Ephéméride |Mikhaïl Anatol Litwak [21 Mai]

21 mai 1902

Naissance à Kiev, de Mikhaïl Anatol Litwak, réalisateur, producteur et scénariste américain.

I. Litvak, né dans une famille juive, commence à jouer dans son adolescence dans un théâtre expérimental à Saint-Pétersbourg. En 1923, il commence à travailler dans le cinéma, en réalisant des courts métrages pour les studios Nordkino. Deux ans plus tard, il quitte la Russie pour l’Allemagne et poursuit sa carrière cinématographique jusqu’à ce que la montée des nazis au début des années 1930 le pousse à fuir vers Paris. Il réalise ensuite plusieurs films britanniques et français, notamment Mayerling (1936) avec Charles Boyer et Danielle Darrieux, dont le succès l’amène à Hollywood. Il devient citoyen américain en 1940.

Le premier film américain de Litvak fut « The Woman I Love » (1937), un drame sur la Première Guerre mondiale réalisé chez RKO. Il mettait en vedette Miriam Hopkins, que Litvak épousa plus tard (divorcé en 1939), et Paul Muni. Litvak signa alors avec Warner Brothers, et son premier film pour le studio fut « Tovarich » (1937). La comédie populaire mettait en vedette Boyer et Claudette Colbert, dans des rôles d’aristocrates russes qui, pendant la révolution russe de 1917, fuyaient à Paris, où ils travaillaient comme domestiques tout en sauvegardant la fortune du tsar. Vint ensuite « The Amazing Dr. Clitterhouse » (1938), un drame policier divertissant mettant en vedette Edward G. Robinson en médecin dont les enquêtes sur l’esprit criminel l’amenaient à rejoindre un groupe de voleurs; cependant, il irritait bientôt le leader du groupe (joué par Humphrey Bogart).

Dans « The Sisters » (1938), un drame solide au début des années 1900, Bette Davis jouait une femme ayant fait un mariage malheureux avec un journaliste (Errol Flynn) alors que ses frères et soeurs (Anita Louise et Jane Bryan) se débattent avec leurs propres problèmes.
Plus dans l’actualité était « Confessions of a Nazi Spy » (1939), avec Edward G. Robinson dans le rôle d’un agent du FBI qui mène l’enquête sur une organisation nazie américaine et son chef (Paul Lukas).
Litvak tourna ensuite « Castle on the Hudson » (1940), un remake du film de Michael Curtiz, « 20000 Years in Sing Sing » (1932), avec John Garfield dans le rôle d’un voleur de bijoux condamné à la prison et Ann Sheridan dans le rôle de sa petite amie.
Litvak se vit ensuite confier une production plus prestigieuse, le somptueux « All This, and Heaven Too » (1940), basé sur un roman populaire de Rachel Field à propos d’une gouvernante (Davis) qui tombe amoureuse de son employeur (Boyer) et est ensuite impliquée dans le meurtre de sa femme possessive (Barbara O’Neil). Le drame reçut une nomination aux Oscars pour la meilleure image, et ce fut le plus gros succès commercial de la Warners cette année-là.

Le film suivant de Litvak fut « City for Conquest » (1940), un mélodrame graveleux, avec James Cagney dans le rôle d’un boxeur qui sacrifie tout pour que son frère cadet (Arthur Kennedy) puisse continuer sa carrière de musicien; Sheridan fut choisie comme petite amie de Cagney, et Elia Kazan apparut dans un rôle petit mais haut en couleurs de gangster. Dans « Out of the Fog » (1941), une adaptation romantique de la pièce d’Irwin Shaw « The Gentle People », Garfield était distribué dans le rôle antipathique d’un gangster s’attaquant aux pêcheurs de bord de mer de Brooklyn.
En 1941, Litvak réalisa également « Blues in the Night », un drame ambitieux mais finalement raté sur la vie stressante des musiciens de jazz et de leurs petites amies.

Litvak quitta la Warner Brothers pour Twentieth Century-Fox, mais il n’y fit qu’un seul film, le patriotique « This Above All » (1942) avec Tyrone Power et Joan Fontaine, avant de rejoindre la division des services spéciaux de l’armée pendant la Seconde Guerre mondiale. Là, il travailla avec Frank Capra sur la série de documentaires « Why We Fight », « Prelude to War » (1942), « The Nazis Strike » (1943), « Divide and Conquer » (1943), « The Battle of Russia » (1943), « The Battle of China » (1944), et « War Comes to America » (1945).

Après la guerre, Litvak retourna à Hollywood et réalisa « The Long Night » (1947), un film noir qui s’ouvre sur un homme (Henry Fonda) qui se barricade dans son appartement après avoir tué quelqu’un; à travers des flashbacks, on découvre comment il en est arrivé à cette situation.
Le film fut un échec au box-office pour RKO, mais la production de « Sorry, Wrong Number » (1948), un classique noir, fut un énorme succès. Burt Lancaster y jouait aux côtés de Barbara Stanwyck, nominée aux Oscars pour son incarnation intense d’une héritière paranoïaque et souffrant d’un handicap psychosomatique, qui, au téléphone, entend évoquer des plans pour un meurtre et se rend compte plus tard qu’elle est la victime visée.

« The Snake Pit » (1948) est un récit poignant de traitement dans un établissement psychiatrique. Olivia de Havilland, qui s’était préparée pour son rôle en se joignant à Litvak pour observer le fonctionnement quotidien d’un établissement psychiatrique, fut nominée pour un Oscar. Les autres nominations du film concernaient la meilleure image, et Litvak reçut sa seule nomination pour meilleur réalisateur.
Ce triomphe fut suivi par le thriller « Decision Before Dawn » (1951), avec Oskar Werner dans le rôle d’un prisonnier de guerre allemand qui accepte d’espionner les nazis pour le compte des États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. Litvak, revenu vivre en France en 1949, utilisa des sites allemands authentiques pour ajouter de la vraisemblance.

