Moses Hess

Ephéméride |Moses Hess [21 Juin]

21 juin (d’autres disent 21 janvier) 1812

Naissance à Bonn de Moses Hess, le « rabbin rouge »

Article de Claude Berger, paru dans les Cahiers du Cercle Bernard Lazare de février 2013

«Depuis Spinoza, les Juifs n’ont pas eu de plus grand esprit que ce Moïse Hess si oublié.»

Qui parle ainsi de Moses Hess ? Théodore Herzl. Malgré l’hommage appuyé du père fondateur du mouvement sioniste, il est à craindre que Moses Hess soit non seulement «oublié», mais méconnu et même inconnu.

Prononcez le nom de Marx et chacun à son sujet en dit peu ou prou. Prononcez celui de Moses Hess : silences et chuchotements ! Cela du seul fait que le XXème siècle a été pour une grande part dominé par le bolchévisme léniniste qui se revendiquait «marxiste» contre toute vraisemblance.

En dehors de la mythologie révolutionnaire de la crise politique et de la «dictature du prolétariat» troquée contre celle du parti, le léninisme n’a rien à voir avec Marx. Outre que Marx se méfiait des «marxistes», Lénine prônait un capitalisme d’Etat donc un salariat d’Etat au bout des luttes revendicatives coiffées par le parti dictatorial alors que Marx concevait l’abolition du salariat à la suite de luttes par l’association se transformant en luttes pour l’association , c’est-à-dire une forme sociale, imprécise à son époque, réunissant pouvoir, production, existence qui serait proche d’un nouveau concept de commune.

Ce qu’on appelle «marxiste» est donc le plus souvent du «léninisme» et le paradoxe veut qu’en même temps que fut censuré cet aspect libertaire fondamental de Marx par les léninistes, une véritable omerta s’exerça sur son antisémitisme. Un antisémitisme furieux qui souhaitait «émanciper la société du judaïsme», «le supprimer», «rendre le juif impossible». A la même époque, Proudhon déclarait qu’il fallait «renvoyer cette race en Asie ou l’exterminer».

Bien évidemment, les «marxistes-léninistes» sur la défensive prétendirent que ces propos de Marx dans « La question juive » étaient œuvre de jeunesse. Mais ses propos ultérieurs ne firent qu’illustrer cette conception première. Ne dit-il pas à propos de la révolution de 1848 que :

«Le petit bourgeois […] fut contraint de se livrer directement aux mains des Juifs de la Bourse contre lesquels il avait fait la révolution de Février.»

N’accuse-t-il pas Lassalle de concentrer en lui les tares supposées du «nègre», comme il l’appelle, et du Juif :

«Il descend, ainsi que le montrent la forme de sa tête et sa chevelure, des nègres qui se sont joints aux Juifs lors de la sortie d’Egypte […] ce mélange de judaïsme et de germanité avec une substance nègre de base ne pouvait qu’aboutir à un curieux produit. L’importunité de l’homme est également négroïde.»

Ne le traite-t-il pas tantôt de «youtre» et tantôt de «youpin»? Sur ce point, Marx est proche aussi de Bakounine, lui qui justifie les pogromes populaires contre ce qu’il appelle «le peuple sangsue», un peuple formé de «petits juifs immondes […] qui ne se nourrissent que d’ordures» (Adresse aux compagnons de la fédération jurassienne de mars 1872, Œuvres complètes, t.3).

Cet antisémitisme du socialisme des origines, qui n’affecte pas Saint-Simon, provient de la sécularisation de la matrice culturelle chrétienne qui place le Juif «ennemi du genre humain, hostile à Dieu» (Thessaloniciens 2) à l’origine de la chute de l’humanité : après avoir été meurtrier du Fils-Dieu, on le proclame ici initiateur du changement donc coupable de la nouvelle chute par l’invention du capitalisme et du salariat. Cette sécularisation aura d’autres effets. Elle façonnera une mythologie révolutionnaire fondée sur le renversement des premiers par les derniers mais aussi sur le ressentiment lié à la lutte des classes. Quant aux Juifs de la religion du Père voués à la disparition dans les royaumes de la religion du Fils, ils seront à nouveau programmés pour un tel sort dans les textes des «révolutionnaires» vénérés.

C’est là qu’intervient le génie de Moses Hess. Son trajet mérite d’être conté. C’est lui qui initie Engels à ce qu’il appelle le «socialisme vrai» : un socialisme privilégiant l’éthique sur le ressentiment. Un socialisme qui insiste sur «la liberté morale», sur le problème de la liberté de l’individu et l’autonomie de la personne humaine. Un socialisme qui s’opposera très vite au matérialisme à prétention «scientifique» et au déterminisme de Marx par ailleurs manœuvrier, autoritaire et méprisant. Un socialisme qui, par ses thèmes, révèle une intuition qui peut paraître prémonitoire. Ce sera la rupture entre Moses Hess et Marx et Engels : «Mes propres camarades m’ont dégoûté de la lutte politique en Allemagne» (5ème lettre) dira Moses Hess. Puis il part en guerre contre l’antisémitisme dont Marx se fait le propagandiste en 1843 avec ses réflexions sur «la question juive».

Et Moses Hess désigne à son origine la pensée de Rome, religieuse ou sécularisée, qu’il oppose à celle de Jérusalem et son culte de l’histoire comme à celle d’Athènes et son culte de la nature et de la raison. Il désigne aussi l’islam, l’autre religion totalisante pouvant devenir totalitaire, dans le façonnement de l’antijudaïsme et de l’antisémitisme :

«Une religion comme la religion juive, qui n’est ni exclusivement matérialiste, ni exclusivement spiritualiste, est comme l’amour : grâce à elle l’esprit s’épanouit dans le corps et le corps dans l’esprit. L’ennemi le plus grand et le plus dangereux de la religion juive fut, dans l’Antiquité, chez les Sémites, une religion de l’amour matérialiste qui dégénéra en sensualité vulgaire : le culte de Baal. Au Moyen Age, cet ennemi fut la religion de l’amour spiritualiste, le christianisme.» (9ème lettre)

«Religion de la mort, sa mission prit fin dès que les peuples revinrent à la vie […] L’islam comme le christianisme n’a enseigné que la résignation […] Le christianisme et l’islam sont les inscriptions gravées sur les pierres que l’oppression barbare a roulées sur les tombeaux des nations.» (5ème lettre)

Perspicacité de Moses Hess, il va formuler une thèse qui sera développée par Léon Poliakov dans son histoire de l’antisémitisme, à savoir la mutation du brûlot antisémite originel par sécularisation dans des mains de droite ou de gauche. Et il décrit la naissance de l’antisémitisme qui sera celui du nazisme et qu’il qualifie de «production de l’esprit chrétien germanique» (Avant-propos), production qui croise le fondement chrétien et l’aryanisme. Ce dont Hitler se félicite dans Mein Kampf où il affirme :

«Je crois agir selon l’esprit du Tout-puissant […] car en me défendant contre le Juif, je combats pour défendre l’œuvre du Seigneur».

