonniers réussirent à s’échapper et à fuir vers les forêts environnantes.
Là, Glik rejoignit un groupe de partisans, où lui et tous ses camarades furent tués au combat contre les forces nazies.

Si vous comprenez le yiddish, écoutez la chronique que Ruth Levin lui consacre cette semaine sur Radio Yiddish Pour Tous. Elle y livre des détails surprenants sur les avatars de « Zog nit keynmol. »

Ecouter Radio Yiddish Pour Tous ici : https://fr.radioking.com/radio/radio-yiddish-pour-tous

"Comment les Juifs torturent les animaux", dans le livre pour enfants "Der Giftpilz" (1938).

Ephéméride | l’abattage rituel est interdit [21 Avril]

21 avril 1933

Moins de 3 mois après l’arrivée au pouvoir de Hitler, l’abattage rituel est interdit.

Le 21 avril 1933, l’Allemagne nazie promulgua une loi qui avait pour effet d’interdire l’abattage casher dans le pays. La loi ne mentionnait pas explicitement les Juifs ou la shekhita (abattage kasher). Elle interdisait simplement de tuer des animaux pour l’alimentation s’ils n’avaient pas été étourdis ou anesthésiés au préalable. Mais comme l’abattage casher exige que l’animal soit conscient au moment où il est tué, il n’était plus conforme à la loi.

Alors que tout montre que la loi était effectivement dirigée contre les Juifs et que ce n’était qu’une des innombrables mesures destinées à rendre la vie en Allemagne intenable pour eux, il est également vrai que l’Allemagne nazie avait une obsession du bien-être animal, avec les réglementations les plus strictes et les plus ambitieuses en matière de protection des animaux en Europe. Il est également vrai que certains des dirigeants les plus pathologiques du parti nazi – y compris Adolf Hitler lui-même – étaient soit végétariens soit aimaient passionnément les animaux.

En sa qualité de premier ministre de la Prusse, Hermann Goering institua des lois qui interdisaient ou limitaient sévèrement la chasse, interdisaient le ferrage des chevaux et interdisent l’ébouillantement des homards et des crabes vivants. Les animaux ne pouvaient pas être utilisés dans les films, et, de manière hautement significative, la vivisection fut interdite.
La loi sur le bien-être des animaux adoptée en novembre 1933 comprenait une clause stipulant que les animaux devaient être protégés « pour leur propre bien » plutôt que pour le bénéfice des humains. Dans cet esprit, la vivisection animale fut également interdite dans la recherche scientifique.

Dans une allocution radiodiffusée en août 1933, Göring annonça que c’était en raison de l’influence de « conceptions étrangères de la justice » et du fait que, jusqu’alors, « l’exercice de la justice était entre les mains de personnes étrangères à la nation », que l’animal était considéré comme une chose morte d’après la loi. »

Il y a débat sur la question de savoir si ces lois furent réellement mises en pratique, mais en principe au moins, quelqu’un coupable de mauvais traitements sur un animal pouvait être envoyé dans un camp de concentration.

C’est de Joseph Goebbels, qui l’a rapporté dans son journal, que nous tenons l’information que Hitler était végétarien. Il a également déclaré que Hitler prévoyait, après la victoire allemande de la guerre, d’interdire complètement les abattoirs d’animaux.

Mais en avril 1933, ce fut juste l’abattage kascher qui fut restreint – aboutissement d’un effort qui remontait à la fin des années 1800 pour arrêter la pratique, soi-disant pour motif de cruauté. Soit dit en passant, un effort similaire avait été couronné de succès en Suisse en 1893 et continue d’être en vigueur jusqu’à ce jour.

Dans l’idéologie et la propagande nazies, la kashrout était délibérément mal comprise et déformée de manière à concorder avec les affirmations selon lesquelles les Juifs participaient à des meurtres rituels pervers d’humains pour leur sang – corollaire moderne de la calomnie chrétienne ancestrale.
Alors que l’abattage casher nécessite de vider un animal de son sang, en raison d’un interdit strict sur la consommation de sang, la propagande allemande dépeignait la vidange du sang d’un animal par les Juifs comme faisant partie d’une sinistre pratique secrète.