Beaucoup de films suivants de Litvak furent des productions européennes. « Un Acte d’amour » (1953; Act of Love) était l’histoire banale d’un soldat américain (Kirk Douglas) faisant la cour à une jeune femme française (Dany Robin) à Paris, et « The Deep Blue Sea » (1955), basé sur une pièce de Terence Rattigan, avait pour vedette Vivien Leigh en femme suicidaire qui a quitté son mari pour vivre avec un autre homme, mais se retrouve piègée dans le désespoir.
« Anastasia » (1956) fut le meilleur film de Litvak de la décennie. Ingrid Bergman jouait une réfugiée amnésique qui incarne la fille de Nicolas II depuis longtemps disparue à la demande d’un escroc (Yul Brynner). C’était le premier film américain de Bergman en sept ans, et elle remporta un Oscar (son deuxième) de meilleure actrice.
Brynner travailla de nouveau avec Litvak dans « The Journey » (1959), un long drame situé à Budapest après la révolution de 1956; il y joue un officier communiste qui tombe amoureux d’une noble Anglaise (Deborah Kerr) qui cherche désespérément à s’échapper vers Vienne.

« Goodbye Again » (1961) mettait en scène Ingrid Bergman en décoratrice d’intérieur qui, contrariée par le fait que son petit ami de longue date (Yves Montand) la trompe continuellement, commence à fréquenter un homme beaucoup plus jeune (Anthony Perkins).
« Le Couteau dans la plaie » (1963, Five Miles to Midnight) était une histoire de meurtre, dans laquelle Anthony Perkins incarnait un mari abusif qui essaye de monter une escroquerie à l’assurance avec l’aide de son épouse (Sophia Loren). « La Nuit des généraux » (1967), centrée sur le meurtre d’une prostituée à Varsovie pendant la Seconde Guerre mondiale, mettait en vedette Peter O’Toole, Omar Sharif et Christopher Plummer.
Le dernier film de Litvak fut un thriller psychologique « The Lady in the Car with Glasses and a Gun » et (1970), avec Samantha Eggar et Oliver Reed.
Litvak prit ensuite sa retraite du cinéma.
Il s’éteignit le 15 décembre 1974 à Neuilly

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II. « Confessions of a Nazi Spy », sorti en 1939 fut le premier film ouvertement anti-nazi produit par un grand studio de Hollywood. Hollywood se montra longtemps particulièrement timide sur le sujet et, concernant, le sort des Juifs, cette timidité se prolongea même jusqu’à la fin.

En 1942, la Shoah n’était plus un secret. Le New York Times avait annoncé, dans les dernières pages de son édition du 25 juin 1942, qu’un million de Juifs avaient déjà été massacrés en Europe de l’Est. Le 24 novembre, le rabbin Stephen Wise, un allié politique de Roosevelt, avait confirmé publiquement que Hitler poursuivait son plan d’extermination des Juifs d’Europe. « Des millions de personnes, la plupart juives, sont rassemblées avec une efficacité impitoyable et assassinées « , avait déclaré Edward R. Murrow dans son émission de Londres du 15 décembre. Deux jours plus tard, Roosevelt fit un discours promettant que les crimes des nazis seraient punis, mais il ne mentionna à aucun moment que les Juifs étaient la cible principale de ces politiques.

Le fait que Roosevelt n’ait pas mentionné les Juifs dans sa dénonciation des crimes de guerre nazis démontre l’existence d’une contre-force puissante à l’œuvre dans les années 30 et 40: la recrudescence de l’antisémitisme américain.
Plus d’une centaine d’organisations publiaient des journaux qui crachaient la même haine que l’Allemagne. (Dans ces milieux, l’administration Roosevelt était désignée sous le nom de «Jew Deal».) L’antisémitisme allait souvent de pair avec l’isolationnisme, comme il le fut plus tard avec le maccarthysme.
Trois semaines avant Pearl Harbor, Jack Warner, un des leaders du mouvement anti-nazi à Hollywood, fut vivement critiqué par un comité du Sénat pour faire partie d’un «monopole juif» qui utilisait le cinéma comme outil de propagande pour entraîner l’Amérique dans la guerre.
Les partisans de Hitler profitèrent de ce climat pour intimider les producteurs juifs. L’ambassadeur américain en Angleterre, Joseph Kennedy (le père de John Kennedy), vint à Hollywood et convoqua une réunion dans ce but précis.
« Il a apparemment foutu la frousse à plusieurs de nos producteurs et dirigeants en leur disant que les Juifs étaient dans le coup, et qu’ils devraient arrêter de faire des films anti-nazis », écrivit Douglas Fairbanks Jr. à Roosevelt en novembre 1940. « Il a dit que l’antisémitisme grandissait en Grande-Bretagne et que les Juifs étaient rendus responsables de la guerre. . . . Il a continué en soulignant que l’industrie du cinéma utilisait son pouvoir pour influencer le public dangereusement et que nous tous, et les Juifs en particulier, seraient en danger, s’ils continuaient à abuser de ce pouvoir.  »
« À la suite de l’appel de Kennedy en faveur du silence, » écrivit Ben Hecht plus tard, « tous les Juifs de Hollywood se promenaient avec leur affliction dissimulée comme un petit renard juif sous la veste d’un Gentil.
Même après Pearl Harbor, utiliser le cinéma pour rallier la nation signifiait supprimer toute référence à la politique de Hitler d’assassinat systématique des Juifs, de sorte que l’Amérique Bund (une puissante association pro-allemande) ne puisse pas prêcher que les Américains étaient en train d’être enrôlés pour combattre « une guerre juive ».
D’après les sondages, l’antisémitisme américain atteignit son apogée en 1944.

Une autre raison de se taire pour Hollywood était la peur des représailles. Avant l’entrée en guerre de l’Amérique, le consul allemand à Los Angeles, George Gyssling, se battit pour empêcher la production de films anti-nazis. Sa carte maîtresse était la menace qu’Hitler infligerait des souffrances aux Juifs s’il était en colère, et en particulier aux proches de ceux qui réalisaient les films. Quand un producteur indépendant annonça son intention de tourner « I Was a captive of Nazi Germany » (1936), Gyssling convoque les acteurs d’origine allemande dans la distribution et menaça leurs proches en Europe. Beaucoup d’émigrés utilisèrent des faux noms pour ce film et pour « Confessions of a Nazi Spy ». Warner, qui voulait un « casting entièrement non-aryen » avec un autre activiste antinazi, Edward G. Robinson, en tête d’affiche fut contraint de tourner son film sur la côte Est.