Lucidité visionnaire de Hess, il écrit :

«La culture allemande semble incompatible avec les aspirations nationales juives.» (4ème lettre)

«On ne peut être à la fois teutomane et philosémite comme on ne peut aimer à la fois le militarisme allemand et le libéralisme allemand. Ce que le nationalisme allemand aime dans l’Allemagne, ce n’est pas l’Etat allemand, c’est la domination de la race germanique.» (5ème lettre) (1)

Hess, en 1862, déclare dans Rome et Jérusalem : «Me voici de retour au sein de mon peuple après une séparation de vingt ans» et il reconnait avoir «refoulé», c’est son terme, cette pensée qui le «tourmentait et cherchait à s’exprimer». L’affaire Mortara, un enfant juif baptisé secrètement par la domestique puis enlevé à ses parents par les forces pontificales en 1858 en Italie, qui vient après l’affaire de Damas de 1840 où fut réactivée l’accusation de crime rituel, le renforcent dans ses analyses et ses nouvelles convictions.

Nouvelle perspicacité de Moses Hess, il formule que les êtres humains et les idéologies sont façonnés pour une grande part par ce que j’appelle des «matrices culturelles» et par les schémas parentaux qu’elles induisent, concept en totale rupture avec la problématique de Marx pour qui l’homme est principalement déterminé par les rapports sociaux économiques. De fait, Marx – son père converti pour garder son poste, lui-même baptisé et scolarisé chez les Jésuites – cultive la haine de son peuple originel, lui dénie toute culture sauf «une religion du trafic» et fait mine de n’en posséder aucune, sauf qu’il porte dans son inconscient une autre matrice culturelle cachée, chrétienne, sous forme sécularisée. Le concept de matrice culturelle ainsi portée inconsciemment permet de comprendre à la fois les antisémitismes modernes qui naissent de l’Islam comme les antisionismes de gauche qui n’accordent aucune place aux Juifs, ici ou «là-bas» : le Juif est alors partout illégitime, sous forme d’individu, de peuple ou de citoyen d’un Etat.

Fort de ces découvertes, Hess imagine les solutions. En premier lieu, il convient de lutter contre la pensée de Rome et sa mouture pontificale ou chrétienne germanique ou celle des ses anciens amis «qui l’ont dégoûté» :

«En supprimant cette source de malheurs où nos antisémites chrétiens germaniques puisent leurs arguments, on éliminera l’antisémitisme lui-même. Le christianisme fut toujours hostile au judaïsme et au progrès.» (Avant-propos)

En second lieu, relever la matrice culturelle judaïque étouffée par la persécution, l’humiliation et l’assignation au ghetto afin qu’elle affronte la modernité et manifeste son universalisme, celui d’inciter à la convergence des chemins des peuples vers un sabbat de l’histoire. Et célébrer le sabbat hebdomadaire comme son prémisse.

Hess fixe un but primordial à cette démarche : la restauration de l’Etat Juif où l’esprit créateur du peuple juif pourra s’exercer et servir d’exemple aux autres peuples engagés dans des combats d’indépendance et de restauration culturelle ou de recherche d’un socialisme humaniste. Hess fera un parallèle entre le combat des Italiens et celui des Juifs:

«L’Italie est opprimée par les Autrichiens et le pouvoir pontifical comme la Terre Sainte, patrie des Juifs, est dominée par la Turquie et par l’Islam.»

Il assigne aussi un but d’affirmation culturelle aux Juifs de la diaspora car, écrit-il :

«La majorité des Juifs resta dans les pays où ils s’étaient établis depuis la destruction d’Israël et de Juda. Il ne faut donc pas s’attendre à ce que tous les Juifs reviennent par miracle lors d’une restauration future.» (8ème lettre)

Pour cette réaffirmation au grand jour, l’appropriation du «spinozisme» par les Juifs leur sera nécessaire, car l’œuvre entière de Spinoza, «la dernière manifestation du judaïsme» nous dit Hess, vise à la synthèse du culte de la nature et de la raison et du culte de l’histoire, «synthèse admirable» effectuée par Hess, saluée en ces termes par Herzl. Selon cette conception spinozienne, Dieu est en nous et dans ses œuvres comme dans l’histoire, un Dieu qu’il faut connaître, auquel on ne demande pas de croire. La science est alors autant connaissance du divin que le chemin de vie vers une société morale et spirituelle.

Pour ce nouveau chemin des Juifs vers la restauration de leur Etat et vers l’actualisation de leur mission d’être «un peuple de saints et de prêtres» pour les nations, Hess dresse la liste des obstacles au sein même du peuple juif. Tout d’abord «le Juif moderne qui renie sa nationalité», le Juif «méprisable», converti ou assimilé, «le Juif de l’Exil qui ne pourra, malgré toutes les Lumières et toute l’émancipation, s’attirer le respect des nations.» (5eme lettre)

Il pointe aussi les réformés qui veulent réduire le judaïsme à une religion mimant la chrétienté et tout autant les orthodoxes qui s’imaginent «bibliques», quand ils sont vêtus à la mode juive d’un dix-huitième siècle planté à l’Est :

«Le lien religieux qui jusqu’à maintenant unissait ces dispersés a été souvent brisé lorsque les Juifs ont participé à la culture moderne. La réforme a bien essayé de renouer ce lien, mais elle n’a fait qu’aggraver le mal. Il n’y a rien à attendre d’une orthodoxie figée et d’un obscurantisme réactionnaire : ils finiront par déclarer que les bonnets de fourrure des Juifs polonais sont une Loi instituée par Moïse au Sinaï».