Le rédacteur en chef du « Stürmer, Julius Streicher, qui avait consacré, en 1934, un numéro entier de son magazine au meurtre rituel juif, soutint même que les Juifs envisageaient de tuer Hitler à Yom Kippour de cette année-là, en un sacrifice humain dans le style des « kapparot », où une volaille est balancée autour de la tête d’une personne et ensuite tuée, comme offrande en expiation de ses péchés.

Dans un livre pour enfants édité par Streicher en 1938, « Der Giftpilz » (Le champignon vénéneux), l’abattage rituel incarne toute la malignité juive:

« Le Juif a ça dans le sang
La colère, l’envie, la haine, la rage
A l’égard de tout peuple sur terre
Qui ne soit pas partie du « peuple élu ».
Il massacre les animaux, il massacre les hommes
Sa soif de sang ne connaît pas de limites !
Le monde sera sauvé seulement
Quand nous l’aurons libéré du Juif. »

Dans le documentaire de 1940, « Der ewige Jude » (Le Juif éternel), commandité et supervisé dans le moindre détail par Goebbels, aux fins de propagande antisémite, les scènes « réelles » d’abattage rituel sont le clou du film, celles destinées à provoquer le maximum de dégoût dans la population allemande. Elles montrent des personnages sadiques, filmés de telle manière qu’ils semblent prendre plaisir à massacrer les animaux. Rien de plus opposé aux bons Allemands qui adorent les animaux.

Certains historiens vont jusqu’à décrire » Der ewige Jude » comme un accélérateur, voire un déclencheur de la prise de décision de l’extermination des Juifs. Hornshøj-Møller et Mannes » remarquent ainsi :

« Le visionnage de nouvelles scènes, qui montraient l’abattage rituel de moutons et autre bétail, et qui selon les instructions de Goebbels avaient volontairement été filmées pour les faire apparaître comme de la cruauté sur les animaux, conduit au commentaire suivant de Goebbels dans son journal : « Ces Juifs doivent être anéantis. » L’antisémitisme radical de Joseph Goebbels dégénéra grâce à l’expérience de cette « réalité » mise en scène, en une pulsion de meurtre. »

Après la fin de la guerre et la victoire des Alliés, toutes les lois adoptées pendant le Troisième Reich furent abrogées et l’abattage casher redevint légal en Allemagne.

le rabbin Ziemba

Ephéméride | Insurrection du Ghetto de Varsovie [19 Avril]

19 avril 1943

Nous commémorons aujourd’hui le 75e anniversaire de l’événement qui incarne au plus haut point la résistance juive au nazisme.
Mais, par delà l’épopée, le récit du passé a été mis, comme souvent, au service des causes politiques du présent.
C’est avant tout, l’action des groupes de gauche, sionistes et non-sionistes, regroupés au sein de Zydowska Organizacja Bojowa, (ZOB) qui a été glorifiée, minimisant ou passant sous silence l’action des sionistes révisionnistes de droite, pourtant au moins aussi efficaces, mais considérés par les autres comme des fascistes.

Quant aux religieux, que pouvaient-ils être d’autre que des bergers menant leurs troupeaux dociles à l’abattoir?

Et pourtant, là aussi, les visions en noir et blanc sont fausses.

Le 14 janvier 1943, lors d’une réunion des dirigeants survivants des Juifs du ghetto de Varsovie, Rabbi Menachem Ziemba appela à la résistance armée contre les occupants allemands.

Menachem Ziemba était un membre de la secte ultra-orthodoxe des hassids de Ger, et sa déclaration est un exemple rare d’un leader du judaïsme religieux endossant une telle ligne d’action agressive pendant la Shoah.

Né en 1883 dans la banlieue de Praga, à Varsovie, Ziemba avait été élevé au sein de la communauté Ger. C’est à la demande du Gerrer rebbe qu’il prit place dans la Kehila, le conseil de direction de la communauté juive de Varsovie d’avant-guerre.

Dans les années 1930, le rabbin Ziemba se vit offrir le poste de grand rabbin de Jérusalem, mais le refusa. Il choisit de rester à Varsovie, où il était membre du conseil rabbinique du mouvement Agudat Yisrael, et un important décideur rabbinique.

Initialement, après la formation du ghetto de Varsovie, à la fin des années 1940, Ziemba était opposé à l’idée de résistance. Mais après avoir été témoin de la première vague de déportations du ghetto en juillet 1942 (au cours de laquelle plus de 250 000 Juifs furent envoyés au camp de la mort de Treblinka), il changea d’avis.