Luigi Luraschi, le censeur de la Paramount, exprima son inquiétude dans une lettre adressée au chef de l’Association du Code de Production lorsque Warner Bros. annonça ses projets pour les « Confessions.. ». Il avertissait qu’en faisant un film de ce genre, les réalisateurs auraient le sang de nombreux Juifs sur les mains.
« Ils n’ont pas tenu compte de la décision de Charles Chaplin d’abandonner son film burlesque sur Hitler », écrivait Luraschi. « Chaplin a annoncé, et nous pensons à juste titre, qu’en faisant un film de ce genre, il consacrerait ses talents lucratifs à un film qui pourrait avoir d’horribles répercussions sur les Juifs restés en Allemagne ».
Dan James rappelle dans son documentaire « Brownlow », que Chaplin avait effectivement annulé « The Great Dictator « et ne reprit le projet que lorsque Roosevelt envoya l’architecte du New Deal, Harry Hopkins, pour lui dire que le film devait être fait. Cela jette une nouvelle lumière sur le rôle de Roosevelt à Hollywood avant la guerre, qui n’a pas toujours été aussi encourageant.

L’antisémitisme parmi le public posait ses propres problèmes. Luigi Luraschi, qui avait craint des représailles nazies avant la guerre, trouva de nouveaux sujets d’inquiétude quand son propre studio sortit le film anti-nazi le plus scandaleux, « The Hitler Gang » (John Farrow), en 1944. Après qu’un collègue du département du marketing à l’étranger eut rapporté que certains de ses associés à New York « trouve que le film est tout-à-fait incomplet sans des séquences réalistes montrant les pogroms contre les Juifs », Luraschi écrivit: « Le public ici est divisé. Sur la question juive, les Juifs eux-mêmes sont les plus divisés. Certains aimeraient en voir plus et d’autres moins. Je suis enclin à être d’accord avec ces derniers.
Plus tard, il rapporta qu’il y avait eu des applaudissements dans un cinéma de Boston après la diatribe de Hitler contre les Juifs. Le discours devait-il être coupé dans toutes les copies?

La quasi-absence du mot Juif dans les films réalisés pendant la période de la Shoah n’était pas une censure du genre habituel – c’était un tabou qui, une fois rompu, pouvait avoir le pouvoir de faire jaillir un démon.
Un film qui faisait référence aux attitudes allemandes à l’égard des Juifs étaient aussi un miroir tendu au public divisé du cinéma, et les films qui en parlaient en tenaient compte.

Ephéméride |Levi Strauss et Jacob Davis [20 Mai]

20 mai 1873

Le brevet US n°139121 pour « l’amélioration de la fixation des ouvertures de poches » est délivré à MM. Levi Strauss et Jacob Davis. C’est l’invention du « blue jeans ».

Levi Strauss, le pionnier du blue-jean et fondateur de l’entreprise qui porte encore son nom naquit le 26 février 1829.
Bien que les jeans de Levi aient longtemps été considérés comme le vêtement américain par excellence, Leyb (ou Loeb) Strauss était un juif bavarois de la ville de Buttenheim, arrivé aux États-Unis avec sa famille seulement en 1845.
Son père, Hirsch Strauss, mort deux ans plus tôt, et sa mère, Rebecca Haas Strauss (la seconde épouse de Hirsch), prirent le bateau avec leurs plus jeunes enfants et leurs beaux-enfants pour rejoindre deux fils aînés, qui avaient déjà créé une affaire de produits secs à New York.

Les recherches sur le commerce du tissu de « jean » montre qu’il est apparu dans les villes de Gênes, en Italie, et de Nîmes, en France. Gênes, le nom français de la ville italienne de Genoa, peut être à l’origine du mot « jeans ».
À Nîmes, les tisserands essayèrent de reproduire le « jean » mais, n’y parvenant pas, développèrent à la place un tissu similaire en coutil qui devint connu sous le nom de « denim », qui signifie «de Nîmes».
Le « jean » de Gênes était un tissu de futaine de «qualité moyenne et de coût raisonnable», très semblable au velours de coton pour lequel Gênes était célèbre, et était «utilisé pour les vêtements de travail en général». La marine génoise équipait ses marins de « jeans », car ils avaient besoin d’un tissu qui pouvait être porté humide ou sec.
Le «denim» de Nîmes était plus épais, considéré comme de meilleure qualité, et était utilisé «pour des vêtements de dessus tels que des blouses ou des salopettes».
Presque tout l’Indigo, nécessaire à la teinture, provenait de plantations de buissons d’indigo à Lahore (une ville du Pakistan) jusqu’à la fin du XIXe siècle. Il fut remplacé ensuite par des méthodes de synthèse de l’indigo développées en Allemagne par Adolph von Baeyer, qui reçut pour sa peine un prix Nobel de chimie.

Au 17ème siècle, le tissu de « jean » était un textile crucial pour les travailleurs du nord de l’Italie. En témoigne une série de peintures de genre du 17ème siècle attribué à un artiste maintenant appelé « le Maître des Blue Jeans ». Les dix peintures dépeignent des scènes avec des personnages de classe inférieure portant un tissu qui ressemble à du « denim ». Le tissu serait du « jean » génois, moins cher.

Le terme « jeans », lui-même, apparaît d’abord en 1795, lorsqu’un banquier suisse du nom de Jean-Gabriel Eynard et son frère Jacques se rendirent à Gênes et y créèrent une entreprise rapidement florissante.
En 1800, les troupes de Massena entrèrent dans la ville et Jean-Gabriel fut chargé de leur approvisionnement. En particulier, il leur fournit des uniformes coupés dans du tissu bleu appelé «bleu de gènes», d’où dérive plus tard le fameux vêtement connu dans le monde entier comme «blue-jeans».