Cette religion restaurée pour une gestion humaniste de la société doit donc sortir des murs du ghetto mais tout autant de ceux de la synagogue de l’exil ! Il est alors évident pour Moses Hess que :

«La religion doit se confondre avec la vie nationale, sociale, éthique, sinon elle n’est qu’hypocrisie» (9ème lettre)

«L’essence nationale et universelle de la religion juive de l’histoire est le germe de l’organisation future de la société.» (7ème lettre)

Hess rêve éveillé. Nous sommes en 1862 ; quarante sept ans avant la naissance de Degania, le premier kibboutz. Précurseur, prophète mais non pas utopiste, il envisage des mesures concrètes pour inventer de «nouvelles formes sociales» même s’il n’est pas entendu :

«Il faut acquérir une terre nationale commune, il faut créer une situation légale qui protège le travail et permette son développement, il faut fonder des sociétés juives d’agriculture, d’industrie et de commerce, selon des principes mosaïques, c’est-à-dire socialistes. […] Il faudra employer des Juifs ayant une formation militaire pour assurer la défense contre les pillards bédouins.» (12ème lettre)

Après avoir dénoncé les «tendances nivelantes de la civilisation industrielle moderne», il «en appelle au judaïsme et à sa force vitale et populaire […] pour lutter contre les dangers de la civilisation industrielle».

Dans le duel qui l’opposait à Marx et à Engels, ceux-là pas toujours très droits à son égard, Moses Hess doit être remis à sa juste place, à la première place. Celle d’un philosophe pionner dans l’analyse des matrices culturelles, celle d’un visionnaire agréé par l’histoire qui a suivi.

Fort de ses découvertes, il va jusqu’à déduire (ou prédire) le drame qui se prépare en Europe :

«Après la dernière catastrophe de l’histoire qui s’approche, annoncée par des signes qui ne trompent pas, le peuple juif pourra revendiquer ses droits en même temps que les autres peuples.» (12ème lettre)

«Lorsque le troisième exil prendra fin, nous serons prêts pour la nouvelle restauration de l’Etat juif.» (7ème lettre)

Moses Hess décédera à Paris en 1875. Inhumé d’abord en Allemagne, ses cendres seront transférées en Israël en 1961 sous la présidence de Ben Gourion. Il aura laissé une mission et un message exaltants à la jeunesse :

«Il faut se remettre à étudier l’histoire de notre peuple que le rationalisme a tellement négligée. Il faut animer dans notre jeunesse l’esprit où nos décisionnaires et nos prophètes ont puisé leur sagesse et leur inspiration.» (7ème lettre)

Mais Moses Hess, par ses découvertes, par son actualisation de l’universalisme juif, par son engagement vers un sabbat de l’histoire instituant des formes sociales nouvelles «selon des principes mosaïques c’est-à-dire socialistes», par sa solidarité avec les peuples luttant contre les oppressions totalitaires, n’est pas uniquement un «philosophe juif» écrivant pour les Juifs. C’est un philosophe à usage universel qui nous permet de décrypter la nouvelle menace du siècle qui entoure désormais l’Etat juif restauré mais aussi l’Occident récemment libéré des totalitarismes. L’esprit islamo-arabe radical a désormais pris la place de l’esprit chrétien-germanique pour le façonnement d’un nouvel antisémitisme et de nouvelles dictatures. A nous de réaffirmer la vision du sabbat de l’histoire et des peuples.

(1) Pour Hess, en conformité avec l’époque, « les concepts de race, de peuple et de nation sont interchangeables » – note d’Alain Boyer dans l’opus cité.

Joseph Green

Ephéméride |Joseph Green [20 Juin]

20 juin 1996

Décès à Great Neck, Long Island, New York, de Joseph Green, né Yoysef Grinberg, un des principaux réalisateurs de films yiddish.

Joseph Green, qui jouait un petit rôle dans le premier film parlant, « The Jazz Singer », se lança dans une carrière cinématographique qui inaugura l’âge d’or du cinéma yiddish.

Travaillant à un rythme fiévreux à l’ombre du nazisme, Joseph Green, fut durant trois ans en Pologne, le producteur et le co-réalisateur de quatre longs métrages qui ont porté le cinéma yiddish aux sommets populaires et artistiques des deux côtés de l’Atlantique. Ces films survivent comme un testament en celluloïd sur la vie dans le shtetl à la veille de la Shoah.

Green, quitta sa Pologne natale pour les États-Unis avec une compagnie de théâtre yiddish en 1924. Il n’a pas inventé le cinéma yiddish dont les débuts remontent jusqu’à 1911. Mais, selon les historiens du cinéma, il élimina le « schmaltz » et les stéréotypes de premiers films pour créer des productions professionnelles élaborées présentant un attrait pour le grand public.

Ses films étaient remarquables pour la pureté du yiddish et la qualité du jeu, écrit Eric A. Goldman dans « Visions, Images an Dreams: Yiddish Film Past and Present ». Les bandes-son de ses films étaient également mémorables, et devinrent des airs folkloriques joués lors des mariages juifs, a déclaré Jim Hoberman, auteur de « Bridge of Light: Yiddish Film Between Two Worlds ».

« C’était une personnalité puissante », selon Hoberman, un critique du « Village Voice ». « Il n’était certainement pas timide et avait un grand sens de sa propre importance. »

"Yiddl Mitn Fidl"Le premier de ses films, « Yiddl Mitn Fidl » (« Yiddle et son violon »), une comédie musicale réalisée en sept semaines en 1935 pour ce qui était alors un budget considérable d’environ 60 000 $, avec Molly Picon en vedette, racontait l’histoire coquine d’une jeune femme qui se déguise en homme pour faire partie d’une troupe de musiciens klezmer itinérants en Pologne. Acclamé comme premier succès international yiddish, il attira de grandes foules à l’Ambassador Theatre de Broadway et fut même montré au public juif à Berlin en 1938.