L’un des chroniqueurs de la vie religieuse dans le ghetto de Varsovie était Hillel Seidman, l’archiviste officiel du Judenrat. Son compte rendu de la réunion du 14 janvier fournit le texte des commentaires du rabbin Ziemba.

« Par nécessité, nous devons résister à l’ennemi sur tous les fronts », déclara Ziemba, ajoutant avec défi, « Nous ne tiendrons plus compte de ses instructions désormais. »

Comparant la situation à celle des Juifs français et allemands durant la première croisade, quand la Halakha « détermina une façon de réagir à la détresse », maintenant, au milieu du 20ème siècle, « pendant la liquidation des Juifs de Pologne », soutenait-il, »elle nous pousse à réagir d’une manière entièrement différente. Dans le passé, pendant la persécution religieuse, nous étions tenus par la loi « de renoncer à nos vies même pour la pratique la moins essentielle ».
A présent, cependant, alors que nous sommes confrontés à un ennemi juré, dont la brutalité sans pareille et le programme d’annihilation totale ne connaissent pas de limites « , déclara Ziemba, « la Halakha exige, que nous nous battions et résistions jusqu’à la fin avec une détermination inégalée et courage pour la sanctification du nom divin. »

Bien qu’il ne se soit pas personnellement impliqué dans les combats physiques qu’il soutenait, le rabbin Ziemba défia l’ennemi par d’autres moyens. Il osa construire une soucca sur le toit de son immeuble dans le ghetto, et il continua à enseigner aux élèves de la yeshiva dans des bunkers souterrains sous les rues. Et quand l’Église catholique lui proposa ainsi qu’à deux autres rabbins du ghetto, Shimshon Stzokhamer et David Shapiro, de leur donner refuge, ils choisirent de rester dans le ghetto.

La dernière bataille du soulèvement du ghetto de Varsovie commença le soir de la Pâque juive, le 19 avril 1943.

Cette nuit-là, le rabbin Ziemba tint un seder chez lui, malgré le fait que les combats avaient fait rage autour de lui pendant la journée.
Quelques jours plus tard, alors que les Allemands mettaient systématiquement le feu aux maisons du ghetto, il sortit de chez lui et fut abattu dans la rue.

Un beit din (tribunal rabbinique) décida de l’enterrer temporairement dans la cour du numéro 4 de la rue Kupiecka. Le reste de sa famille fut déporté à Treblinka, où ils périrent.

En 1958, quand on apprit que le gouvernement polonais allait rebâtir une partie du ghetto, y compris le quartier où le rabbin Ziemba était enterré, deux de ses neveux, qui avaient survécu à la Shoah, furent autorisés à rechercher ses restes.
Après de longues recherches et travaux, ils trouvèrent la tombe. Son contenu fut transféré en Israël, pour une réinhumation sur le Har Hamenuhot, à Jérusalem.

La Alt-Neu Shul de Prague. C'est ici et sur le site du vieux cimetière attenant que se produisit le pogrom.

Ephéméride | Le pogrom de Prague [17 Avril]

17 avril 1389

L’année 1389 fut particulièrement dangereuse pour la communauté juive de Prague, car Pessakh et la Pâques chrétienne coïncidaient. Les chrétiens risquaient d’être enflammés par les interprétations haineuses de la Passion du Christ. À l’occasion, cela pouvait mener à une mise en accusation virulente des Juifs et déclencher une violence collective. Une atmosphère particulièrement odieuse pouvait se développer pendant les préparatifs juifs lorsque les Juifs faisaient cuire la matsah, qui selon un mythe chrétien récurrent devait être mélangée à du sang d’enfants chrétiens.

Comme d’habitude, il était interdit aux Juifs de paraître en public entre le Jeudi Saint et Pâques. Cependant, le quartier juif de Prague était à cette époque empli de gens dont certains étaient chrétiens.
À un certain moment, le Samedi Saint, une procession se fraya un passage à travers les petites ruelles apportant l’hostie à un chrétien mourant. Ainsi jaillit la fameuse étincelle qui mit le feu aux poudres, les chrétiens affirmant par la suite que des pierres leur avaient été lancées, répandant l’hostie sur le sol.
Quelle que fût la vérité derrière tout cela, elle tourna à la tragédie lorsque certains Juifs furent trainés en ville pour être punis.
Le dimanche de Pâques, les chrétiens, insatisfaits, envahirent le quartier juif, armés de pierres, d’épées et de haches. Après que le quartier eût été incendié, les Juifs se réfugièrent dans l’Altneuschul, où ils commencèrent à «sanctifier le Nom» (Kiddush ha-Shem) en tuant d’abord leurs enfants, puis eux-mêmes. C’était l’échappatoire traditionnelle depuis l’époque romaine, plutôt que de se soumettre à un massacre ou à des baptêmes forcés.