En janvier 1853, Levi, âgé de 23 ans, partit pour San Francisco, dans l’Ouest, pour tenter sa chance en ouvrant une filiale de l’entreprise familiale afin d’y vendre des vêtements et des accessoires aux chercheurs d’or de la ruée vers l’or de Californie.
En 1872, un de ses clients, Jacob Davis, un tailleur de Reno, au Nevada, envoya une lettre à Strauss, décrivant comment il utilisait des rivets de cuivre pour renforcer les points de déchirure du pantalon de travail qu’il fabriquait en tissu acheté chez Strauss. Davis suggérait que les deux déposent un brevet pour la méthode de rivetage – un brevet qui fut accordé le 20 mai 1873. Les rivets étaient fixés aux coins des poches et à la base de la braguette.

A l’époque, Levi Strauss était déjà un membre installé dans la société de San Francisco, actif dans la première synagogue de la ville, la congrégation Emanu-El, et d’autres institutions juives. Davis le rejoignit en Californie, où il supervisa l’atelier de couture que Strauss avait installé pour la production du modèle «XX» de «salopettes sous la taille», comme on appelait alors ces pantalons.
En 1890, l’année où l’entreprise fut mise en société, elle remplaça «XX» par «501», sans doute le modèle le plus populaire de la marque, encore vendu aujourd’hui.
Le denim lui-même était fabriqué par l’Amoskeag Manufacturing Company de Manchester, dans le New Hampshire.

Jusque dans les années 1920, les jeans de Levi se vendaient principalement dans l’Ouest et servaient en général de vêtements de travail. Peu après, ils commencèrent à gagner vers l’est, grâce aux vacanciers qui les avaient découverts dans les ranchs pour touristes qu’ils avaient fréquentés.
Au cours de la Seconde Guerre mondiale, ils furent rationnés pour les travailleurs de la défense, et pour épargner du fil, la compagnie ne fut pas autorisée à piquer les coutures décoratives à double arc sur les poches arrière des jeans. A la place, ils furent peints sur les poches pendant toute la durée de la guerre.

Mais le point de départ du succès fulgurant et mondial du « jeans » fut le film « La fureur de vivre » (Rebel Without a Cause), qui fit de James Dean le héros d’une génération. Porter un « jean » devint le symbole de la rébellion des jeunes dans les années 1950.
Pendant les années 1960, le port du « jeans » devint plus acceptable, et dans les années 1970, il était devenu la mode générale aux États-Unis pour les vêtements décontractés.

Levi Strauss mourut le 26 septembre 1902. Comme il ne s’était jamais marié et n’avait pas de famille, Strauss laissa ses affaires et ses biens à ses quatre neveux, les enfants de sa sœur Fanny et de son mari, David Stern. Ce patrimoine était évalué à 6 millions de dollars, soit environ 170 millions de dollars actuels. En plus de ce qu’il légua aux membres de sa famille, il fit également des donations au Pacific Hebrew Orphan Asylum, au foyer pour Israélites âgés, aux orphelinats catholiques et protestants et à la sororité Emanu-El, entre autres bénéficiaires.

En 2010, Levi Strauss & Co., qui était passée d’entreprise familiale à une société cotée, devint à nouveau une entreprise familiale, contrôlée par des proches des neveux de Levi Strauss. L’entreprise employait plus de 16 000 personnes dans le monde et générait un chiffre d’affaires de 4,4 milliards de dollars.

Nicholas Winton, l'Oscar Schindler anglais

Ephéméride |Nicholas Winton [19 Mai]

19 mai 1909

Naissance de Nicholas Winton, l’Oscar Schindler anglais.

Nicholas Winton, était le fils de Juifs britanniques convertis. À l’âge de 29 ans, il décida de sauver de Tchécoslovaquie occupée autant d’enfants que possible et de leur trouver des foyers d’accueil au Royaume-Uni.

Winton, un courtier en valeurs mobilières, était sans doute un candidat improbable pour un rôle d’activiste humanitaire, et il sembla faire tout son possible pour éviter la reconnaissance de ses efforts jusqu’à très tard dans sa vie. Mais le fait est qu’il sauva la vie de 669 enfants, pour la plupart juifs, et cela semble lui être venu naturellement.

Nicholas George Wertheim naquit à Hampstead, Londres, de Rudolph Wertheim, banquier d’affaires et de Barbara, née Wertheimer. Tous deux étaient des Juifs d’origine allemande qui avaient immigré deux ans plus tôt en Grande-Bretagne, avaient rejoint l’Église d’Angleterre et avaient changé leur nom de famille en «Winton».

Nicholas ne termina pas l’école secondaire. Au lieu de cela, il commença à apprendre la finance internationale, travaillant successivement dans des banques en Angleterre, en Allemagne et en France, avant de retourner au Royaume-Uni en 1931 pour travailler comme agent de change.

C’était également un escrimeur accompli dont les espoirs de participer aux Jeux Olympiques furent douchés par la guerre.

À Noël 1938, Winton prévoyait de rejoindre son ami Martin Blake, un enseignant, qui devait accompagner un groupe d’étudiants en voyage de ski en Suisse. Mais Blake appela juste avant le départ de Winton pour lui dire qu’à la place, il était partit à Prague à la place, où il exhortait Nicky à le rejoindre. Sans en savoir beaucoup plus, Winton s’envola vers la Tchécoslovaquie.

Les Allemands avaient occupé les Sudètes à l’automne et Prague se remplissait de réfugiés, juifs pour la plupart, venus d’Allemagne et d’Autriche et cherchant des visas pour des pays qui pourraient assurer la sécurité, ne serait-ce que pour leurs enfants. (Les Allemands occupèrent le reste de la Tchécoslovaquie en mars 1939.)
Le Royaume-Uni, à la suite de la Nuit de Cristal, un mois plus tôt, avait adopté une loi autorisant l’entrée des enfants de moins de 17 ans, à condition qu’ils aient un lieu d’accueil et une caution garantissant leur départ au final.