Il poursuivit avec « Der Purimspiler » (« Le Bouffon ») en 1937, et deux films en 1938, « Mamele » (« Petite Mère »), également avec Molly Picon, et « A Brievele der Mamen » (« Une petite lettre à la mère »).

« Nous avons fait trois films, l’un à la suite de l’autre », expliqua-t-il à Roberta Elliott pour un article dans le « Jewish Week » en 1985. « Pendant près de 12 mois, nous ne sommes pas sortis du studio – le temps filait. Il enregistrer sur film autant que nous le pouvions de cette vie charmante et créative en Pologne. »35819548_2140573329300811_6854487871332548608_n

Molly PiconJoseph Green naquit Joseph Greenberg à Lodz, en Pologne, le 23 avril 1900. Selon les archives du Centre national pour le cinéma juif, il étudia l’art dramatique dans la Varsovie occupée par les Allemands pendant la Première Guerre mondiale, puis s’installa à Berlin, où il rejoignit une troupe issue de la célèbre troupe de Vilna, une compagnie de théâtre yiddish qui l’amena aux États-Unis.

En 1927, il partit pour Hollywood avec l’équipe d’acteurs de Rudolph et Joseph Schildkraut et atterrit dans un petit rôle dans « The Jazz Singer » avec Al Jolson. L’expérience lui donna l’envie de faire plus et lui ouvrit la porte pour doubler le dialogue yiddish dans un long-métrage italien muet, « Joseph dans la terre de l’Egypte. » en 1932. Le film fut un succès en Pologne et lui rapporta assez pour financer sa propre carrière de réalisateur.

Il avait engagé Molly Picon pour son premier rôle à l’écran, mais n’avait toujours pas d’idée de scénario, et frôlait désespoir lorsqu’un réalisateur polonais lui remit un scénario intitulé « The Wandering Musicians » (Les musiciens ambulants).

« Il n’y avait qu’un seul inconvénient », raconta Green plus tard. « Les quatre musiciens étaient tous des hommes, il n’y avait pas de rôle pour Molly. » Alors l’idée le frappa: elle serait une fille déguisée en garçon.

Mais il n’avait toujours pas de titre. A quatre heures du matin, il se réveilla, griffonna quelque chose et se rendormit. Plus tard dans la matinée, il regarda ce qu’il avait écrit et trouva son titre, « Yidl », à peu près une jeune fille juive. « Je reçut une ovation du personnel et de l’équipe ».

Le film récupéra les coûts de production sur les seules représentations de Varsovie et engrangea de grosses recettes à New York, avec les réservations dans les salles de cinéma non seulement sur Broadway, mais aussi à Brooklyn et le Bronx. La chaîne Loew le reprit comme son premier film parlant yiddish.
Les trois films suivants de Green furent également des succès. Il laissa passer une opportunité de tourner un film sur « Tevye le laitier » de Sholem Aleichem, craignant que le sujet du mariage mixte soit trop anticlérical pour la Pologne catholique. Le film fut réalisé en 1939 avec Maurice Schwartz dans le rôle de Tevye et fut un succès. Mais alors, comme Green l’avait craint, le temps s’était écoulé et il retourna à New York.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il revint brièvement à la scène, louant le Yiddish Art Theatre sur Second Avenue pour produire deux pièces, « Le Miracle du Ghetto de Varsovie » de H. Leyvick et « Nous vivrons » de David Bergelson.
Il est devint distributeur de films, sortant « Yidl » dans une version anglaise. Montée en pièce de théâtre, « Yidl » fut jouée scène à l’hôtel de ville en 1990 et fit aussi une tournée. Il vécut de nombreuses années après la guerre, avec sa femme, Annette, sur Gramercy Park. Après sa mort, en 1982, et il déménagea dans une résidence médicalisée.

« Quand les gens me demandent pourquoi je n’ai pas continué à faire des films », déclara-t-il un jour à l’hebdomadaire « Jewish Week, », je n’ai qu’une seule réponse: il manquait six millions de spectateurs potentiels et ils constituaient le public le plus important pour les films yiddish. »

Joseph Green n’avait pas d’enfants. Ses trois soeurs avaient disparu dans des camps de concentration allemands.

 

Blaise Pascal

Ephéméride |Blaise Pascal [19 Juin]

19 juin 1623

Naissance à Clermont-Ferrand du mathématicien, physicien, inventeur, philosophe, moraliste et théologien Blaise Pascal, grand admirateur du peuple juif.

Bien sûr, Pascal, fervent catholique, adhérait à la doctrine de l’Eglise sur les Juifs, mais il ne considérait pas les Juifs comme le peuple déicide. Pour lui, c’est toute l’humanité qui avait tué Jésus.

Voici un fragment de ses pensées où il livre ses idées sur les Juifs:

« Avantages du peuple juif.

Dans cette recherche le peuple juif attire d’abord mon attention par quantité de choses admirables et singulières qui y paraissent.

Je vois d’abord que c’est un peuple tout composé de frères, et au lieu que tous les autres sont formés de l’assemblage d’une infinité de familles, celui‑ci, quoique si étrangement abondant, est tout sorti d’un seul homme, et étant ainsi tous une même chair et membres les uns des autres, composent un puissant État d’une seule famille. Cela est unique.

Cette famille ou ce peuple est le plus ancien qui soit en la connaissance des hommes, ce qui me semble lui attirer une vénération particulière, et principalement dans la recherche que nous faisons, puisque si Dieu s’est de tout temps communiqué aux hommes, c’est à ceux‑ci qu’il faut recourir pour en savoir la tradition.

Ce peuple n’est pas seulement considérable par son antiquité, mais il est encore singulier en sa durée, qui a toujours continué depuis son origine jusqu’à maintenant. Car au lieu que les peuples de Grèce et d’Italie, de Lacédémone, d’Athènes, de Rome, et les autres qui sont venus si longtemps après, soient péris il y a si longtemps, ceux‑ci subsistent toujours, et malgré les entreprises de tant de puissants rois qui ont cent fois essayé de les faire périr, comme leurs historiens le témoignent, et comme il est aisé de le juger par l’ordre naturel des choses pendant un si long espace d’années, ils ont toujours été conservés néanmoins,

et cette conservation a été prédite ;
et s’étendant depuis les premiers temps jusques aux derniers, leur histoire enferme dans sa durée celle de toutes nos histoires.

