couverture de l'édition princeps du "Bovo Bukh", imprimée à Isny en Allemagne en 1541.

Ephéméride | Eliya Ben Asher Ashkenazi [13 Février]

13 février 1469

Naissance d’Eliya Ben Asher Ashkenazi, auteur du premier livre profane imprimé en yiddish, « Di Bube Mayse ».

Vous croyez peut-être, comme beaucoup, que « Bube mayses », ce sont des histoires de grand-mère, c’est-à-dire, comme on dirait plutôt en français, des histoires de bonnes femmes, des histoires à dormir debout. Détrompez-vous!

Bobe (ou bube à la polonaise) signifie, en effet, grand-mère en yiddish; et mayse est une histoire ou un conte, une description d’événements qui ont pu se produire ou non.
Mais ce n’est que tardivement dans sa vie que l’expression en est venue à vouloir dire « histoire de grand-mères ».

Cela à commencé par être une « Bove-mayse », une histoire de Bove. Bove, c’est la transcription yiddish de l’italien « Buovo », et « Buovo », c’est la transcription italienne de l’anglais et anglo-normand, « Bevys ». Et Bevys de Hampton, c’est à côté de Lancelot du Lac, de Robin des Bois et d’autres, un des héros des romans de chevalerie dont les aventures enflammaient l’imagination de nos ancêtres du Moyen-Âge, comme aujourd’hui les héros de films d’action produits par Hollywood.
Il semble avoir fait sa première apparition en anglo-normand (le français parlé par l’aristocratie après la conquête de l’Angleterre par les Normands en 1066), puis adopté par les anglais, et par la suite traduit dans un certain nombre d’autres langues, dont l’italien.

Bien qu’il n’ait jamais atteint un statut de star comparable aux chevaliers de la Table ronde, Bevys était certainement très populaire, et si l’on en croit la version de ses exploits en anglais médiéval, c’était mérité.
Entrer dans Londres, qui comptait en tout environ 5 000 âmes à l’époque, et tuer 32 000 citoyens sans aucune autre aide que celle de ses jumeaux de fils et d’un belliqueux palefroi dénommé Arondel, la plaçait certainement au moins au niveau d’un Jean-Claude Van Damme du XIVe siècle, si ce n’est d’un Schwarzenegger ou d’un Stallone à part entière.

Les aventures de Bevys furent traduites de l’italien en yiddish en 1507-1858 et publiées en 1541, le premier livre non religieux à être imprimé dans cette langue.
Le traducteur s’appelait Elye Bokher, Elie le Jeune, connu dans le monde non juif sous le nom Elie Lévita, l’éminent philologue et grammairien hébreu, dont le traité « Mesorath Ha-Masoreth », sur les marques de cantillation imprimées dans les Bibles hébraïques, est toujours considéré comme un monument de l’érudition biblique.

Levita était un Juif allemand qui avait fini par se retrouver en Italie, où il passa finalement treize ans de sa vie comme professeur particulier d’hébreu chez un cardinal et une grande partie du reste de son temps à chercher du travail.

On aimerait pouvoir dire que ce roman de chevalerie en yiddish était peuplé de scènes de princesses allant au « mikveh » et de chevaliers enroulant des « tefilin » autour de leur bras en cotte de mailles, mais la déception est ce qui fait du yiddish, le yiddish.
L’histoire de Bove, c’est essentiellement Hamlet rencontrant Mike Hammer à cheval.
La mère de Bove organise l’assassinat de son père, le roi d’Antona, et épouse ensuite l’assassin. Craignant que Bove veuille plus tard venger son père, sa mère et son nouveau mari essayent de le tuer aussi. Bove s’échappe, est vendu comme esclave en Flandre, sauve la Flandre de l’invasion des – qui d’autres? – Babyloniens, saute sur un cheval magique (Arondel s’appelle Rundele en yiddish – vous arrivez à garder votre sérieux devant un cheval de guerre qui s’appelle Rundele?), et s’en va libérer le roi flamand de captivité – un jour comme un autre dans la vie d’un locuteur yiddish, seulement adouci par son amour pour la princesse Druziana, fille du roi des Flandres. Beaucoup d’autres aventures s’ensuivent avant que tout ne s’arrange à la fin. Bove tue le petit-ami de maman, enferme sa mère dans un couvent (où les religieuses, à moins qu’elles aient fait vœu de silence, devaient aussi parler yiddish), et vit heureux pour toujours avec Druziana et leurs jumeaux.

C’est assez peu crédible à première vue. Les chevaliers et les dames parlant yiddish ne posent pas vraiment de problème – pensez à tous les nazis qui se parlent en anglais dans les films et les séries télévisées – mais à l’exception d’une longue scène dans laquelle Bove, bien que menacé de mort, refuse de se convertir à l’islam, le comportement général est complètement non juif; même les parties les plus réalistes du poème sont en dehors du domaine de toute vraisemblance juive.
Le lecteur le plus crédule, quelqu’un qui aurait cru tout le reste du livre, n’aurait jamais pu être convaincu de l’existence d’un chevalier juif – aussi invraisemblable que l’existence d’un chevalier du Ku-Klux-Klan de nos jours. Même en admettant ces impossibilités – Bove n’est pas plus invraisemblable que la plupart des films d’action -, certaines parties du poème restent étranges y compris selon les normes du roman chevaleresque.
Le roman commence à peine qu’on tombe sur ce qui doit être considéré comme l’acte le plus incroyable de toute la littérature yiddish.

La mère de Bove, Brandonya, décide d’utiliser du poison pour le mettre à l’écart. C’est inhabituel, mais pas inédit dans la littérature. Mais seul un poète juif, un poète ayant le yiddish dans l’âme, s’éloignerait autant de sa source originelle que de la faire essayer de l’empoisonner de la manière la plus sournoise qu’on puisse imaginer.
Bove rentre à la maison une nuit, fatigué et affamé.
Maman lui a laissé un casse-croûte, et c’est seulement grâce à la bonne étoile de Bove – et à sa place centrale dans l’intrigue – que la servante l’avertit que le poulet, ingrédient du bouillon juif vital, a été empoisonné.

Le Bove Bukh eut un succès fou et restant en impression presque constamment pendant près de cinq cents ans. Vers la fin du XVIIIe siècle, des adaptations modernisées commencèrent à être publiées sous le titre Bove Mayse, et la dernière édition populaire, en prose plus ou moins moderne, fut publiée en 1909-10.

Bien que jamais complètement oublié, le Bove Bukh commença à perdre du terrain dans l’imagination populaire une fois que la vogue du roman de chevalerie fut passée. Bove lui-même était entré depuis longtemps dans la langue, et il y resta là longtemps après que la plupart de ses locuteurs eurent une idée de ce que la partie Bove d’une Bove mayse était censée signifier.

La phrase semble avoir été si bien ancrée qu’elle était ressentie comme indispensable, si bien que les masses parlant le yiddish soumirent le mot Bove à un processus connu sous le nom d’assimilation. L’assimilation a lieu dans presque toutes les langues, et n’a rien à voir avec le fait de sortir avec un(e) goy ou l’achat d’un arbre de Noël.
La seule chose qui arriva à Bove, c’est que son nom fut changé.

Et changer le nom est l’essence de ce genre d’assimilation. Un mot qui a par ailleurs disparu de la langue continue à apparaître dans des composés ou des phrases où il n’a plus de sens, donc il est assimilé à – remplacé par – un mot à consonance similaire, indépendamment du fait que le mot qui remplace a plus de sens ou non que le terme remplacé. C’est familier, c’est confortable, et les gens trouveront un moyen de l’adapter.