Le nombre de morts a récemment été estimé à environ 4 à 500, soit environ la moitié ou les deux tiers des Juifs de Prague à cette époque.

Et puis le pillage commença. Malheureusement, le roi, qui dépendait fortement des revenus de l’impôt sur la communauté juive, ordonna ensuite que les objets de valeur soient rassemblés au château. Selon une source des valeurs en quantité de cinq barils d’argent finirent dans les coffres du roi. Certains laissèrent même entendre que le roi avait été personnellement impliqué dans l’instigation des meurtres et des persécutions.

Le pogrom de Prague ne tombe pas dans le schéma général des pogroms européens, ni des premiers liés aux croisades et perpétrés par les musulmans comme par les chrétiens, ni de la vague plus tardive provoquée par la peste noire. C’était juste un de ces odieux événements récurrents, qui de temps en temps entachaient l’histoire de l’Europe médiévale.

Aujourd’hui, on peut visiter l’endroit, où les horribles tueries ont eu lieu.
Chaque année, la lamentation ou l’élégie spéciale, Et Kol ha-Tela’ah asher Mea’atnu, qui fut composée par Rabbi Avigdor Kara après les meurtres, est lue à Yom Kippour à Prague.

« La Passion des Juifs de Prague »

Une autre raison de se souvenir de ce pogrom particulier est un texte, qui fut écrit dans la foulée: « La passion des Juifs à Prague ». Récemment objet d’une étude méticuleuse par l’historienne de l’église Barbara Newman, ce texte curieux – la Passion – doit être classé comme une parodie, bien qu’il ne possède aucunement les aspects humoristiques, reliés à ce genre. Néanmoins, c’est tout de même une parodie dans la mesure où est racontée l’histoire des événements de Prague avec les Juifs dans le rôle de Jésus, mais avec la déformation supplémentaire, que le meurtre des premiers (par opposition à celui du second) était totalement justifié!

Les sources de la parodie sont des textes de la Bible, principalement les évangiles de Saint-Matthieu et Saint-Jean, à partir desquelles de longs passages sont sélectionnés et transformés. Plus de 90 versets bibliques sont cités, bien que souvent déformés. Par exemple, la prière de Jésus à Gethsémané est inversée. Alors que le véritable verset (selon Matthieu) est « Et pourtant non comme je le veux, mais comme vous voulez », le meneur de la foule chrétienne s’exclame que le résultat de la violence, ne sera pas comme les Juifs « veulent, mais comme nous le ferons « .

Selon Barbara Newman, une telle distorsion crée un espace littéraire pour le lecteur, à qui est constamment rappelée la nature radicale de la «vraie» passion, qui sert de caisse de résonance pour l’histoire de la Passion des Juifs à Prague. D’une part, il y avait la Passion à Prague au sujet des Juifs, que la populace, une bande d’émeutiers mercenaires et des magistrats impitoyables, croyaient avoir fait arriver. D’un autre côté, il y avait la Passion du Christ.

Newman est d’avis que cette caisse de résonance – la passion biblique – sape radicalement les points que l’auteur de la Passion de Prague tente de faire valoir. Elle croit que l’auteur anonyme «a vu dans les événements de Prague le renouvellement de la vengeance du Sauveur contre les Juifs». Selon Barbara Newman, la formule de la parodie, que l’auteur a choisie – la passion du Christ – a créé un «inconscient textuel qui, malgré les gros efforts de l’auteur, laisse filtrer la grâce de l’ironie et de la pitié».

Que l’auteur anonyme en ait eu conscience – ce qui n’est pas l’opinion de Barbara Newman – n’est pas facile à établir, dans la mesure où la Passion n’est actuellement pas disponible en dehors d’une traduction en tchèque.

Curieusement, l’un des manuscrits contenant la Passion de Prague, selon Barbara Newman, provient de la cathédrale et contient des œuvres anti-hussites.