A Londres, Winton commença à organiser des convois pour sortir les enfants du pays en coopération avec le Comité britannique pour les réfugiés de Tchécoslovaquie et l’agence de voyages tchécoslovaque Cedok. Il était tenu de trouver pour chaque enfant une famille d’accueil qui pouvait produire une garantie de 50 livres, en vue d’un retour éventuel. Il rassembla également des fonds pour aider à payer le transport des enfants des familles les plus pauvres.

Lors d’une interview dans le magazine d’actualité « 60 Minutes » sur CBS, en avril 2014, Winton révéla qu’il avait aussi essayé d’envoyer des enfants aux États-Unis, qui refusèrent. Il déclara avoir écrit une lettre au président de l’époque, Franklin D. Roosevelt, expliquant le besoin urgent de transporter les enfants hors du pays, et avait sollicité tout soutien que les États-Unis pourraient fournir.

Alors que la guerre se poursuivait, Nicholas Winton réussit à faire partir 669 enfants de Prague à destination de Londres par huit convois différents (un petit groupe de 15 personnes a été transporté par la Suède).
Le neuvième train, le plus important, devait quitter Prague le 3 septembre 1939, jour où la Grande-Bretagne entra en guerre, mais le train ne quitta jamais la gare. « Dans les heures qui suivirent l’annonce, le train disparut », se souvint plus tard Winton. « Aucun des 250 enfants à bord n’a été revu. Nous avions 250 familles qui attendirent en vain à Liverpool Street ce jour-là. Si le train était parti un jour plus tôt, il serait passé. On n’a plus entendu parler de ces enfants, ce qui est terrible.

Aucun des enfants qui devaient s’enfuir ce jour-là ne survécut. Par la suite, plus de 15 000 enfants tchèques furent également tués.

Winton n’oublia jamais le spectacle des enfants épuisés de Tchécoslovaquie, entassés dans les trains à la gare de Liverpool Street à Londres. Tous portaient des étiquettes avec leur nom autour du cou. Un par un, des parents d’accueil anglais recueillait les enfants réfugiés et les ramenaient chez eux, les protégeant de la guerre et du génocide qui allait consumer leurs familles au pays.

Winton, qui avait offert à ces enfants le cadeau de la vie, les regardaient de loin.

Winton, l’un des héros méconnus de la Seconde Guerre mondiale, connu sous le nom de Schindler de Grande-Bretagne, est toujours vénéré comme le père qui a sauvé un grand nombre de « ses enfants » des camps de la mort nazis.

Après avoir servi dans la guerre comme chauffeur d’ambulance de la Croix-Rouge, Winton rejoignit la Royal Air Force. Après la guerre, il participa pendant plusieurs années aux efforts de secours et de reconstruction, avant de retourner dans le monde des affaires.

En 1948, il épousa Grete Gjelstrujp, une femme danoise avec laquelle il eut trois enfants. Il se présenta aux élections pour le conseil municipal de Maidenhead – il ne fut pas élu – et en 1983, il reçut la décoration MBE de la part de la reine pour son travail bénévole dans la création d’un groupe de maisons d’hébergement pour personnes âgées.

Winton ne parlait pas beaucoup du sauvetage des enfants juifs, mais il était curieux du sort des enfants qu’il avait aidé à sauver. Au milieu des années 1980, sa femme trouva un carnet de notes dans le grenier avec des listes de tous les noms des enfants, et le montra à Elisabeth Maxwell, une spécialiste de la Shoah, (et l’épouse du magnat des médias, Robert Maxwell). De là, le carnet fit son chemin jusque dans les mains d’Esther Rantzen, qui animait une émission de télévision de la BBC intitulée « That’s Life! ».

En février 1988, Winton fut invité à assister en studio à une retransmission en direct d’une émission consacrée au sauvetage. Ce qu’il ne savait pas, c’était que la plupart des autres spectateurs étaient des gens qu’il avait sauvés cinq décennies plus tôt. Lorsque Rantzen révéla ce fait et présenta Winton aux téléspectateurs, il fut secoué.
Au cours des années suivantes, de nombreux honneurs suivirent, et l’homme timide fut forcé de s’habituer à l’attention.
Né de parents juifs qui l’avaient converti et baptisé, Winton insistait sur le fait que sa généalogie n’avait aucun rapport avec sa volonté de transporter les 200 jeunes de Tchécoslovaquie en Grande-Bretagne en 1938. Mais de ce fait, Israël ne l’a jamais reconnu comme l’un des « Justes parmi les Nations » à Yad Vashem. Non que cela eut une importance pour Winton: en ce qui le concernait, ses actions n’avaient rien d’extraordinaire.

Nicholas Winton est décédé le 1er juillet 2015, à l’âge de 106 ans.

Autodafe sur la Plaza Mayor à Madrid le 30 juin 1680; Francesco Rizi, 1683

Ephéméride |Maria Barbara Carillo [18 Mai]

18 mai 1721

A Madrid, Maria Barbara Carillo, la victime la plus âgée de l’histoire de l’Inquisition, est conduite au bûcher à l’âge de 95 ans.

Carillo appartenait à une grande famille de descendants de Juifs baptisés de force et fut condamnée à mort pour hérésie, pour avoir pratiqué le judaïsme en secret. Antonio Carillo, 55 ans, fut brûlé dans le même autodafé ainsi que Ana Maria de Morales, son épouse, 56 ans et plusieurs autres qui pourraient avoir été des parents de Maria Barbara Carillo. Un autre Carillo, Gaspar, le fils d’Antonio et Ana Maria, fut «réconcilié» et condamné à ramer sept ans dans la marine royale, avant d’être jeté en prison.