Une fois que Bove eut reculé dans l’imagination générale, il dut être remplacé. Ce qui est intéressant à propos de bobe, le mot choisi pour le remplacer, c’est son origine slave. Sur plus de 5 200 lignes, il n’y a pas plus d’un mot slave dans le Bove Bukh. Comme c’est seulement du vivant de Levita que le centre de la vie juive européenne commença à se déplacer vers l’Est, la substitution apparemment banale de Bobe pour Bove renferme l’histoire des Juifs yiddishophones et de leur langue. Passer de Bove à Bobe aurait pris un minimum d’un siècle, et un siècle est une estimation optimiste.
Le fait que bobe-mayse s’insère dans le même cadre général que le « conte des vieilles femmes » n’est, qu’un heureux accident. Les locuteurs yiddish n’ont eu aucun mal à réinterpréter « l’incroyable histoire des chevaliers et de leurs exploits » en « une histoire incroyable sur les bons et les mauvais jours comme pourrait vous la raconter votre grand-mère. »
Une connerie est une connerie et n’importe quel con peut la faire. Mais pour passer d’un héros à cheval à une vieille dame édentée, pour faire d’Errol Flynn une bube juive, il fallait faire le voyage de Venise à Vilna, et tout ce qu’un tel voyage implique.

(d’après Michael Wex in « Kvetch »)

Jacob Pavlovitch Adler

Ephéméride | Jacob Pavlovitch Adler [12 Février]

12 février 1855

Naissance à Odessa de Jacob Pavlovitch Adler, un des plus grands acteurs du théâtre yiddish.

On l’appelait avec déférence « nesher hagodl » (le grand aigle), un jeu de mots honorifique sur son nom de famille – Adler signifie « aigle » en yiddish.
L’acteur Jacob P. Adler (1855-1926) était le doyen de la scène yiddish depuis ses premières années dans le Bowery jusqu’après la première guerre mondiale. Il avait une présence magnétique sur scène, un physique saisissant, une voix sonore, un flair pour les effets scéniques et un tempérament flamboyant – autant d’atouts essentiels pour créer un charisme inégalé.
Originaire d’Odessa, Adler commença sa carrière en Russie au début de la période Goldfaden, déménagea à Londres, où il perfectionna son métier, et s’installa à New York en 1890 à l’âge de 35 ans.
Admirateur de la culture russe, il joua un rôle décisif dans l’introduction du drame littéraire sur la jeune scène yiddish. En 1891, il commanda une pièce à Jacob Gordin, un écrivain juif russe nouvellement arrivé, et le soutint à fond lorsque la pièce, « Sibérie », dans laquelle Adler jouait également, ne rencontra pas l’adhésion auprès public.
La confiance d’Adler paya; l’année suivante, Gordin écrivit le succès phénoménal le « Roi Lear juif », dans lequel Adler présentait le portrait émouvant d’un vieil homme pathétique mis à la rue par ses deux filles après qu’il eut partagé ses biens entre elles.
« Chacun de ses regards, chaque mouvement de sa lèvre tremblante et sa tentative de restaurer son ancienne autorité, sont illustrés par le grand talent de l’interprète », écrivit le critique de théâtre Louis Lipsky en 1903.

Au fil des ans, Adler créa une riche galerie de personnages: vieillards, amants, rebelles, idéalistes et fous, tous restés dans son répertoire.
Son Shylock, un rôle dans lequel Adler apparut pour la première fois en 1901 dans une production en yiddish du « Marchand de Venise », et qu’il répéta en 1903 et en 1905 en yiddish avec une distribution anglophone, fut particulièrement remarqué.
Par là, il se présentait au monde entier comme un acteur à égalité avec les autres grands interprètes shakespeariens de son époque, y compris l’illustre Henry Irving, qui avait transformé la représentation de Shylock.
Adler offrait une interprétation entièrement juive du personnage et introduisit audacieusement dans son jeu des traditions juives, telles que déchirer son vêtement en signe de deuil, après l’enlèvement et la conversion de Jessica.

En 1917, Louis Lipsky rédigea cette analyse du style de jeu d’Adler: « Il aime poser, adopter des attitudes frappantes. Ses gestes sont majestueux et impressionnants. Il peu jouer avec une grande dignité dans l’attitude et le ton « .
Bien que partisan du réalisme scénique de son époque, Adler aimait les rôles mélodramatiques. Méticuleux dans sa préparation et prêtant une grande attention aux détails, à la vraisemblance et au ton, il se lançait dans ses personnages avec une imagination ouverte qui permettait les ajustements sur l’inspiration du moment.
Lipsky en donnait une illustration avec la célèbre interprétation de Shylock par Adler: « Dans la scène du procès, quand le juge … statue contre lui, il rassemble les balances et le couteau, et le sac d’or, et avec un geste de mépris les jette aux pieds du juge en s’écriant « Que le diable fasse affaire avec vous », en s’apprêtant à partir: « Ce geste, dit Lipsky, dans lequel Adler mit une émotion nettement juive » fut le produit d’une inspiration du moment. et c’est seulement quand l’esprit l’émeut qu’il se souvient de le répéter. »

La star, écrit-il plus loin, avait un appétit de contrastes et utilisait des effets de lumière pour ponctuer des scènes avec des transitions abruptes et des explosions momentanées de passion. Avec Adler toujours au centre de la production, son penchant pour les effets de scène ne profitait pas toujours au reste de la distribution.

Adler créa des personnages profondément émouvants. Lipsky se souvient d’une scène mémorable dans « Le Mendiant d’Odessa », une adaptation du mélodrame de Felix Pyat, « Le chiffonnier de Paris », dans laquelle Adler jouait un vieil homme gardant le berceau d’un enfant trouvé: « Il dressait un portrait de la sénilité, la bouche béante et les yeux creusés, dont chaque mot était un murmure et chaque geste, un geste d’un vieil homme dont la machine était rouillée. »

Le mélodrame Broken Hearts de Zalmen Libin offrait une autre scène fascinante, quand le personnage d’Adler entrait chez sa fille mourante: « Il n’avait pas un mot à dire, mais se tenait à la porte et appuyait sa tête contre le chambranle de la porte ». La scène, rapporta le New York Times, pétrifia le public.

Adler subit une attaque cérébrale majeure six ans avant son décès le 31 mars 1926, à l’âge de 71 ans.
On a rapporté que, trois ans avant sa mort, il avait dit à son entrepreneur de pompes funèbres qu’il souhaitait avoir les plus belles funérailles qu’un acteur yiddish ait jamais eues.
Son vœu fut exaucé. Des dizaines de milliers d’admirateurs, l’ensemble du monde du théâtre yiddish, des représentants des institutions juives et de Broadway vinrent lui rendre hommage. Ce fut l’une des cérémonies les plus imposantes et les plus impressionnantes dans l’histoire du Lower East Side.

(Source: Edna Nahson in « New York’s Yiddish Theater from the Bowery to Broadway »)

[Joseph David Sinzheim]

Ephéméride |Joseph David Sinzheim [11 Février]

11 février 1812

Décès à Paris de Joseph David Sinzheim, rabbin de Strasbourg, président du Grand Sanhédrin convoqué par Napoléon 1er et premier Grand Rabbin De France.

En revenant de la campagne d’Austerlitz, Napoléon s’arrêta les 22 et 23 janvier 1806, à Strasbourg, où le préfet et les notabilités du département lui firent entendre de vives doléances au sujet des Juifs. « Ils envahissaient, disait-on, toutes les professions de brocanteurs et de marchands; ils ruinaient les cultivateurs par l’usure et les expropriaient; ils seraient bientôt propriétaires de toute l’Alsace ».

Napoléon avait une piètre opinion des commerçants et des financiers. On s’imagine aisément quels pouvaient être ses sentiments à l’égard de ceux qu’on lui dépeignait comme des usuriers.

Or à peine fut-il de retour à Paris, que son attention fut de nouveau attirée sur la question juive par un article de de Bonald, paru dans le Mercure de France du 5 février 1806, et dans lequel l’écrivain catholique accusait la religion juive de favoriser la « dépravation » du peuple juif et de les empêcher de devenir de bons citoyens.