Il est bien connu que le premier réformateur protestant, Jan Huss (1369 – 1415), est supposé avoir eu des relations amicales avec les Juifs à Prague et en particulier avec le rabbin Avigdor Kara. Et sur la pierre tombale d’Avigdor Kara – la plus ancienne du cimetière de Prague, son père reçoit l’épithète de martyr. Il a probablement été tué durant le massacre.

On se demande si la parodie était plus qu’une simple parodie de la Passion du Christ? Peut-être était-ce une parodie élégante des discours de haine des bourgeois de Prague vers 1400. On pourrait même se demander si Jan Huss ou un de ses amis ne l’a pas écrite?
Vraisemblablement, il étudiait déjà à l’Université pendant les Pâques fatidiques de 1389 et dût voir les événements de près. Et se sentir écoeuré!

 

Ce tableau toujours accroché dans la cathédrale de Sandomierz (Pologne), montre des Juifs tuant des enfants chrétiens pour leur sang.

Ephéméride | Geoffrey Chaucer [16 Avril]

16 avril 1397

Geoffrey Chaucer lit pour la première fois ses contes de Canterbury à la cour du roi Richard II d’Angleterre.

A l’époque, il n’y avait plus de Juifs en Angleterre depuis plus d’un siècle. La petite communauté de 2000 membres avait été expulsée en 1290 et était pour la plupart partie vers la Pologne. Une preuve de plus, si nécessaire, que la haine des Juifs n’a pas besoin de Juifs pour prospérer, comme le montre ce chapitre des Contes, le premier texte classique de la littérature anglaise.

Le soit-disant meurtre rituel du petit Hugh de Lincoln imputé aux Juifs fit la fortune de la cathédrale de Lincoln jusqu’au milieu du XXe siècle, date à laquelle le reliquaire fut remplacé par l’inscription suivante:

« Ancien emplacement du reliquaire du Petit saint Hugues.
Des légendes mensongères rapportant des histoires de « meurtres rituels » de petits garçons chrétiens par les communautés juives étaient courantes dans toute l’Europe au Moyen Âge et même beaucoup plus tard. Ces faux bruits ont coûté la vie à un grand nombre de Juifs innocents. Lincoln avait sa propre légende et la prétendue victime a été enterrée dans la Cathédrale en 1255.
De telles histoires ne font pas honneur à la chrétienté et ainsi nous prions :
Seigneur, pardonnez ce que nous avons été,
corrigez ce que nous sommes,
et amenez-nous à ce que nous devons être. »

La présente traduction est tirée de l’édition de 1908 chez Félix Alcan et est due à M. Koszul.

« Ci commence le conte de Dame la Prieure.

Il était en Asie, en une grand’cité,
parmi peuple chrétien, certaine Juiverie
qu’un seigneur soutenait de la dite contrée,
pour usure sordide et vilenie de lucre,
que Christ et son Église ont fort en haine ;
on pouvait par la rue marcher ou chevaucher,
car elle était ouverte et libre à chaque bout.

Se tenait là petite école de chrétiens,
à l’extrême fin de la rue ;
et y venaient foules d’enfants sortis de sang chrétien,
qui d’année en année apprenaient à l’école
telles doctrines qui d’usage s’y donnaient,
c’est à savoir : chanter et lire,
comme le font enfants en leur jeune âge.

Or parmi ces enfants était un fils de veuve
petit clergeon, ayant bien sept ans d’âge,
qui tous les jours venait d’habitude à l’école ;
et aussi, toutes fois qu’il voyait une image
de la mère de Christ, avait coutume
comme y était instruit, de s’y agenouiller,
puis dire Ave Marie, en allant son chemin.

Ainsi la veuve avait appris son jeune fils
à toujours honorer la Bienheureuse Dame,
mère chérie de Christ, et il n’oubliait point —
car bon enfant bien vite apprend —
et toutes fois qu’il me souvient de la matière,
me semble voir Saint Nicolas en ma présence,
qui jeune aussi, fit à Christ révérence.

Or ce petit enfant, devant son petit livre
assis en cette école, apprenant l’abc,
soudain ouït chanter Alma Redemptoris
qu’autres enfants lisaient en leur antiphonaire ;
et s’enhardit à s’en venir près et plus près,
et écouta les mots et les notes aussi,
tant que par cœur il sut tout le premier verset.