La loi par laquelle ce peuple est gouverné est tout ensemble la plus ancienne loi du monde, la plus parfaite, et la seule qui ait toujours été gardée sans interruption dans un État. C’est ce que Josèphe montre admirablement contre Apion et Philon Juif, en divers lieux où ils font voir qu’elle est si ancienne que le nom même de loi n’a été connu des plus anciens que plus de mille ans après, en sorte qu’Homère, qui a écrit de l’histoire de tant d’États, ne s’en est jamais servi. Et il est aisé de juger de sa perfection par la simple lecture où l’on voit qu’on a pourvu à toutes choses avec tant de sagesse, tant d’équité et tant de jugement, que les plus anciens législateurs grecs et romains, en ayant eu quelque lumière, en ont emprunté leurs principales lois, ce qui paraît par celle qu’ils appellent des Douze Tables et par les autres preuves que Josèphe en donne.

Mais cette loi est en même temps la plus sévère et la plus rigoureuse de toutes en ce qui regarde le culte de leur religion, obligeant ce peuple, pour le retenir dans son devoir, à mille observations particulières et pénibles sur peine de la vie, de sorte que c’est une chose bien étonnante qu’elle se soit toujours conservée constamment durant tant de siècles par un peuple rebelle et impatient comme celui‑ci, pendant que tous les autres États ont changé de temps en temps leurs lois quoique tout autrement faciles.

Le livre qui contient cette loi, la première de toutes, est lui‑même le plus ancien livre du monde, ceux d’Homère, d’Hésiode et les autres n’étant que six ou sept cents ans depuis. »

Miklos Nyiszli,

Ephéméride |Miklos Nyiszli [17 Juin]

7 juin 1901

Naissance à Szilágysomlyó (Transylvanie), de Miklos Nyiszli, l’assistant juif de Mengele à Auschwitz.

Miklos Nyiszli est né dans une famille juive hongroise vivant en Transylvanie avec une citoyenneté austro-hongroise. Après la Première Guerre mondiale et le Traité de Trianon (4 juin 1920), la Transylvanie fait officiellement partie de la Roumanie. Alors qu’il était né en Autriche-Hongrie, Nyiszli porte alors la nationalité roumaine.

Il étudie la médecine, d’abord à Cluj en 1920, puis à Kiel entre 1921 et 1924. En 1926, il s’inscrit à la faculté de médecine de l’Université silésienne Friedrich Wilhelm de Breslau, où il obtient son diplôme en 1929. En Allemagne, Nyiszli se spécialise en médecine légale; sa thèse de doctorat porte sur les indications des causes de décès dans les suicides.
Il étudie et travaille sous la direction de Karl Reuter, directeur de l’Institut de médecine légale Breslau, et Georg Strassmann, pathologiste et professeur de médecine légale à l’Université de Breslau.

En 1930, Nyiszli retourne en Transylvanie et commence à pratiquer dans la ville d’Oradea. Il s’établit rapidement comme médecin légiste, aidant souvent la police et les tribunaux à identifier les causes de décès inhabituelles ou contestées.
En 1937, il déménage avec sa femme et sa fille dans la région de Maramures, dans le nord de la Transylvanie, dans la petite ville de Viseul de Sus, où il ouvre un cabinet privé. Après l’arbitrage de Vienne d’août 1940, le nord de la Transylvanie est rendu à la Hongrie.

En 1942, Nyiszli est envoyé en camp de travail dans le village de Desze (Desesti), également à Maramures, d’où en mai 1944 sa famille et lui sont déportés en Allemagne.
Il travaille d’abord sur le chantier de construction de l’usine de caoutchouc synthétique construite par IG Farben dans la ville voisine de Monowitz (Auschwitz III); En juin 1944, la famille Nyiszli est transférée à Auschwitz II-Birkenau. A Auschwitz, il est tatoué de son numéro de camp: A 8450.

Ses études dans une prestigieuse université allemande avec des spécialistes respectés impressionnent le Dr Josef Mengele, le médecin SS, qui cherche un assistant. Il devient un médecin détenu juif et médecin légiste qui travaille en particulier pour Mengele dans le crématorium II à Auschwitz-Birkenau. Il y reste jusqu’en janvier 1945.

Après Auschwitz, viennent Mauthausen, Melk et Ebensee en Haute-Autriche. En juillet 1945, à son retour en Transylvanie, il effectue sa déposition devant la Commission de Budapest pour le bien-être des Juifs hongrois déportés. La femme et la fille de Nyiszli ont également survécu.

La famille s’installe de nouveau à Oradea, aujourd’hui en Roumanie, où Nyiszli ouvre un cabinet privé en 1946. ll termine ses mémoires, qu’il publie en 1946, sous forme de feuilleton dans le journal hongrois « Világ » (« Le Monde »), et en mars 1946 sous le titre « Dr Mengele boncolóorvosa voltam az Auschwitz-i [sic] krematóriumban » (traduit en français sous le titre « Medecin à Auschwitz: Souvenirs d’un Médecin Déporté).

Les mémoires du Dr. Miklos Nyiszli sont la première publication sur le sujet inconnu des prisonniers du Sonderkommando et apportent un éclairage nouveau sur le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau lors de sa première publication en mars 1946.
Pendant de nombreuses années, le livre de Nyiszli constitue également la seule source sur les « Sonderkommandos » et les « expériences médicales » menées par l’infâme médecin SS, Josef Mengele.

L’importance du livre n’a pas diminué malgré la présence de quelques erreurs factuelles, corrigées par les historiens dans de nouvelles éditions annotées. La perspective est unique en raison de la dualité des fonctions de l’auteur à Auschwitz-Birkenau: Nyiszli a travaillé simultanément comme pathologiste pour Mengele et comme médecin pour le personnel SS et les prisonniers du Sonderkommando.