L’Empereur ayant promis aux Alsaciens de « mettre bon ordre » à la situation qu’il lui avaient signalée, demanda l’avis du ministre de l’Intérieur et de la Justice et, après avoir examiné leurs rapports, il demanda au Conseil d’Etat d’examiner s’il était possible d’annuler purement et simplement les hypothèques prises par les Juifs, de leur interdire pendant dix ans d’en prendre de nouvelles et de retirer les droits de citoyen à ceux qui ne possédaient pas de propriété.

Le Conseil d’Etat jouait alors un rôle de premier plan, à peu près identique à celui que joue de nos jours le Conseil des Ministres.
Le président de la section de l’intérieur confia le rapport au jeune Molé, futur ministre de l’Empire et de la Restauration. Animé des mêmes dispositions hostiles que de Bonald, Molé conclut en faveur de l’adoption des mesures d’exception contre les Juifs, du moins pour les transactions d’intérêt privé. La majorité de la Section, choquée par cette atteinte à la liberté des cultes et à l’égalité des citoyens, se prononça contre ce rapport et, pour la séance pleinière du Conseil d’Etat, le rapport fut confié à Beugnot. Celui-ci s’éleva contre les mesures d’exception projetées; mais il eut le tort, aux yeux de l’Empereur, de plaider au nom des grands principes et d’invoquer la justice. Napoléon n’aimait pas les « idéologues ». Aussi réfuta-t-il la thèse de Beugnot avec vivacité :

« Le gouvernement français, dit l’Empereur, ne peut voir avec indifférence une nation avilie, dégradée, capable de toutes les bassesses, posséder exclusivement les deux beaux départements d’Alsace; il faut considérer les Juifs comme nation et non comme secte. C’est une nation dans la nation ».
Il a donc, estime-t-il, le droit de leur imposer des lois d’exception. Et, pour bien montrer au Conseil d’Etat qu’il fait peu de cas de son avis et que c’est son opinion qui, en définitive, doit primer, il demande à entendre le rapport de Molé.

Au cours de la séance du 7 mai, il revient sur la nécessité d’établir des lois spéciales pour « corriger les Juifs » : « On doit, dit-il, leur interdire le commerce parce qu’ils en abusent, comme on interdit à un orfèvre son état lorsqu’il fait du faux or ».

Il est convaincu que si les Juifs sont des usuriers, « le mal ne vient pas des individus mais de la Constitution même de ce peuple ». Et il propose de réunir « les Etats généraux des Juifs, c’est-à-dire d’en mander à Paris cinquante ou soixante et les entendre. Je veux, dit-il, qu’il y ait une Synagogue (assemblée) des Juifs à Paris, le 15 juin. »

Son plan était, en somme, de se servir des Juifs eux-mêmes pour corriger les Juifs, au besoin malgré eux. En attendant d’élaborer une loi nouvelle, il accorda un sursis d’un an aux cultivateurs pour le payement de leurs dettes (30 mai 1806).

L’assemblée des notables juifs. convoquée en fait pour le 15 juillet, ne se réunit que le 26 juillet. Les députés des Juifs étaient au nombre de 111, soit 84 pour la France et 27 pour les départements transalpins et l’Italie. Parmi ces députés il n’y avait que 15 rabbins. Le programme qui leur était proposé était le suivant : « Faire des Juifs des citoyens utiles, concilier leurs croyances avec les devoirs des Français, éloigner les reproches qu’on leur a faits et remédier aux maux qui les ont occasionnés… »

La présidence de l’assemblée fut donnée à Abraham Furtado, grand financier bordelais (dont la famille habita Bayonne) et les fonctions de secrétaire furent confiées à Isaac Samuel Avigdor et à Rodrigues. Les maîtres des requêtes au Conseil d’Etat Molé. Portalis et Pasquier furent désignés par l’empereur pour suivre les travaux de l’assemblée et reçurent le titre de Commissaires aux affaires juives.

Au cours de la première séance, le 29/7/1806. Molé prononça un discours froidement blessant, dans lequel il déclara que les plaintes élevées contre l’usure étaient fondées et que l’Empereur avait voulu entendre les Juifs sur les moyens de les guérir de leurs défauts. Il poursuivit par cette déclaration : « Sa Majesté veut que vous soyez français. C’est à vous d’accepter un pareil titre et de songer que ce serait y renoncer que de ne pas vous en rendre dignes ». Et il soumit à leurs délibérations les 12 questions suivantes :

1. Est-il licite aux Juifs d’épouser plusieurs femmes?
2. Le divorce est-il permis par la religion juive?
3. Une Juive peut-elle se marier avec un chrétien et une chrétienne avec un Juif?
4. Aux yeux des Juifs, les Français sont-ils leurs frères ou sont-ils des étrangers?
5. Dans l’un et dans l’autre cas, quels sont les rapports que leur loi leur prescrit avec les Français qui ne sont pas de leur religion ?
6. Les Juifs nés en France et traités par la loi comme citoyens français regardent-ils la France comme leur patrie? ont-ils l’obligation de la défendre? sont-ils obligés d’obéir aux lois et de suivre les dispositions du Code Civil?
7. Qui nomme les rabbins?
8. Quelle juridiction de police exercent les rabbins parmi les Juifs ? Quelle police judiciaire ?
9. Ces formes d’élection, cette juridiction de police judiciaires sont-elles voulues par leurs lois ou simplement consacrées par l’usage ?
10. Est-il des professions que la loi leur défende ?
11. La loi des Juifs leur défend-elle de faire l’usure à leurs frères ?
12. Leur défend-elle ou leur permet-elle de faire l’usure aux étrangers ?

La question la plus épineuse était la troisième, celle qui avait trait aux mariages mixtes. Elle donna lieu à de violentes discussions entre les rabbins et certains laïcs et la résolution adoptée fut assez ambiguë.

Mais à la quatrième question, tous les députés furent unanimes à répondre : « La France est notre patrie, les Français sont nos frères ». Et à la question 6, sans s’être concertés, ils répondirent tous d’une seule voix, qu’ils étaient prêts à défendre la France jusqu’à la mort. En réponse à la dixième question, ils rappelèrent que, non seulement la Loi juive n’interdisait aucune profession, mais que, selon le Talmud, le père de famille qui n’enseigne aucun métier à son fils est considéré comme l’ayant préparé à la vie des brigands.
En ce qui concerne l’usure, l’assemblée n’eut pas de peine à démontrer que la loi juive ne la tolère pas et que c’est par une confusion voulue qu’on attribue le sens d’usure au mot qui veut dire « intérêts ».

La délimitation exacte des pouvoirs juridiques des rabbins intéressait au plus haut point l’Empereur. Napoléon qui avait tout mis en oeuvre pour soumettre à sa volonté toutes les puissances autonomes, telles que la Papauté, craignait de trouver dans les rabbins une autorité qui contrecarrerait la sienne. L’assemblée, en majorité laïque, fit aisément bon marché de la juridiction rabbinique et répondit qu’elle n’existait plus. C’était traiter bien légèrement une question dont les laïcs ne paraissent pas avoir soupçonné la gravité.

Les députés des Juifs avaient, en somme, accordé toutes les concessions que l’Empereur avait exigées. sans même, peut-être, se soucier suffisamment de la répercussion que certaines d’entre elles pourraient avoir sur la vie juive. En guise de remerciements, les Commissaires leur reprochèrent, dans leur rapport, d’avoir cherché, avec plus de soin, à faire l’apologie des Juifs plutôt qu’à exposer scrupuleusement leurs usages intérieurs.

Les réponses des notables ne pouvaient que donner satisfaction à l’Empereur. Mais celui-ci n’eut pas de peine à se rendre compte que rien ne lui garantissait l’application de mesures prises par des députés qui ne représentaient pas l’opinion juive, puisqu’ils avaient été nommés par les préfets, et qui ne jouissaient d’aucune autorité, aux yeux de la loi juive, pour imposer à leurs congénères la moindre modification aux usages en vigueur. Seul, lui dit-on, un Sanhédrin (Tribunal) réunissant des rabbins d’une autorité religieuse incontestée, avait le droit de prononcer sur de semblables matières. Séduit par l’idée de faire donner une consécration religieuse et légale à ses volontés et d’étonner le monde en jouant le rôle d’un nouveau Moïse, c’est-à-dire d’un nouveau législateur du Judaïsme, il décida de convoquer un grand Sanhédrin qui entérinerait solennellement les décisions prises par l’Assemblée des Notables.
Il était convaincu que les mesures édictées par une telle Assemblée prendraient force de Loi aux yeux du judaïsme universel, au même titre que le Schul’han Aruch. le Code rituel en usage depuis le 16ème siècle.