Point ne savait ce que latin veut dire,
car il était tout jeune et tendre d’âge ;
mais un jour il pria un de ses camarades
de lui dire ce chant en son propre langage,
et de lui expliquer quel était son usage ;
de le traduire et éclaircir le supplia
maintes fois sur ses genoux nus.

Son compagnon qui plus que lui était âgé
lui répondit ainsi : « Ce chant, ai-je oui dire,
fut fait de notre heureuse et généreuse Dame,
pour que la saluions, et pour que la priions
d’être quand nous mourons notre aide et délivrance ;
ne puis rien expliquer de plus en la matière ;
j’apprends le chant, mais sais peu de grammaire.

« Et ce chant est-il donc fait à la révérence
de la mère de Christ ? (lors dit cet innocent).
Or certes je ferai toute ma diligence
à tout entier l’apprendre, avant que soit Noël,
quand je serais réprimandé pour l’abc,
et quand on me battrait trois rois dedans une heure,
car je le veux savoir pour l’honneur Notre Dame !

Son ami en secret l’enseigna chaque jour,
comme ils s’en retournaient, tant qu’il le sut par cœur,
et désormais il le chantait bien hardiment,
de mot à mot, et suivant chaque note.
Deux fois par jour le chant en sa gorge passait,
comme il allait vers l’école ou vers sa maison ;
tant il était dévot à la mère de Christ.

Dans cette Juiverie ainsi que je l’ai dit
comme allait et venait notre petit enfant,
joyeusement chantait et s’écriait toujours
Alma Redemptoris Mater ;
tant a percé son cœur la très grande douceur
de la mère de Christ, qu’afin de la prier,
ne pouvait se tenir de chanter en chemin.

Notre grand ennemi, le serpent Satanas
qui dans le cœur des Juifs a toujours son guêpier.
s’enfla soudain et dit : « Hélas ! peuple hébraïque,
est-ce chose conforme à votre honneur
qu’un tel enfant s’en aille ainsi que bien lui plaît,
à votre grand dépit, chantant telles histoires
qui sont contraires au respect de votre loi ? »

Et depuis ce temps là, conspirèrent les Juifs
afin de dépêcher cet innocent du monde.
Et pour ce faire ils louèrent un homicide,
qui s’en alla cacher dans certaine ruelle ;
dès que l’enfant s’en vint à passer par ce lieu,
ce maudit Juif le prit et le tint bien serré,
puis lui coupe la gorge et le jette en un trou.

Je dis qu’il fut jeté en une garde robe
où ces Juifs là soûlaient de purger leurs entrailles.
O maudite nation ! O Hérodes nouveaux !
A quoi vous servira votre mauvais complot ?
Meurtre est tôt publié ; cela ne faudra point ;
l’honneur de Dieu sera propagé par là même.
Sur votre acte maudit, le sang jà crie vengeance !

Martyr ainsi voué à la virginité,
ores tu peux chanter, suivant à tout jamais
le blanc Agneau céleste ! (ainsi dit la prieure) ;
tu es de ceux dont Jean le grand évangéliste
écrivit en Patmos, disant que ceux qui vont
devant l’Agneau, chantant un chant nouveau,
sont tels qui n’ont connu femme charnellement.

Et cette pauvre veuve attend toute la nuit
son petit enfançon, mais il ne revient point ;
et lors dès que paraît la lumière du jour,
toute pâle d’effroi et de souci
elle va à l’école et ailleurs le chercher ;
jusqu’à ce qu’à la fin lui vient nouvelle
qu’en dernier on l’a vu en rue de Juiverie.

Avec pitié de mère en sa poitrine enclose,
elle va, comme si elle était hors d’esprit,
partout où elle peut faire supposition
que vraisemblablement trouvera son enfant ;
et toujours à la mère de Christ, douce et bonne,
elle va s’écriant ; et fit enfin si bien
qu’elle alla le chercher chez le peuple maudit.

Et fort piteusement, elle demande et prie
chaque juif demeurant en la place susdite
d’avouer si jamais son enfant passa là.
Ils disaient « non ». Mais Jésus par sa grâce,
au bout d’un petit temps lui donna la pensée
d’aller crier après son fils à cet endroit
où Juifs l’avaient jeté de côté, dans la fosse.