Ses mémoires ont inspiré plus tard en partie les longs métrages « The Grey Zone » (2001) et « Le fils de Saul » (2015). Son personnage apparaît dans les deux films.

En tant que témoin important, Nyiszli se rend aux procès de Nuremberg et effectue, le 8 septembre 1947, sa déposition auprès de l’un des interrogateurs sur les essais médicaux, Benvenuto von Halle.

En 1948, il ne peut plus pratiquer la médecine privée.
Miklós Nyiszli meurt d’une crise cardiaque le 5 mai 1956 à Oradea, en Roumanie.

Voici deux extraits de la déposition du Dr Nyiszli, le 28 juillet 1945 à Budapest, auprès du « Comité d’État pour le bien-être des Juifs hongrois déportés ».

« Le Dr Mengele arriva après quelques heures et nous fit passer un autre examen oral d’environ une heure. Il nous confia ensuite notre première mission: il s’agissait de l’examen médical de personnes sélectionnées présentant une forme de développement anormal. Nous primes dles mensurations de ces personnes, puis l’Oberscharführer Mussfeld leur tira dans la tête avec un « Petit calibre », c’est-à-dire un calibre de 6 mm, après quoi nous reçûmes l’ordre de pratiquer une autopsie et de préparer un rapport détaillé. Par la suite, nous avons appliqué du chlorure de chaux sur les cadavres anormalement développés et envoyé les os soigneusement nettoyés et emballés à l’Institut d’Anthropologie de Berlin-Dahlem. Ces expériences furent répétées sporadiquement, jusqu’à ce qu’un jour à minuit les officiers SS nous réveillent et nous conduisent à la salle de dissection, où le Dr. Mengele nous attendait déjà. Dans l’atelier à côté de la salle d’autopsie, il y avait 14 jumeaux tsiganes sous garde SS, sanglotant amèrement.
Sans dire un mot, le Dr Mengele prépara une seringue de 10 cm3 et une de 5 cm3. D’une boîte il sortit de l’evipan, d’une autre il plaça du chloroforme dans des flacons de 20 cm3 sur une table. Puis le premier jumeau fut amené, une jeune fille d’environ 14 ans. Le Dr Mengele m’ordonna de la déshabiller et de la placer sur la table d’autopsie. Puis il administra une injection intraveineuse d’evipan dans son bras droit. Après que l’enfant eut perdu conscience, il toucha le ventricule cardiaque gauche et injecta 10 cm3 de chloroforme. L’enfant était mort après une seule convulsion et le Dr Mengele l’emmena à la morgue. L’assassinat de tous les 14 jumeaux se déroula de la même façon cette nuit-là. Le Dr Mengele nous demanda si nous pouvions effectuer 7 à 8 autopsies. A cela, nous répondîmes que pour effectuer un travail scientifique précis, nous pouvions disséquer en moyenne quatre cadavres par jour. Il accepta cela. Nous avons reçu des sujets pour nos autopsies scientifiques soit en provenance du camp, soit en provenance des transports récents. »

« En mai, juin et juillet, 3 à 4 transports hongrois quotidiens arrivèrent en moyenne à la « Judenrampe » d’Auschwitz. Les sélections étaient effectuées en équipes par le Dr Mengele et le Dr Thilo. La capacité de travailler était le seul critère de sélection et parfois très intrusive. Dans le cadre du processus de sélection, les transports nouvellement arrivés étaient divisés en deux groupes – l’un à droite, l’autre à gauche. Le côté droit signifiait la vie, le côté gauche le crématoire. En termes de pourcentage, 78-80% étaient envoyés à gauche: les enfants, les mères avec de jeunes enfants, les personnes âgées, les femmes enceintes, les handicapés et les militaires infirmes. Au bout de quelques minutes, la foule à gauche commençait à se déplacer lentement vers la gauche, emportant leurs effets personnels. Les crématoires se trouvaient à environ 200 mètres de la « Judenrampe », et la foule d’environ 2000 personnes passait sous la porte des crématoires 1, 2, 3 ou 4 selon les ordres.
Au crématoire, ils descendaient 10-12 marches en béton et pénètraient dans une pièce souterraine vide d’une capacité de 2000 personnes. La première rangée s’arrêtait instinctivement à l’entrée, mais une fois qu’ils lisaient les panneaux « Désinfection » et « Bains » imprimés dans toutes les principaux langues, ils étaient rassurés et descendaient les marches. Ils recevaient immédiatement l’ordre de se déshabiller. il y avait des bancs et des crochets à vêtements numérotés le long des murs de la pièce. Dans le cadre d’une soigneuse stratégie de désinformation, les SS rappelaient à tous de mémoriser leur numéro pour s’assurer qu’ils retrouveraient leurs vêtements après le bain sans problème. La foule était rassurée, bien que le fait que des hommes, des femmes et des enfants se fassent déshabiller les uns devant les autres provoquait la peur de certains. Au bout d’une dizaine de minutes, la foule de 2000 personnes était poussée plus brutalement dans la salle suivante en béton d’une capacité d’environ 2000 personnes sans aucun ameublement ni même fenêtre. C’était la chambre à gaz. »

Dans sa préface à la première édition en anglais des mémoires de Nyiszli, le psychanalyste Bruno Bettelheim critiqua sévèrement Nyiszli de s’être porté volontaire pour devenir « un instrument de la SS afin de rester en vie ». Pour Bettelheim, « les prisonniers qui comme Nyiszli, furent préoccupés par la simple survie – même si cela signifiait d’aider les médecins SS dans leurs expériences abominables sur des êtres humains – ne retirèrent aucun sens profond de leur expérience horrible. »

Arthur Szyk

Ephéméride |Arthur Szyk [16 Juin]

16 juin 1894

Naissance à Lodz (Pologne), d’Arthur Szyk. Le dessin comme arme de combat.

Szyk quitte la maison à l’âge de quinze ans pour étudier l’art à Paris. Au début de la Première Guerre mondiale, il rentre chez lui et rejoint l’armée russe avant de servir sur le front de l’Est.

Après que la signature du traité de Brest-Litovsk, Szyk combat dans l’armée polonaise contre l’Armée rouge. Artiste talentueux, il produit également de la propagande pour cette cause.