Ce grand Sanhédrin devait compter 71 membres, dont au moins deux tiers, soit 45, en possession du diplôme rabbinique.
Autant la réunion de l’Assemblée des notables avait été improvisée, autant celle du Sanhédrin fut l’objet d’une préparation minutieuse. Les Commissaires de l’Empereur allèrent jusqu’à demander à collaborer à la rédaction de la prière d’inauguration ainsi qu’au programme de la cérémonie.

David Sintzheim, rabbin de Strasbourg, fut nommé Chef du Sanhédrin (Nassi), Benoît Sauveur Segré, rabbin de Verceil (Piémont), premier assesseur (Ab Beth Din) et Abraham Cologna, rabbin de Mantoue, second assesseur, (Ha’ham), Furtado et le rabbin Cracovia, rapporteurs, Michel Berr, secrétaire.

La première réunion solennelle eut lieu à l’Hôtel de Ville de Paris, le 9 février, après une imposante cérémonie à la synagogue de la rue Sainte Avoye. Le 16 février, les membres du Sanhédrin se mirent d’accord pour adopter un costume officiel, comprenant pour les membres laïcs, le port de l’épée.

Le grand Sanhédrin tint huit séances entre le 4 février et le 9 mars 1807. Ses membres, choisis comme ceux de l’Assemblée des notables, avec un soin tout particulier par les préfets, parmi les rabbins ou les laïcs jugés bien disposés en faveur de la doctrine napoléonienne, savaient ce qu’on attendait d’eux : la consécration des décisions de l’Assemblée des Notables. D’ailleurs, pour éviter toute équivoque à ce sujet, le 16 février, Napoléon envoya aux chefs du Sanhédrin, par l’intermédiaire de ses commissaires, des directives très nettes et bien détaillées.

Au cours de la séance solennelle de clôture, le 9 mars, le rabbin David Sintzheim, président (nasi) du Grand Sanhédrin, lut une importante déclaration, dans laquelle il résumait les travaux de l’Assemblée.

« …Nous nous sommes constitués, dit-il, en Grand Sanhédrin, afin de trouver en nous le moyen et la force de rendre des ordonnances religieuses conformes aux principes de nos saintes lois… Les ordonnances apprendront aux nations que nos dogmes se concilient avec les lois civiles sur lesquelles nous vivons, et ne nous séparent pas de la Société des hommes.
En conséquence, nous déclarons: que la loi divine contient des dispositions religieuses et des dispositions politiques; que les dispositions religieuses sont, par leur nature, absolues et indépendantes des circonstances et des temps; qu’il n’en est pas de même des dispositions politiques (lesquelles) ne sauraient être applicables depuis qu’il (le peuple juif) ne forme plus un corps de nation… »

Puis il donna lecture des décisions doctrinales prises par l’Assemblée :

Article 1er. – Polygamie.
Il est défendu à tous les Israélites de tous les Etats où la polygamie est prohibée par les lois civiles, et en particulier à ceux de l’Empire de France et du Royaume d’Italie, d’épouser une seconde femme du vivant de la première, à moins qu’un divorce avec celle-ci, prononcé conformément, aux dispositions du Code Civil et suivi du divorce religieux, ne les ait affranchis des liens du mariage.

Art. 2. – Répudiation.
Nulle répudiation ou divorce ne pourra être fait selon les formes établies par la loi de Moïse, qu’après que le mariage aura été déclaré dissous par les tribunaux compétents (civils). En conséquence, il est défendu à tout rabbin… de prêter son ministère dans aucun acte de répudiation ou de divorce, sans que le jugement civil qui le prononce lui ait été exhibé en bonne forme…

Art. 3. – Mariage.
Il est défendu à tout rabbin ou autre personne de prêter leur ministère à l’acte religieux du mariage, sans qu’il leur ait apparu auparavant de l’acte des conjoints devant l’office civil.
Le grand Sanhédrin déclare, en outre, que les mariages entre israélites et chrétiens, contractés conformément aux lois du Code Civil, sont obligatoires et valables et que bien qu’ils ne soient pas susceptibles d’être revêtus de formes religieuses, ils n’entraîneront aucun anathème.

Art. 4. – Fraternité.
En vertu de la Loi donnée par Moïse aux enfants d’Israël…, qui nous ordonne d’aimer notre semblable comme nous-mêmes… et de ne faire à autrui que ce que nous voudrions qu’il nous fût fait, il serait contraire à ces maximes sacrées de ne pas regarder nos concitoyens, Français et Italiens, comme nos frères.

Art.5. – Rapports moraux.
Le grand Sanhédrin prescrit à tous les israélites, comme devoirs essentiellement religieux et inhérents à leur croyance, la pratique habituelle et constante, envers tous les hommes reconnaissant Dieu créateur du ciel et de la terre, quelque religion qu’ils professent, des actes de justice et de charité dont les Saints Livres leur prescrivent l’accomplissement.

Art. 6. – Rapports civils et politiques.
Un israélite né et élevé en France et dans le royaume d’Italie et traité par les lois des deux Etats comme citoyen, est obligé, religieusement, de les regarder comme sa patrie, de les servir, de les défendre, d’obéir aux lois, et de se conformer, dans toutes ses transactions aux dispositions du Code Civil.
En outre… tout israélite appelé au service militaire est dispensé par la loi, pendant la durée du service, de toutes les obligations religieuses qui ne peuvent se concilier avec lui.

Art 7. – Professions utiles.
Considérant… qu’il résulte de la lettre et de l’esprit de la loi mosaïque que les travaux corporels étaient en honneur parmi les enfants d’Israël, et qu’il n’est aucun art mécanique qui leur soit nominativement interdit, puisque la Sainte Ecriture les invite et leur commande de s’y livrer… et que cette doctrine est confirmée par le Talmud, le grand Sanhédrin ordonne à tous les israélites, et en particulier à ceux de France et du royaume d’Italie, qui jouissent maintenant des droits civils et politiques, de rechercher et d’adopter les moyens les plus propres à inspirer à la jeunesse l’amour du travail, et à la diriger vers l’exercice des arts et métiers ainsi que des professions libérales… Invite, en outre, les Israélites… à acquérir des propriétés foncières, comme un moyen de s’attacher davantage à leur patrie; à renoncer à des occupations qui rendent les hommes odieux ou méprisables aux yeux de leurs concitoyens, et à faire tout ce qui dépendra de nous pour acquérir leur estime et leur bienveillance.

Art. 8. – Prêt entre Israélites.
Le mot Nésche’h, que l’on a traduit par celui d’usure, a été mal interprété ; il n’exprime, dans la langue hébraïque, qu’un intérêt quelconque et non un intérêt usuraire… En conséquence, le grand Sanhédrin ordonne à tous les Israélites… de n’exiger aucun intérêt de leurs coreligionnaires, toutes les fois qu’il s’agira d’aider le père de famille dans le besoin, par un prêt officieux; statue, en outre, que le profit légitime du prêt entre coreligionnaires n’est religieusement permis que dans le cas de spéculations commerciales, qui font courir un risque au prêteur… selon le taux fixé par la loi de l’Etat.