L’Inquisition n’est pas née en Espagne et ne ciblait pas les Juifs à l’origine. Dans les années 1200, le pape établit la « Sainte Inquisition contre l’Hérésie Dépravée » pour s’occuper des sectes chrétiennes sécessionnistes. Il restait relativement impuissant, car les souverains séculiers, méfiants de l’intervention papale dans leurs propres affaires internes, ne lui permettaient pas l’accès à leurs pays.
Pendant plus de 200 ans, très peu d’hérétiques furent brûlés sur le bûcher. En 1481, cependant, après avoir obtenu une promesse du Pape que l’Inquisition resterait sous le contrôle de la Couronne, assurant ainsi que les biens confisqués des hérétiques reviendraient au trône, Ferdinand et Isabella établirent l’Inquisition à Séville.
Alors qu’il est communément supposé que l’Inquisition fut amenée en Espagne par crainte que les Juifs tentent d’influencer les « conversos » de quitter la foi chrétienne, un historien éminent est d’avis qu’en 1481 la conscience juive avait pratiquement disparu parmi les « conversos », et que les Juifs ne se lancèrent pas dans de telles tentatives. Au contraire, croit-il, l’Inquisition était une excroissance des attitudes de la population vieille chrétienne de l’Espagne. Selon les mots d’un historien espagnol, « l’Inquisition était une expression authentique de l’âme du peuple espagnol ».

Une fois le tribunal était constitué, une période de grâce de 30 jours était accordée pendant laquelle les confessions spontanées d’actes répréhensibles ne faisaient l’objet que de peines légères, telles que de petites amendes. Cependant, un repentant devait accepter d’espionner ses amis et parents, et s’il ne produisait pas de preuves, il était soupçonné d’être un hérétique et pouvait être puni de la peine de mort. Naturellement, ce système encourageait une grande corruption, car les gens fabriquaient de fausses preuves contre autrui soit par peur, par jalousie et par haine, soit pour recevoir une récompense.
Pour aggraver les choses, aucun accusé n’était autorisé à connaître l’identité de ses accusateurs, ni même les preuves contre lui, et n’avait donc aucun moyen de réfuter les accusations, qui étaient toujours crues par le tribunal.
Un avocat de la défense était autorisé, mais était pratiquement impossible à obtenir, car défendre l’hérésie était également considéré comme hérétique, et passible de la peine de mort, décourageant ainsi tous les défenseurs potentiels.

L’Inquisition fit connaître les signes de comportement hérétique à surveiller et à signaler par les Chrétiens fidèles, tels que: changer de linge le vendredi, acheter des légumes avant Pessakh, bénir des enfants sans faire le signe de la croix, jeûner le Yom Kippour et s’abstenir de travailler le jour du shabbat.
Il est intéressant de noter que les Juifs qui ne s’étaient jamais convertis au christianisme ne tombaient pas sous la juridiction de l’Inquisition et pouvaient pratiquer leur religion librement et ouvertement. Seuls les « conversos », pas toujours de leur plein gré, étaient considérés comme des hérétiques pour avoir abandonné le credo chrétien et pratiqué le judaïsme.

Si les inquisiteurs n’arrivaient pas à obtenir des aveux d’un suspect hérétique, ils employaient la torture. Fait intéressant, aussi horribles que ces tortures pouvaient être, elles étaient conçues pour ne pas répandre le sang, une pratique interdite par la loi chrétienne.
Dans la torture à la corde, par exemple, les mains de la victime étaient attachées derrière elle et la corde était reliée à une poulie. Des poids étaient attachés aux jambes de la victime, et elle était élevée jusqu’au plafond. Quand la corde était soudainement relâchée, ses bras et ses jambes étaient douloureusement disloqués.
La torture de l’eau consistait à déposer un linge humide sur la bouche et les narines du prisonnier et à faire couler un petit filet dans sa gorge. Lorsque la victime s’étouffait et avalait le tissu dans sa gorge, il était brutalement arraché, provoquant une douleur atroce.
La torture par le feu était également employée, dans laquelle les pieds de la victime étaient enduits d’un matériau inflammable et maintenus près d’un feu, provoquant une brûlure lente et douloureuse. Si l’accusé s’évanouissait pendant l’interrogatoire, un médecin se trouvant à proximité le ranimait. Si le fonctionnaire qui administrait la torture causait la mort de la victime, il n’était pas tenu pour responsable.
Dans l’ensemble, personne n’était à l’abri des griffes de l’Inquisition – même les enfants et les femmes enceintes subissaient ces tortures horribles.

Les châtiments imposés par l’Inquisition comprenaient des amendes, la confiscation de tous les biens, l’humiliation publique et la flagellation.
La plus sévère de toutes les punitions étaient la condamnation à mort. Puisque l’Église ne répandait pas de sang, mais sauvait seulement les âmes, les victimes étaient livrées aux autorités séculières pour exécution.
On préférait les morts sans effusion de sang, comme l’étranglement et le brûlage vif.

Périodiquement était tenu un « auto-de-fe » (acte de foi), dans lequel toutes les victimes d’une région étaient punies ensemble. Ceux-ci étaient devenus de grands spectacles publics, dans une atmosphère de fêtes, où les gens venaient en famille pour suivre les débats et se moquer des victimes. Les condamnés portaient des sambenitos jaunes, des surtouts, peints de croix rouges et de la lettre X.
Ceux qui avaient reçu la peine de mort portaient des tuniques peintes de flammes et de diables.
La procession traversait la ville jusqu’à l’endroit où les juges avaient pris place. Les affaires impliquant des peines moindres étaient jugées d’abord, puis celles des victimes qui seraient étranglées avant d’être brûlées, et enfin celles des condamnés à être brûlés vifs.

Le premier auto-de-fe eut lieu à Séville en 1481, et le dernier en 1850 au Mexique.
En 1680, le plus spectaculaire de tous les autos-de-fe eut lieu pour célébrer le mariage du roi Carlos et de sa fiancée. À cette époque, l’Inquisition s’étendit aux colonies espagnoles et portugaises du Nouveau et de l’Ancien Monde, avec des victimes brûlées à La Havane, Mexico, Buenos Aires, et Goa, en Inde.
Après 350 ans, l’Inquisition fut finalement abolie en Espagne en 1834. Au total, plus de 400 000 personnes furent accusées d’hérésie et 30 000 d’entre elles furent exécutées.