En 1921, Szyk s’installe en France où il reprend ses études d’art. Il expérimente divers styles contemporains avant d’être profondément influencé par le style complexe et décoratif de l’illumination. Cela aboutit à la commande de produire le « Statut de Kalisz », 45 pages illustrées qui glorifient l’édit du 13ème siècle qui accorda des droits de citoyenneté aux Juifs en Pologne. L’oeuvre de Szyk comprend des scènes miniatures et des portraits, des lettres initiales enluminées, des motifs de bordure décoratifs et symboliques et de la calligraphie.

En 1931, Szyk est chargé par la Société des Nations d’illustrer sa charte.

Arthur Szyk devient un féroce adversaire d’Adolf Hitler et de son régime dans l’Allemagne nazie. Il déclare « Je ne suis qu’un Juif qui prie par l’art » et « l’art n’est pas mon but, c’est mon moyen ». Et plus tard: « Un artiste, et surtout un artiste juif, ne peut pas être neutre en ces temps … Notre vie est engagée dans une terrible tragédie, et je suis résolu à servir mon peuple avec tout mon art, avec tout mon talent. , de toute ma connaissance. »

Le 19 mai 1939, Neville Chamberlain fait savoir qu’il n’est pas disposé à former une alliance avec l’Union soviétique. Staline réalise alors que la guerre avec l’Allemagne est inévitable. Staline est convaincu qu’Hitler ne sera pas assez fou pour mener une guerre sur deux fronts. S’il peut persuader Hitler de signer un traité de paix avec l’Union soviétique, l’Allemagne envahira probablement l’Europe occidentale.

Joseph Staline congédie Maxim Litvinov, son commissaire juif aux affaires étrangères. Litvinov avait été étroitement associé à la politique de l’Union soviétique d’une alliance antifasciste. Des rencontres ont rapidement lieu entre Viatcheslav Molotov, remplaçant de Litvinov, et Joachim von Ribbentrop, ministre allemand des Affaires étrangères. Le 28 août 1939, le pacte nazi-soviétique est signé à Moscou. Selon les termes de l’accord, les deux pays promettent de rester neutres si l’un ou l’autre pays est impliqué dans une guerre.

En entendant la nouvelle de l’invasion de la Pologne par l’armée allemande, Arthur Szyk produit le dessin, « Peace Be With You ». Joseph Darracott, l’auteur de « A Cartoon War » (1989), écrit: « Le commentaire amer d’Arthur Szyk sur le Pacte germano-soviétique est un exemple admirable de son dessin méticuleux … Hitler et Staline sont montrés avec des palmes de paix: derrière eux un soldat est cloué sur une croix où est inscrit « Pologne ». « 

En juillet 1939, Szyk se rend au Canada. Le Halifax Herald rapporte que « sa tête est mise à prix et qu’il est considéré comme un ennemi dangereux pour l’Allemagne à cause de ses caricatures politiques qui sont publiées dans des publications européennes et nord-américaines ».

L’année suivante, il s’installe aux États-Unis, où il tente d’influencer l’opinion publique en faveur de l’intervention dans la Seconde Guerre mondiale. Il commence alors à utiliser ses talents considérables dans le genre de la caricature politique. Arthur Szyk se sent en sécurité en Amérique et commente: « J’ai enfin trouvé la maison que j’ai toujours recherchée. Ici je peux parler de ce que ressent mon âme, il n’y a pas d’autre endroit sur terre qui donne la liberté et la justice comme le fait l’Amérique. » Selon Steven Heller, il lève des fonds pour les Chinois et les Tchèques, pour les Polonais déplacés et les Britanniques, et pour les soldats du Commonwealth d’Australie et de Nouvelle-Zélande.

En janvier 1940, se tient à Londres une exposition de l’oeuvre de Szyk. Un critique souligne: « Il y a trois motifs principaux dans l’exposition: la brutalité des Allemands – et la sauvagerie plus primitive des Russes, l’héroïsme des Polonais et la souffrance des Juifs. L’effet cumulatif est extrêmement puissant parce que rien n’y semble résulter d’un jugement hâtif, mais de la poursuite implacable d’un mal si fermement saisi qu’il peut être considéré avec un plaisir artistique. »

Une anthologie des peintures anti-fascistes de Szyk paraît dans son livre, « The New Order » en 1940. Selon un critique: « Szyk exploite les vertus plus grossières de la caricature pour enfoncer son point de vue dans la tête des spectateurs de telle sorte que personne ne puisse se perdre dans la détails exquis d’un dessin, avant d’avoir assimilé l’idée principale. »

Thomas Craven écrit sur la jaquette du livre que « Szyk … fait non seulement des dessins mais des tableaux magnifiquement composés qui suggèrent, dans leur curieuse qualité décorative, les enluminures inspirées des premiers manuscrits religieux. Ses dessins sont compacts comme des bombes, extraordinairement clairs dans l’affirmation, fermes et incisifs dans leur ligne, et mortels dans leurs caractérisations … Ce sont des documents remarquables. »

L’une des peintures les plus célèbres est intitulée, « A Madman’s Dream ». Il contient des caricatures d’Adolf Hitler, Hermann Göring, Heinrich Himmler, Joseph Goebbels, Hideki Tojo, Pierre Laval, Henri-Philippe Pétain et Benito Mussolini. « En même temps que Hitler assis sur le tapis Untermensch – tandis que l’Oncle Sam et John Bull supplient enchaînés – apparaissent (à droite) Tojo, un maréchal allemand, Mussolini (avec un éventail), Göring, Himmler, Laval (avec une marionnette de Pétain) et Goebbels. (Le libellé sur le trône de Hitler indique: Je suis le Saint-Esprit.). »

En décembre 1940, Arthur Szyk, sa femme et sa fille déménagent à New York. Son fils, George Szyk, s’engage dans les forces françaises libres du général De Gaulle. Szyk devient un artiste extrêmement populaire après l’attaque japonaise sur Pearl Harbor et l’entrée des États-Unis dans la guerre. Son travail paraît maintenant dans différents journaux et magazines, y compris le New York Post et le New York Times. On le désigne comme « le soldat de Franklin Roosevelt avec un crayon ». Son plus grand partisan était Eleanor Roosevelt, qui le décrit comme une « armée d’un homme contre Hitler ».