Art. 9. – Prêt entre Israélites et non-Israélites.
Le mot No’hri ne s’applique qu’aux individus des nations étrangères et non à des concitoyens, que nous regardons comme nos frères. (Mais) même à l’égard des nations étrangères, l’Ecriture Sainte, en permettant de prendre d’elles un intérêt, n’entend point parler d’un profit excessif et ruineux…
En conséquence, le grand Sanhédrin ordonne de ne faire aucune distinction, à l’avenir, en matière de prêt, entre concitoyens et coreligionnaires;
Déclare que toute usure est indistinctement défendue, non seulement d’Hébreu à Hébreu et d’Hébreu à concitoyen d’une autre religion, mais encore avec les étrangers de toutes les nations, regardant cette pratique comme une iniquité abominable aux yeux du Seigneur.

La rédaction de l’article 3 donna lieu à une discussion serrée. Napoléon ne prétendait rien moins que de voir les rabbins bénir les unions mixtes et les recommander « comme moyen de protection et de convenance pour le peuple juif ». Il voulait que, dans chaque département, sur trois mariages, on n’en autorisât que deux entre juifs et juives et que l’autre fût obligatoirement un mariage mixte.
Pas plus que l’Assemblée des Notables, le grand Sanhédrin ne voulut accepter cette atteinte à la liberté religieuse d’Israël et il opposa une résistance acharnée aux prétentions de l’empereur.
Celui-ci dut se contenter du compromis que nous avons énoncé plus haut.

Quelle pouvait être l’autorité d’un Sanhédrin réuni en France et par ordre d’un empereur chrétien ? Ce tribunal, ou ce Conseil, avait déjà contre lui l’hostilité de la plupart des gouvernements européens, qui voyaient en lui une manoeuvre destinée à grouper les sympathies du judaïsme mondial à Napoléon. Il essuya, plus violemment encore, celle de la plupart des rabbins de l’Europe centrale et de l’Europe orientale.

L’empereur d’Autriche mit tout en oeuvre pour empêcher ses sujets israélites de s’associer aux travaux du Sanhédrin. Il n’avait, à vrai dire, pas à se donner tant de peine : la majorité du judaïsme autrichien, très attachée à la tradition, nourrissait une violente antipathie contre cette Assemblée. Les rabbins de Moravie, avaient déclaré que l’octroi des droits de citoyen, « en échange de l’abandon du Talmud », équivaudrait, pour eux, à une conversion au christianisme.

Même en France et en Italie, le Sanhédrin provoqua de la méfiance du côté d’un bon nombre d’israélites orthodoxes.

Du point de vue religieux, les décisions du Grand Sanhédrin restaient contestables. Du point de vue français, il leur fallait une consécration légale. Napoléon attendit pour la leur donner la mise au point d’un « Règlement Organique du Culte mosaïque ». Elaboré par l’Assemblée des Notables, le 10 décembre 1806, le règlement, longuement débattu au Conseil d’Etat, parut le 17 mars 1808. En voici les principales dispositions :

Article 1er. – Il sera établi une synagogue et un Consistoire israélite dans chaque département renfermant 2.000 individus professant la religion de Moïse…

4. Chaque synagogue particulière sera administrée par deux notables et un rabbin, lesquels seront désignés par l’autorité compétente.

5. Il y aura un grand rabbin par synagogue consistoriale.

6. Les consistoires seront composés d’un grand rabbin, d’un autre rabbin, autant que faire se pourra, et de trois autres israélites….

7. Le Consistoire sera présidé par le plus âgé de ses membres, qui prendra le nom d’Ancien du Consistoire.

8. Il sera désigné par l’autorité compétente, dans chaque circonscription, des notables, au nombre de 25, choisis parmi les plus imposés et les plus recommandables des israélites.

9. Les notables procéderont à l’élection des membres du Consistoire, qui devront être agréés par l’autorité compétente.

11. Tout israélite qui voudra s’établir en France ou dans le royaume d’Italie, devra en donner connaissance, dans le délai de trois mois, au Consistoire le plus voisin du lieu où il fixera son domicile.

12. Les fonctions du Consistoire sont :
– De veiller à ce que les rabbins ne puissent donner, soit en public, soit en particulier, aucune instruction ou explication de la loi qui ne soit conforme aux réformes de l’Assemblée, converties aux décisions doctrinales par le grand Sanhédrin.
– De maintenir l’ordre dans l’intérieur des synagogues…
– D’encourager, par tous les moyens possibles, les israélites… à l’exercice des professions utiles et de faire connaître à l’autorité ceux qui n’ont pas des moyens d’existence assurés.
– De donner, chaque année, à l’autorité, connaissance du nombre des conscrits israélites de la circonscription.

20. Aucun rabbin ne pourra être élu : 1. s’il n’est natif ou naturalisé français ou Italien du royaume d’Italie; 2. s’il n’apporte une attestation de capacité… et, à dater de 1820, s’il ne sait la langue française en France, et l’italienne dans le royaume d’Italie. Celui qui joindra à la connaissance de la langue hébraïque quelque connaissance des langues grecque et latine sera préféré, toutes choses égales d’ailleurs.

21. Les fonctions des rabbins seront :
– d’enseigner la religion et
– la doctrine renfermée dans les décisions du Grand Sanhédrin ;
– de rappeler en toute circonstance l’obéissance aux lois, notamment et en particulier à celles relatives à la défense de la patrie…
– de faire considérer aux Israélites le service militaire comme un devoir sacré…
– de prêcher dans les synagogues et réciter les prières qui s’y font en commun pour l’empereur et la famille impériale ;
– de célébrer les mariages et de déclarer les divorces, à condition, bien entendu, que les intéressés aient justifié, au préalable, de l’acte civil de mariage ou de divorce.

Ce règlement fut complété par le décret du 11 décembre1808 sur l’organisation des Consistoires.
Il porte bien la griffe napoléonienne : l’autorité rabbinique y est complètement annihilée. Le rabbin y est réduit au rôle d’exécuteur des volontés impériales, et, pour être sûr qu’il ne se dérobera pas aux obligations qu’on lui impose, l’empereur a pris la précaution de le mettre sous la tutelle des représentants laïcs des communautés.

Cette liberté « dirigée », qui favorisa incontestablement l’accession des Juifs à toutes les carrières, fit oublier les mesures brutales de l’empereur, et du Nord au Midi, de l’Est à l’Ouest, en hébreu, en français et même en allemand, de nombreux poètes chantèrent, en des odes dithyrambiques, l’ « aigle incomparable », au prestige, certes, inégalé.

Les Juifs devaient bien, après tout, une certaine reconnaissance à Napoléon, car, grâce à lui. le mouvement d’émancipation se propagea à travers d’autres pays : la Hollande, une partie de l’Italie, la Suisse, la Confédération Rhénane (avec Mayence et Francfort), la ville libre de Hambourg. Malheureusement à la chute de Napoléon, presque tous ces pays, (à l’exception de la Hollande), retirèrent aux Juifs les avantages que leur avait concédés l’empereur des Français.

Source: Grand Rabbin Léon Berman, Histoire des Juifs de France des origines à nos jours (Paris, 1937)

Le roi Sigismond II Auguste de Pologne

Ephéméride | Le roi Sigismond II Auguste de Pologne [10 Février]

10 février 1574

Le roi Sigismond II Auguste de Pologne est inhumé dans la Cathédrale du Wawel à Cracovie. Son règne est considéré comme l’apogée de « l’Age d’Or » du judaïsme en Pologne. Age d’or tout relatif quand même…

Sigismond II, souverain cultivé et dans une certaine mesure libéral d’esprit, succédait à son père Sigismond Ier le Vieux, qui avait déjà été un protecteur des Juifs.
Auguste (1548-1572) suivit dans ses relations avec les Juifs les mêmes principes de tolérance et de non-ingérence que ceux qu’il suivait généralement dans son attitude envers les citoyens non chrétiens et non catholiques de Pologne.
Au cours de la première année de son règne, Sigismond II, se conformant à la demande des Juifs de Grande-Pologne, ratifia, à la Diète polonaise générale tenue à Piotrkov, le vieux statut libéral de Casimir IV.
Dans le préambule du décret, le Roi déclara qu’il confirmait les droits et privilèges des Juifs pour les mêmes motifs que les privilèges spéciaux des autres États, c’est-à-dire en vertu de son serment de faire respecter la constitution.
Sigismond Auguste amplifia et consolida considérablement l’autonomie des communautés juives. Il accorda de grands pouvoirs administratifs et judiciaires aux rabbins et aux anciens du Kahal, sanctionnant l’application de la « loi juive » (c’est-à-dire de la loi biblique et talmudique) dans les affaires civiles et en partie criminelles entre Juifs (1551).
Dans les tribunaux généraux de voïvodie, dans lesquels des litiges entre Juifs et chrétiens étaient jugés, la présence de « seniors » juifs, (c.à.d. des anciens du Kahal dûment élus), était nécessaire (1556).
Cette responsabilité des Juifs devant les cours royales ou des voïvodies constituait depuis longtemps l’un de leurs privilèges importants, puisqu’elle les exemptait des cours municipales ou magistrales, qui leur étaient aussi hostiles que les magistratures elles-mêmes.