O grand Dieu qui parfois établis la louange
par bouches d’innocents, voici bien ta puissance !
Cette gemme de chasteté, cette émeraude,
et du martyre aussi ce rubis très brillant,
le voilà qui gisant avec gorge tranchée,
se prit à rechanter Alma Redemptoris ,
si hautement que tout le lieu en résonna.

Et le peuple chrétien qui passait en la rue
s’approcha et du fait grandement s’étonna
et envoya chercher en hâte le prévôt,
qui bientôt, sans tarder nullement, arriva,
et vénéra le Christ, qui est le roi du ciel,
et puis sa mère aussi, honneur d’humanité,
et puis après cela fit mettre aux fers les Juifs.

Et cet enfant avec lamentation piteuse
fut remonté, chantant toujours son chant,
et puis avec honneur et grand’procession,
fut emporté en l’abbaye prochaine.
Sa mère évanouie près son cercueil gisait ;
et gens qui s’y trouvaient eurent grand peine
à écarter de là la nouvelle Rachel.

Chacun à grand tourment et mort honteuse,
les Juifs par ce prévôt furent mis à trépas,
ceux qui savaient ce meurtre — et vitement fut fait ;
point ne montra d’égards pour ces vilains maudits.
« Ceux-là iront à mal qui mal ont mérité »
et donc les fit tirer par des chevaux sauvages,
et puis pendre ainsi que la loi le commandait.

Et l’innocent gisait encore sur sa bière,
devant le maître-autel, tant que messe dura ;
et puis l’abbé s’en vint avecques son couvent
sans rien tarder pour l’enterrer rapidement ;
et comme eau bénite était sur lui jetée,
l’enfant parlait toujours, pendant qu’on l’aspergeait,
et chantait O Alma Redemptoris mater !

Cet abbé justement était homme fort saint,
(ainsi que moines sont, ou du moins devraient être 😉
adonc se mit à conjurer ce jeune enfant,
disant : « O cher enfant ! je te supplie,
au nom de la très sainte Trinité,
dis-moi par quelle cause ainsi tu peux chanter,
puisque tu as gorge coupée à ce que semble ? »

« —Oui, ma gorge est coupée jusqu’à l’os de la nuque,
(dit cet enfant,) et certes par voie de nature
je serais trépassé déjà depuis longtemps ;
mais Jésus-Christ, comme pouvez le voir aux Livres,
veut que sa gloire dure et reste en la mémoire,
et doncques pour l’honneur de sa Mère très chère,
je puis encor chanter O Alma ! haut et clair.

Car ce puits de merci, douce mère du Christ,
ai-je toujours aimé, autant que je pouvais,
et comme justement j’allais perdre ma vie,
elle s’en vint à moi, et m’ordonna chanter
tout justement cette antienne en mourant,
comme avez entendu ; et quand je l’eus chantée,
me sembla mettre sur ma langue un grain de blé.

Et c’est pourquoi je chante et chante en vérité
pour l’honneur de la bonne et bienheureuse Vierge,
jusqu’à ce que ma langue ait perdu cette graine.
Et puis après cela elle me dit encore :
« O mon petit enfant, or je vais te chercher,
quand cette graine sera prise de ta langue ;
ne sois point effrayé ; ne t’abandonnerai. »

Ce saint moine (c’est bien l’abbé que je veux dire)
lui tira donc la langue et en prit cette graine
et cet enfant rendit l’esprit fort doucement.
Et quand l’abbé eut vu cette grande merveille,
ses pleurs amers dégouttèrent comme une pluie,
et il tomba tout plat, en avant sur le sol,
et sans bouger, comme lié, y demeura.

Le couvent se coucha aussi sur le terrain,
en pleurant, et du Christ louant la chère mère ;
et puis se relevant, ils s’en allèrent,
et retirèrent ce martyr de son cercueil ;
et dedans un tombeau de marbre clair,
ils enfermèrent ce doux petit corps ;
et lui se trouve où Dieu nous veuille réunir !

Jeune Hugh de Lincoln, ô toi qui fus aussi
tué par Juifs maudits, comme est notoire,
car ce n’est qu’un tout petit temps passé,
prie donc aussi pour nous, nous pécheurs inconstants,
afin qu’en sa merci Dieu pitoyable
multiplie sa grande pitié sur nous,
pour le plus grand honneur de sa mère Marie.
Amen. »

Ci finit le conte de la Prieure. »