En novembre 1941, Arthur Szyk réalise un dessin pour la couverture de Collier’s. Le critique d’art, Mark Bryant, déclare: « La splendide couverture d’Arthur Szyk pour Collier montre un Hitler inquiet, ses jetons allant en diminuant tandis que la Mort, dans un vieil uniforme allemand, le regarde.
Dans sa main, il ne tient que trois jokers: Mussolini, Pétain et Tojo, alors que ses marionnettes, sans vie sur le sol, ne peuvent apporter beaucoup d’aide. La Russie, en revanche, tient les gagnants au blackjack, les États-Unis et la Grande-Bretagne (le signe V pour la Victoire apparaît également en haut en code Morse) « 

Arthur Szyk produit de nombreux dessins pour « PM », un quotidien basé à New York. Rédigé par Ralph Ingersoll, il est attaqué depuis sa publication le 18 juin 1940. Dans son premier éditorial, paru en première page, Ingersoll écrit: « Nous sommes contre les gens qui bousculent les autres ». demande un soutien pour les Alliés dans la Seconde Guerre mondiale.

Le journal n’ accepte aucune publicité dans rester indépendant des intérêts commerciaux. Il s’appuie sur le soutien financier d’un autre partisan de l’intervention, Marshall Field III. Le révérend Edward Curran, le chef d’un groupe de pression de droite, « Christian Front », l’accuse d’être un « moulin à propagande athée, pro-britannique et d’inspiration moscovite ».

En réalité, comme Arthur Szyk, le journal est hostile au Parti communiste des États-Unis (CPUSA) en raison de son soutien au pacte nazi-soviétique. Un dossier déclassifié du FBI indique qu’Ingersoll n’était « probablement pas un communiste, bien qu’il ait répondu à certaines idées communistes et qu’il ait été associé à des sympathisants communistes et à des communistes connus ».

La plupart des caricatures de Szyk traitent du sort des Juifs en Europe. Il a le soutien total de Ralph Ingersoll qui se sent tout aussi fortement sur ce sujet et confirme la « politique d’anti-fascisme déterminé » du journal. Il ajoute que la meilleure façon d’y arriver est « un soutien déterminé à l’Angleterre dans sa guerre contre les pays fascistes ».

En septembre 1942, la mère et le frère de Szyk sont emmenés du ghetto de Lodz et assassinés au camp d’extermination de Chelmno. A cette époque, il est devenu clair qu’Adolf Hitler est déterminé à détruire la communauté juive en Europe. Dans le journal « PM », Szyk produit une série de dessins sur ce qui est devenu la « solution finale ».

Lorsque Peter H. Bergson (Hillel Kook) crée une série d’organisations interdépendantes, notamment le Comité pour une armée juive de Juifs apatrides et palestiniens et la Ligue américaine pour une Palestine libre, en juillet 1943, il choisit le dessin de Szyk, « To Be Shot as Dangerous Ennemies of the Third Reich » , pour figurer sur des estampes et des timbres de collecte de fonds pour son Comité d’urgence pour sauver le peuple juif d’Europe.

En 1945, Szyk et sa famille déménagent de New York à New Canaan dans le Connecticut. Au début, il se concentre sur des illustrations de livres. Beaucoup d’entre eux sont consacrés à un thème religieux: « Le Livre de Job » (1946), « Le Livre de Ruth » (1947) et « Les Dix Commandements » (1947). Il travaille également sur de nouvelles éditions de titres classiques tels que « Les Contes de Canterbury » et « Les Mille et Une Nuits ».

Richard Z. Chesnoff a décrit Szyk comme un « juif sioniste fervent, devenu un défenseur passionné d’un état juif ». Le jour le plus heureux de sa vie est celui où il entend, le 14 mai 1948, l’annonce de la Déclaration d’Indépendance d’Israël.

Pendant les années d’après-guerre il tourne son attention vers les relations raciales aux États-Unis. Il est l’un des premiers artistes à critiquer la ségrégation et d’autres aspects du racisme contre les Noirs dans les forces armées américaines. Comme Steven Heller l’a souligné, « son art a attiré l’attention sur la lutte des Amérindiens et sur le racisme dirigé contre les Afro-Américains, et a défendu les musulmans en Indonésie contre les Hollandais en 1948. »

En 1947, le Comité des activités anti-américaines (HUAC) commençe à enquêter sur l’infiltration communiste dans les médias. Les dix premiers hommes accusés d’être communistes: Alvah Bessie, Herbert Biberman, Albert Maltz, Adrian Scott, Samuel Ornitz, Dalton Trumbo, Lester Cole, Edward Dmytryk, John Howard Lawson et Ring Lardner Jr, refusent de répondre aux questions sur leurs activités syndicales. Connu sous le nom des « Dix de Hollywood », ils affirment que le 1er amendement de la Constitution des États-Unis leur donne le droit de le faire. Le HUAC et les tribunaux lors des appels sont en désaccord. Tous sont reconnus coupables d’outrage au Congrès et chacun est condamné à entre six et douze mois de prison.

Victor Navasky, l’auteur de « Naming Names » (1982) souligne que dix des dix-neuf membres désignés à l’origine comme membres du Parti communiste américain étaient des Juifs et deux autres avaient été impliqués dans le film Crossfire (1947), qui était une attaque contre l’antisémitisme.
Arthur Szyk, lui-même un juif de grande renommée, et ses vues sur l’égalité attirent l’attention de Joseph McCarthy.

Arthur Szyk réagit à ce qu’on connait sous le nom de McCarthyism. En 1949, il dessine deux hommes en train de regarder un troisième qui s’éloigne, avec la légende: « Il est sous enquête. Son sang est rouge et son cœur est à gauche du centre … A y réfléchir, nous avons tous des problèmes. »
Il affiche également son patriotisme en produisant une version magnifiquement illustrée de la Déclaration d’Indépendance.

Le 13 septembre 1951, Arthur Szyk, décède d’une crise cardiaque à son domicile de New Canaan. Il est âgé de 57 ans.