Avec tous les états de Pologne, les Juifs réussirent à s’entendre raisonnablement, sauf avec le clergé catholique. Cet ennemi implacable du judaïsme redoubla ses efforts dès que Rome donna le signal de commencer la réaction contre l’hérésie montante du protestantisme et de combattre toutes les autres formes de croyance non-catholiques.
La politique de Paul IV, l’inquisiteur sur le trône de Saint-Pierre, trouva un écho en Pologne. Le nonce pontifical Lippomano, arrivé de Rome, conçut l’idée d’enflammer le zèle religieux des catholiques par un de ces spectacles sanglants que l’Église inquisitoriale montait de temps en temps « pour la plus grande gloire de Dieu ».
La rumeur courut qu’une femme pauvre de Sokhachev, nommée Dorothy Lazhentzka, avait vendu aux Juifs de la ville la sainte hostie reçue pendant la communion, et que l’hostie avait été poignardée par les « infidèles » jusqu’à ce qu’elle commence à saigner. Sur l’ordre de l’évêque de Chelm, trois Juifs accusés de ce sacrilège et leur complice Dorothy Lazhentzka furent jetés en prison, mis au supplice et finalement condamnés à mort. En apprenant ces événements, le roi ordonna au staroste de Sokhachev d’arrêter l’exécution de la sentence de mort, mais le clergé se hâta d’exécuter le verdict, et les présumés blasphémateurs furent brûlés sur le bûcher (1556).

Avant leur mort, les Juifs martyrs firent cette déclaration:
« Nous n’avons jamais poignardé l’hostie, parce que nous ne croyons pas que l’hostie est le corps divin, sachant que Dieu n’a ni corps ni sang.
Nous croyons, comme l’ont fait nos ancêtres, que le Messie n’est pas Dieu, mais Son messager.
Nous savons également par expérience qu’il ne peut y avoir de sang dans la farine. »

Ces protestations de foi monothéiste furent réduites au silence par le bourreau, qui ferma « la gueule des criminels avec des torches enflammées ».

Sigismond Auguste fut choqué par ces procédés révoltants, qui avaient été conçus par le Nonce Lippomano. Il comprit rapidement qu’au fondement de l’absurde rumeur concernant l’hostie « blessée » se trouvait une « pieuse imposture », le désir de démontrer la vérité du dogme eucharistique dans sa formulation catholique (le pain de la communion en tant que corps de Christ), qui était rejetée par les calvinistes et l’aile extrême de la Réforme.
« Je suis choqué par cette hideuse vilénie », s’exclama le roi dans un accès de scepticisme religieux, « je ne suis pas non plus suffisamment dépourvu de bon sens pour croire qu’il pourrait y avoir du sang dans l’hostie ».
La conduite de Lippomano suscita en particulier l’indignation des protestants polonais, qui, pour des raisons théologiques, ne pouvaient accréditer la fable médiévale des hosties miraculeuses.

Tout cela n’empêcha pas les ennemis des Juifs d’exploiter l’affaire de Sokhachev aux fins d’agitation anti-juive. C’est vraisemblablement à cause de cette agitation que la « constitution » anti-juive adoptée par la Diète de 1538 fut, sur l’insistance de nombreux députés, confirmée par les Diètes de 1562 et 1565.
Les articles de cette « constitution » antisémite furent également incorporés dans le « Statut de Lituanie » promulgué en 1566. Ce « statut » interdisait aux Juifs de porter le même style de vêtements que les chrétiens, de s’habiller élégamment, de posséder des serfs ou de garder des domestiques de la foi chrétienne, et d’occuper des postes offociels parmi les chrétiens, les deux dernières restrictions étant étendues aux Tatars et autres « infidèles ».
Les calomnies médiévales trouvèrent un terrain favorable jusqu’en Lituanie. En 1564, un Juif fut exécuté à Bielsk, accusé d’avoir tué une fille chrétienne, bien que la malheureuse ait proclamé haut et fort son innocence sur les marches de l’échafaud. Les tentatives de fabrication de procès similaires dans d’autres localités lituaniennes ne manquèrent pas non plus.

Pour mettre fin à l’agitation entretenue par les fanatiques et les obscurantistes, le roi publia deux décrets, en 1564 et 1566, selon lesquels il était strictement interdit aux autorités locales d’intenter des poursuites contre les Juifs pour meurtre rituel ou profanation d’hosties.
Sigismond Auguste déclara que tant l’expérience que les déclarations papales avaient prouvé l’absence de fondement de telles accusations; que, conformément aux anciens privilèges juifs, toutes ces accusations devaient être justifiées par le témoignage de quatre témoins chrétiens et de trois témoins juifs, et qu’enfin la juridiction dans tous ces cas appartenait au roi lui-même et à son Conseil à la Diète générale.

Peu de temps après, en 1569, le traité dénommé « Union de Lublin » fut conclu entre la Lituanie et la Couronne, ou Pologne proprement dite, prévoyant une coopération administrative et législative plus étroite entre les deux pays. Cela aboutit à la coordination de la législation constitutionnelle des deux parties de la « République », ce qui, à son tour, affecta de manière préjudiciable le statut des Juifs de Lituanie.
Ce dernier pays fut progressivement entraîné dans le courant général de la politique polonaise, et s’éloigna donc de l’ordre patriarcal des choses, qui avait construit la prospérité des Juifs au temps de Vitovt.

Sigismond Auguste mourut en 1572, trois ans après la conclusion de l’Union de Lublin. Les Juifs avaient de bonnes raisons de pleurer la perte de ce roi, qui avait été leur principal protecteur.
Sa mort marqua l’extinction de la dynastie des Jagiellons, et un nouveau chapitre commença dans l’histoire de la Pologne, « la période élective », quand les rois furent choisis par vote.

Après la mort sans enfant du dernier roi de la dynastie des Jagellons, les nobles polonais et lituaniens (szlachta) se réunirent à Varsovie pour empêcher les séparatistes d’agir et maintenir l’ordre juridique existant. Pour cela les citoyens devaient respecter inconditionnellement les décisions prises par le corps; et la confédération était une affirmation puissante que les deux états précédents seraient toujours étroitement liés.

En janvier, les nobles signèrent un document par lequel les représentants de toutes les grandes religions s’engageaient mutuellement à se soutenir et se tolérer. Un nouveau système politique naissait, aidé par la confédération qui contribuait à sa stabilité. La tolérance religieuse était un facteur important dans un État multi-ethnique et multi-religieux, car les territoires de l’Union étaient habités par de nombreuses populations d’origines ethniques différentes (Polonais, Lituaniens, Ruthéniens, Allemands et Juifs) et de différentes confessions (catholiques, protestants, orthodoxes, juifs et même musulmans). Ce pays était devenu ce que le cardinal Hozjusz appelait « un asile pour les hérétiques », un endroit où les sectes religieuses les plus radicales, cherchant à échapper à la persécution dans d’autres pays du monde chrétien, cherchaient refuge. Le clergé catholique, s’y opposait naturellement de toutes ses forces.