En 1483, le confesseur personnel de la reine Isabelle, le prêtre dominicain Tomas de Torquemada, fut nommé chef de l’Inquisition. D’origine « converso », Torquemada était un haineux fanatique et totalement incorruptible. Contrairement à d’autres moines, il respectait ses vœux de pauvreté, ne mangeant jamais de viande, ne portant pas de linge de corps, ne dormant jamais sur quelque chose de plus moelleux qu’une planche.
C’est précisément son zèle total pour la cause du christianisme qui fit de Torquemada un ennemi si implacable. Il transforma personnellement l’Inquisition en l’institution terrifiante qu’elle allait devenir. Sous son administration, l’Inquisition amassa d’énormes biens confisqués à ses victimes, dont une grande partie servit à financer la guerre pour conquérir le dernier bastion musulman de Grenade.

Très vite, Torquemada commença à prendre des mesures pour affaiblir la communauté juive non convertie et finalement l’expulser d’Espagne. En 1485, il obligea tous les rabbins, sous peine de mort, à dénoncer les « conversos » qui pratiquaient le judaïsme, et à prononcer une malédiction rabbinique contre tout Juif qui n’aurait pas informé l’Inquisition d’un tel comportement.
Cet édit cruel divisa les Juifs d’Espagne. Alarmé par le pouvoir croissant de l’Inquisition, cette année-là, un groupe de « conversos » complota de tuer l’inquisiteur de Saragosse, Pedro de Arbues, espérant susciter un soulèvement populaire contre l’Inquisition. Cependant, l’assassinat eut l’effet inverse. Les citadins furieux, se déchaînèrent dans les rues, tuant de nombreux « conversos ». Tous les conspirateurs furent capturés et exécutés, et l’Inquisition devint encore plus forte.

En 1486, Torquemada demanda à Ferdinand et Isabelle d’expulser les Juifs d’Espagne, mais ils refusèrent. Torquemada avait donc besoin de créer une sensation pour empoisonner l’atmosphère, attiser la colère publique contre les Juifs et forcer leur expulsion.
En 1490, l’Inquisition monta de toute pièce l’histoire de l’Enfant Saint de La Guardia. Plusieurs Juifs et « conversos » furent accusés d’avoir kidnappé un garçon de sept ans dans la ville de La Guardia et de l’avoir emmené dans une grotte, pour extraire le cœur de l’enfant et l’utiliser dans des rites magiques destinés à renverser l’Espagne chrétienne et en faire un pays juif.
Bien qu’aucun corps ne fut jamais trouvé, tous les accusés admirent les accusations sous la torture. À la fin de 1491, pour la première fois des Juifs non convertis furent brûlés sur le bûcher dans un spectaculaire auto-de-fe, que les gens vinrent de loin admirer. Avant d’être exécutés, les Juifs furent punis spirituellement en étant excommuniés de l’Église catholique, à laquelle ils n’avaient jamais appartenu. Torquemada ne perdit pas de temps pour envoyer des récits de l’épisode dans toute l’Espagne, portant la frénésie anti-juive de la population au point d’incandescence.

Le mythe de l’Enfant Saint de La Guardia entra dans l’histoire de l’Espagne, où il contribua à maintenir l’antisémitisme vivace pendant des siècles. Les détails qui manquaient sur le nom, l’âge, le lieu de naissance et le lieu du meurtre du «Saint-Enfant» étaient obligeamment fournis par des contributeurs bénévoles. L’absence embarrassante de cadavre fut attribuée au fait que le corps de l’enfant était monté au ciel, avec son âme.
En 1989 encore, un livre sur l’histoire de l’Espagne citait l’épisode comme justification de l’expulsion des Juifs.

En 1993, l’auteure Erna Paris visita La Guardia et décrivit ce qu’elle y avait vu:
« L’église est un hommage glorieux à l’Enfant Saint, patron de La Guardia, dont le jour de la fête vient de passer. Une statue de l’enfant orne une alcôve et des bougies votives brillent à ses pieds. Un prêtre s’approche, impatient de parler du titre gloire de son église. L’enfant, m’explique-t-il, avait cinq ans et s’appelait Juan. Il fut kidnappé par les Juifs et crucifié. Cet acte, dit le prêtre, fut la raison ultime de l’expulsion des Juifs d’Espagne. La grotte où il fut martyr n’est pas loin d’ici. Je peux le voir si je le souhaite, dit-il en souriant. « L’histoire est-elle vraie? » demandai-je au prêtre.
« Eh bien », répondit-il lentement, « les Juifs ont admis avoir emmené l’enfant dans la grotte, je suppose que c’est tout ce que nous pouvons savoir », conclut-il en détournant la tête.

Bertha Kalich dans le rôle de Miriam Friedlander adapté la pièce en yiddish de Jacob Gordin basée elle-même sur la nouvelle de Tolstoï, à Broadway en 1906.

Ephéméride |Bertha Kalich [17 Mai]

17 mai 1874

Naissance à Lemberg (aujourd’hui Lviv) de Bertha Kalich, la Sarah Bernhardt juive.

Connue pour son allure majestueuse, sa grande beauté et sa belle diction, Bertha Kalich fut la première femme à faire la transition entre la scène yiddish et la scène anglaise. Les critiques l’ont appelée la « Bernhardt juive » et elle-même a estimé plus tard qu’elle avait joué 125 rôles dans sept langues différentes pendant sa longue carrière théâtrale.
Kalich fut l’une des grandes vedettes de l’âge d’or du théâtre yiddish américain et, pendant un certain temps, une des principales figures du théâtre américain traditionnel.

Né Beylke Kalakh le 17 mai 1874 (selon certaines sources, 1872 ou 1875), à Lemberg, alors en Autriche-Hongrie, elle était l’unique enfant de Salomon Kalakh, un fabricant de brosses modeste et violoniste amateur, et de Babette ( Halber) Kalakh, une couturière qui faisait des costumes pour les théâtres locaux. Amateure d’opéra, Babette Kalakh conduisait souvent sa fille à des spectacles où l’enfant tomba amoureuse de la scène.