(Source: Simon Doubnov, Histoire des Juifs de Pologne et de Russie)

Sophie Tucker

Ephéméride |Sophie Tucker [9 Février]

9 février 1966

Disparition de Sophie Tucker, la Madonna yiddish.

Sophie Tucker avait l’habitude de commencer son numéro en disant que sa carrière remontait aux jours où la Mer Morte était seulement malade.

C’était, bien sûr, une légère exagération. Mais de 1907 presque jusqu’à sa mort en 1966, la paillarde Sophie Tucker fut la Madonna de son temps. Aujourd’hui, à une époque où la renommée se jette aussi vite que le journal de la veille, elle est largement oubliée.

Sophie Tucker fut une star internationale de la variété, du music-hall, et plus tard du cinéma, en yiddish et en anglais, au cours d’une carrière qui se prolongea plus de cinquante ans.
Elle était née Sophie Kalish en Russie alors que ses parents se préparaient à immigrer aux États-Unis. En émigrant, son père, qui craignait les conséquences pour avoir déserté l’armée russe, adopta le nom «Abuza» pour la famille. Alors qu’elle était âgée de trois mois, la famille s’installa à Hartford, dans le Connecticut, où elle géra avec succès un restaurant casher et une maison d’hôtes qui accueillaient de nombreux professionnels du spectacle.
Sophie Tucker se souvenait d’avoir servi des grands noms du théâtre yiddish tels que Jacob Adler, Boris et Bessie Thomashefsky, et Mme Lipsky. « Quel frisson quand j’ai pris la commande de Bertha Kalich! » racontait-elle.

Les gens du spectacle l’attiraient, mais ses parents, qui se méfiaient des « paskudnyaks », des salopards du music-hall qui passaient par la ville, l’incitèrent à se marier et à s’installer à Hartford. Dans son autobiographie « Some of These Days », Tucker écrit que sa mère était persuadée que « le mariage, le fait d’avoir des bébés et d’aider son mari à aller de l’avant étaient une carrière suffisante pour n’importe quelle femme. Je ne pouvais pas lui faire comprendre que ce n’était pas la carrière que je recherchais. C’était simplement que je voulais une vie qui ne consistait pas à passer la plupart de son temps au fourneau et devant l’évier de la cuisine. »

En guise de compromis, elle commença à chanter pour les clients qu’elle servait. Elle se souvenait: « Je me tenais dans l’espace étroit près de la porte et je chantais avec toute la dramatisation que je pouvais y mettre. A la fin du dernier refrain, entre moi et les oignons, il n’y avait plus un œil sec dans la place. »

Elle s’enfuit à Holyoke en 1903 avec le livreur de bière local, Louis Tuck. A son retour, ses parents organisèrent pour le couple, un mariage orthodoxe comme il convenait. Ils eurent un fils, Burt, né en 1906, peu ne avant qu’elle demande à son mari, dont elle trouvait qu’il ne travaillait pas assez dur, une séparation.
Peu après, Willie Howard des Howard Brothers, qui avait admiré son chant, lui donna une lettre de recommandation pour le compositeur bien connu Harold Von Tilzer. Elle quitta Hartford pour New York et changea son nom pour Tucker.

Bien que Von Tilzer ne fut pas de prime abord impressionné par ses talents, Tucker trouva vite du travail dans les cafés et les brasseries en plein air de New York, comme le Village allemand, en chantant contre des repas, une paye à la semaine et les pourboires des clients. Elle envoyait une grande partie de l’argent qu’elle gagnait à sa famille.

En 1907, Tucker fait sa première percée dans le music-hall en chantant à la soirée amateur de Chris Brown. Après sa première audition, elle entendit Brown marmonner à un collègue, « Elle est si grosse et si laide celle-là, la foule des premiers rangs va la conspuer. Mieux vaut prendre du bouchon et lui noircir le visage ». Malgré ses protestations, les producteurs affirmèrent qu’elle ne pouvait espérer du succès que maquillée en noire.
Vite engagée dans le circuit de Joe Woods en Nouvelle-Angleterre, elle devint connue comme une «chanteuse nègre de renommée mondiale», un rôle qu’elle ne pouvait supporter de laisser apprendre par sa famille.
Par chance, il lui arriva de perdre ses malles avec son attirail de scène tournée. Elle fit ses débuts sur scène à Boston sans maquillage, en déclarant à l’auditoire choqué: « Vous pouvez tous voir que je suis une fille blanche. Eh bien, je vais vous dire quelque chose de plus: je ne suis pas du Sud. Je suis une fille juive et j’ai juste appris cet accent du Sud en jouant les noires pendant deux ans. Et maintenant, monsieur le chef d’orchestre, veuillez jouer ma chanson. »

Il ne fallut pas longtemps avant que Sophie Tucker se produise sans maquillage noir devant des publics de plus en plus conquis. Des chansons comme « A Good Man Is Hard to Find », « I’m Living Alone and I Like It », « I Ain’t Takin’ Orders from No One » et « No Man is Ever Gonna Worry Me » furent des succès des hits auprès des spectateurs, hommes et femmes, dans des lieux comme le Tony Pastor’s Palace, le Reisenweber Souper Club, les salles de variétés aux États-Unis et les music-halls dans toute l’Europe. En 1910, le compositeur afro-américain Shelton Brooks composa sa chanson immensément populaire « Some of These Days ». Comme pour beaucoup d’autres chansons, Tucker en acheta les droits d’interprétation exclusifs.

En 1925, Jack Yellen signa peut-être sa chanson la plus célèbre, chantée en yiddish et en anglais, intitulée « My Yiddishe Momme ». La chanson fut créée par Willie Howard, puis par Belle Baker et Sophie Tucker après la mort de sa mère. Elle en fit un des 5 plus grands succès de l’année 1928. La chanson était surtout chantée dans les grandes villes américaines où il y avait un public juif assez important. Tucker expliquait: « Même si j’aimais la chanson et que c’était un succès sensationnel à chaque fois que je la chantais, je prenais toujours soin de ne l’utiliser que lorsque je savais que la majorité de la salle comprendrait le yiddish. Cependant, vous n’aviez pas besoin d’être un Juif pour être ému par ‘Ma Yiddishe Momme’. ‘Mère’ dans n’importe quelle langue signifie la même chose. « 

Tucker n’oublia jamais sa judéïté, même si elle jouait pour un public plus large et non-juif. Lors de sa tournée en Angleterre en 1922, Tucker fut accueillie par un public londonien avec une banderole intitulée « Bienvenue Sophie Tucker, l’actrice juive la plus éminente d’Amérique. » Tucker nota: « J’étais plus fière de ça que de tout. » Pendant sa tournée, elle fit la connaissance de nombreux acteurs juifs de Londres, et prit plaisir, à participer à un concert de charité au Palladium pour un hôpital, où elle chanta « Bluebird, Where Are You », selon ses dires, « comme un Hazan. »
Sophie Tucker était immensément populaire en Angleterre, enchantant des foules enthousiastes avec “When They Start to Ration My Passion, It’s Gonna Be Tough on Me” et « I’m The Last of the Red-Hot Mamas.” Hanan Swaffer du Daily Express de Londres la décrivit comme « une grande grosse blonde géniale, avec une personnalité dynamique et une vitalité incroyable. » Les souvenirs de Tucker au cours de plusieurs de ses tournées offrent un aperçu unique sur la culture européenne d’avant et d’après-guerre.

Tucker a raconté la tension terrible que représenta pour elle en 1932, de jouer pour un public français qui incluait beaucoup de juifs. Tout au long de la représentation, ils lui envoyaient des mots et lui réclamaient «My Yiddishe Momme». Tucker était inquiète mais décida finalement de chanter la chanson, sentant que son caractère émouvant toucherait tout le monde. Tucker commença la chanson en anglais devant une salle assez réceptive. Cependant, quand elle atteignit le deuxième couplet, en yiddish, les antisémites commencèrent à la huer et d’autres membres du public répondirent par des cris, demandant le calme. Sophie Tucker se souvenait: « Le bruit était si fort que je ne pouvais pas entendre ma propre voix, ni entendre Teddy au piano. J’ai pensé: dans une minute il y aura une émeute. Rapide comme l’éclair, je me tournai vers Teddy et dit ‘Switch!’ Avant que le public comprenne ce qui se passait, je chantais « Happy Days Are Here Again » Mon Dieu, j’espérais seulement que c’était vrai! « 

En revanche, la chanson fut généralement bien reçue à Vienne. Tucker fut reconnue dans un magasin de disques et on lui demanda de chanter « My Yiddishe Momme » pour un public qui semblait avide des images que la chanson évoquait. Elle fit remarquer, « C’est un commentaire sur le Berlin de 1931 que … c’était « My Yiddishe Momme » que la Berlin Broadcasting Company demanda. Et voilà pour la foule parisienne!

Plusieurs années après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, les enregistrements de de « My Yiddishe Momme » par Tucker furent détruits et leur vente interdite par le Reich. La chanson avait le pouvoir de susciter le respect pour la culture juive et un souvenir de temps plus paisibles et elle menaçait ainsi le régime de Hitler. Peu de temps après le début de la guerre, Tucker s’entretint avec l’acteur Elizabeth Bergner, une Allemande en exil à Londres, qui lui indiqua: « Il n’y a personne parmi nous en Allemagne qui ne possède pas ce disque. »

Tucker était connu pour son respect du principe juif de la zedaka, charité et actes de bonne volonté envers les autres. En 1945, elle établit la Fondation Sophie Tucker, consacrant du temps, de l’énergie et des ressources à un assortiment oecuménique de bonnes causes. Elle finança la Jewish Theatrical Guild, dont elle était membre à vie, la Negro Actors Guild et la Catholic Actors Guild, ainsi que le Will Rogers Memorial Hospital, le Motion Picture Relief Fund, des synagogues et des hôpitaux. Elle soutint l’achat d’obligations de l’état d’Israel, et sa fondation créa une chaire Sophie Tucker à l’université Brandeis en 1955. En 1959, lors du premier de plusieurs voyages en Israël, Tucker inaugura le centre de jeunesse Sophie Tucker à Bet Shemesh dans les collines de Judée. Deux ans plus tard, elle parraina un autre centre de jeunes au Kibbutz Be’eri, dans le nord du Néguev, près de Gaza. En 1962, elle parraina la forêt Sophie Tucker près de l’amphithéâtre Bet Shemesh et recueillit des fonds pour une autre forêt. Elle consacra également du temps et de l’argent à de nombreux hôpitaux et foyers pour personnes âgées.

Tucker utilisait son indépendance économique pour conquérir son autonomie personnelle et celle des autres, ce qui n’allait pas sans créer des tensions dans sa vie personnelle. Au début de sa carrière, Tucker avait aidé de nombreuses prostituées qui vivaient dans les mêmes pensions de famile qu’elle, cachant de l’argent à leurs proxénètes. « Chacune entretenait une famille à la maison, ou un enfant quelque part. » écrivit-elle. closes pour des femmes qui avaient pris leur nuit en son honneur.
Elle estimait que c’était son indépendance économique qui avait condamné ses mariages avec Tuck, l’accompagnateur Frank Westphal, et le directeur Al Lackey, qui finirent par le divorce. Comme elle l’expliquait: « Une fois que tu commences à porter ta propre valise, à payer tes propres factures, à gérer ton propre spectacle, tu as fait quelque chose qui fait de toi une de ces femmes que les hommes appellent « une bonne copine » et « une chic fille », « le genre de femme à qui ils racontent leurs problèmes. Mais tu as renoncé aux orchidées et aux bracelets de diamants, sauf ceux que tu t’achètes toi-même. »

Avec son humour de racaille, Sophie Tucker peut être considérée comme une devancières des chanteuses de tempérament d’aujourd’hui. Bette Midler la cite sous le nom de Soph dans une partie de ses spectacles.
Cependant, elle y a insisté tout au long de sa vie: « Je n’ai jamais chanté une seule chanson dans ma vie pour choquer. Mes chansons « chaudes » sont toutes, si vous le remarquez, écrites sur quelque chose de réel dans la vie de millions de gens. »

En dépit de ce fait, ou peut-être à cause de cela, la « Lollabrigida King-Sized » fut interdite de scène en 1910 pour avoir chanté « The Angle-Worm Wiggle » (la branlette du ver de pêche). Le juge, cependant, classa l’affaire, et le théâtre la retint pendant plus de deux semaines à jouer à guichets fermés avec des queues qui faisaient le tout du pâté de maisons.

Le jeu de Tucker constituait une critique complexe des codes de moralité ethnique, de genre et de classe. Des chansons comme « I’m the 3-D Mama with the Big Wide Screen » et « I May Be Getting Older Every Day (But Younger Every Night) » constituaient des défis aux stéréotypes sur la sexualité féminine quant à l’âge, la taille et le genre, enveloppés dans un humour qui faisait antidote au puritanisme.

Lorsque le vaudeville cèda la place au cinéma, Tucker participa à plusieurs films dont « Honky Tonk » (1929), « Broadway Melody of 1938 » (1937), « Thoroughbreds Do not Cry » (1937) et « Follow the Boys » (1944). Elle était, cependant critique de l’industrie du cinéma. Pour elle le film avait retiré la pouvoir de la performance aux artistes. Sans un public en direct, le réalisateur devenait « le seul critique à satisfaire ».

Tucker préférait jouer dans succès de Broadway tels que « Leave It to Me » (1938) et « High Kickers » (1941) de Cole Porter, qui firent une tournée à Londres en 1948. Mais le travail de théâtre vivant devenait plus difficile à trouver à l’époque des visages de celluloïd étincelants, au grand chagrin de Tucker et d’autres. En 1963, « Sophie », une comédie musicale de Broadway basée sur la vie de Tucker, tint seulement huit représentations.

Tucker a joué lors du dernier spectacle au Tony Pastor’s Palace de New York, qui marqua la fin d’une époque: « Tout le monde savait que le théâtre allait être fermé et qu’un lieu emblématique dans le show-business allait disparu. Ce sentiment pénétrait le jeu. L’endroit entier, même les artistes, puaient la décrépitude. Je le sentait. Cela m’a interpellé. J’étais déterminée à faire réfléchir l’auditoire: « Pourquoi ruminer le passé? Nous avons demain ». Pendant que je chantais, je pouvais sentir l’atmosphère changer. Les ténèbres commencèrent à se lever, l’esprit qui remplissait jadis le théâtre et qui l’avait rendu célèbre parmi les salles de music-hall du monde entier revint. Voilà ce qu’un artiste peut faire. »

Sophie Tucker a toujours utilisé son pouvoir d’amuseuse à la fois pour élever les esprits et provoquer la réflexion dans son public. Décrivant une représentation de commande devant le roi George V et la reine Mary au Palladium de Londres en 1926, une critique avait écrit: « Avec sa robe fourrée, sa coiffure à étages, une longue guirlande d’orchidées, elle imposait une silhouette théâtrale éblouissante dont l’amour pour le public lui était retourné en vagues. »

Tucker ne prit jamais sa retraite, travaillant jusqu’à quelques semaines avant sa mort le 9 février 1966, à New York, d’une maladie pulmonaire et d’une insuffisance rénale à l’âge de quatre-vingt-deux ans. Trois mille personnes assistèrent à ses funérailles au cimetière de la synagogue Emanuel à Wethersfield, Connecticut. Les conducteurs de corbillard du syndicat des routiers en grève levèrent temporairement leurs piquets en son honneur.

L’héritage de Tucker subsiste dans ses généreuses contributions à des oeuvres de charité, son influence sur les représentations de la culture juive et de la sexualité des femmes, et son rôle d’artiste qui interprétait de façon réfléchie le monde chaotique et beau qui l’entourait.

Ecoutez la version canonique de « A Yiddishe Momme » par Sophie Tucker en 1928.

Source: Anne Borden dans « Jewish Women’s Archive »