Bertha étudia la musique et le théâtre dans des écoles privées et fréquenta le Conservatoire de Lemberg. À l’âge de treize ans, elle rejoignit le chœur du théâtre polonais local. Elle joua ensuite en allemand.
Comme « prima donna » dans le groupe de théâtre yiddish pionnier de Yankev Ber Gimpel, elle joua le rôle-titre dans la Shulamith d’Avrom Goldfaden.
C’est à cette époque qu’elle adopta le nom de Bertha Kalich. Après avoir joué à Budapest, Kalich retourna à Lemberg pour intégrer la troupe de Goldfaden, avec qui elle partit pour la Roumanie. Là, elle apprit le roumain en quelques mois et joua un rôle majeur dans le théâtre d’État. Elle y eut un tel succès que les amateurs de théâtre antisémites, qui étaient venus avec l’intention de lui jeter des oignons, lui jetèrent des fleurs à la place.

En 1890, Kalich épousa Leopold Spachner. Le couple eut deux enfants, Arthur, qui est mort jeune, et Lillian.

Effrayée par la rumeur d’un complot d’assassinat par des rivales jalouses, Bertha accepta une offre de Joseph Edelstein de venir à New York se produire dans son théâtre Thalia.
Elle arriva aux États-Unis en 1894 (selon d’autres sources, 1895 ou 1896), paraissant dans Di Vilde Kenigin [La reine sauvage] et une production yiddish de La Belle Hélène. Elle tint également les rôles de Shulamith, Juliette et Desdemone.

En Amérique, Kalich chercha à mettre en valeur ses talents dramatiques plutôt que ses talents musicaux. Elle devint connue pour sa participation au mouvement pour un théâtre yiddish de qualité artistique supérieure à ce qui était commun à l’époque.
La performance de Kalich dans « The East Side Ghetto » de Leon Kobrin reçut un accueil favorable tant de la critique que du grand public. Elle se distingua notamment dans les œuvres du dramaturge Jacob Gordin, dont les pièces didactiques introduisaient des sujets sérieux sur la scène yiddish.
En 1900, elle joue le rôle de Freydenyu dans la première production de « Dieu, l’Homme et le Diable » de Gordin. Gordin écrivit le rôle d’Etty dans « La Sonate à Kreutzer » et le rôle-titre de sa « Sappho » spécialement pour elle.
Au fil des années, Kalich joua dans de nombreux autres rôles de Gordin. Elle parut également dans des pièces de Z. Libin, Dovid Pinsky, I.L. Peretz, et d’autres.

Pendant un certain temps, Kalich fut la partenaire de son mari et de plusieurs autres au Théâtre Thalia. En plus du Thalia, elle apparut à l’Opéra de Roumanie, au Grand Théâtre et ailleurs. Pendant au moins une saison, Spachner loua le Windsor Theatre en le renommant Théâtre Kalich.

Le travail de Kalich sur la scène yiddish attira l’attention d’éminents producteurs de théâtre anglophones. Son premier rôle en anglais fut celui du rôle-titre dans Fedora de Victorien Sardou à l’American Theatre en 1905.
Plus tard dans la même année, elle signa avec Harrison Gray Fiske et participa à la production de « Monna Vanna » de Maurice Maeterlinck au Manhattan Theatre.
Elle travailla pendant des mois avec Minnie Maddern Fiske pour corriger son accent étranger, un effort dans lequel elle réussit largement.
Au cours des années suivantes, Kalich joua pour Fiske un certain nombre de pièces, à la fois des œuvres originales et des adaptations de rôles qu’elle avait créés en yiddish.

A partir de 1910, cependant, elle eut du mal à trouver des rôles appropriés à son style plus émotionnel et tragique dans le théâtre américain léger.
Elle et Fiske se séparèrent, et sa carrière connut un recul. Au cours de la décennie suivante, Kalich travailla avec Lee Shubert et Arthur Hopkins, et elle fit des apparitions dans plusieurs premiers films.
En 1923, elle a joué dans « Jitta’s Atonement », adapté par George Bernard Shaw de l’œuvre de Siegfried Trebitsch. Ses autres rôles en anglais dans les années 1920 comprenaient des reprises de ses premiers succès tels que « La Sonate à Kreutzer ».

À partir de 1915, Kalich revint fréquemment à la scène yiddish. Là, son succès dans le monde théâtral américain accru son prestige. Elle joua au Second Avenue Theatre avec Dovid Kessler, au National Théatre de Boris Tomashefsky, au Irving Place Theatre et dans d’autres théâtres de New York, ainsi qu’à Philadelphie et à Chicago. Elle joua dans des pièces de Rose Shomer et Miriam Shomer-Zunser, Esther Steinberg, Peretz Hirshbein, Moyshe Shor, et d’autres.

À la fin des années 1920, la santé de Kalich commença à décliner et elle perdit graduellement la vue. Elle annonça sa retraite en 1931, mais remonta sur la scène de temps en temps par la suite, particulièrement à plusieurs soirées organisées par la communauté théâtrale spécialement pour elle.
Elle joua également des scènes des pièces historiques de Goldfaden dans « The Forward Hour » sur la station de radio WEVD, répétant même avec ardeur des pièces courtes.
Sa dernière apparition eut lieu le 23 février 1939, dans une soirée à son bénéfice, au théâtre Jolson, lorsqu’elle récita la dernière scène du poème de Louis Untermeyer, «La mort de Heine».

Bertha Kalich mourut le 18 avril 1939. 1500 personnes seulement assistèrent à son enterrement, ce qui fut considéré comme une participation décevante.
À cette époque, elle semblait être une relique du passé théâtral, avec un style trop romantique et grandiose même pour la scène yiddish.
Néanmoins, au sommet de sa carrière au début du XXe siècle, Kalich joua un rôle important dans les efforts visant à améliorer les standards artistiques du théâtre yiddish, dont elle aida également à élever le statut auprès de publics anglophones.

(Source: Daniel Soyer in Jewish Women’s Archive)