Borekh Wirgili-Kahan, Zeleznikov, Zelig Kalmanovitch, non identifié, Max Weinreich, Isaac Nachman Steinberg, Chaim Zhitlowsky, J. Szapiro, Zalmen Reisen, Joseph Tshernikhov et Boris Kletzkin

Ephéméride | YIVO [ 7 Août ]

7 août 1925

Fondation du YIVO, le principal centre de documentation et de recherche sur la langue et la culture yiddish dans le monde.

Le 7 août 1925 commença à Berlin une conférence qui aboutit à la création du Yiddisher Visenshaftlisher Institut (ייִדישער װיסנשאַפֿטלעכער אינסטיטוט) – appelé YIVO selon son acronyme yiddish.
La conférence réunissait des chercheurs d’Europe occidentale et orientale et fut le point culminant d’un processus qui avait officiellement débuté un an auparavant. Ce processus, cependant, reflétait une conscience, antérieure à la première guerre mondiale, que la culture et la langue des juifs d’Europe orientale étaient riches et uniques – mais menacées. Par conséquent, il y avait un besoin et un élan pour documenter cette culture, mais aussi pour normaliser sa langue, de sorte qu’elle puisse continuer à servir de véhicule à la culture nationale.

Le mouvement menant à la création de YIVO fut influencé par plusieurs acteurs importants: l’historien Simon Dubnow, qui fut le pionnier de l’étude de l’histoire sociale et culturelle juive; S. An-Ski, qui, avant la première guerre mondiale, avait entrepris une série de voyages au cours desquels il recueillait le folklore et la culture de la communauté juive d’Europe orientale; et Ber Borochov, le fondateur idéologique du sionisme travailliste, qui était également un chercheur important et précoce de la philologie yiddish.

Bien que la conférence fondatrice de YIVO ait eu lieu à Berlin, en 1927, il fut décidé que l’organisation aurait son siège à Vilna, qui abrite une population juive importante et dynamique. La principale figure du projet était Nochum Shtif (1879-1933), un linguiste basé à Berlin qui, après avoir été, au début de sa vie, attiré par les idées socialistes et sionistesen était venu à voir l’avenir de la nation juive au sein de l’Union soviétique, et envisageait que sa vie nationale se déroule en yiddish et non en hébreu. (Il devint plus tard l’un des directeurs de l’Institut de culture juive prolétarienne à Kiev.)

La croyance de Shtif dans la nécessité d’un institut universitaire pour l’étude du yiddish fut reprise par le philologue et directeur de théâtre de Vilna, Max Weinreich (1894-1969). Les deux autres personnages-clé étaient Elias Tcherikower, un historien qui dirigea la section historique de l’Institut dans ses premières années, et Zalmen Reyzn, un chercheur et journaliste littéraire qui participa également à la direction du YIVO. Dubnow n’était pas seulement membre honoraire du « comité consultatif » du YIVO – avec Sigmund Freud, Albert Einstein et l’anthropologue américain Edward Sapir, entre autres – mais également historien dans la section de Tcherikower.

Pour ses recherches philologiques et ethnographiques, l’institut s’appuya sur les efforts des « zamlers », collecteurs bénévoles, qui rassemblaient des documents écrits en yiddish et recueillaient des contes et de la musique, ainsi que des fonds pour le YIVO. Bon nombre d’entre eux étaient des chômeurs sans instruction qui étaient fiers de pouvoir participer à la mission.

Bien qu’il ait établi des succursales dans 30 villes à travers le monde et reçu des dons de nombreux membres de la base, le YIVO fut toujours confronté à des difficultés financières. En 1930, il commença à recevoir des fonds de communautés juives organisées, ainsi que des subventions de municipalités à forte population juive. Néanmoins, lorsqu’elle emménagea dans son nouveau siège à Vilna, en 1933, l’organisation était fortement endettée et n’avait pas versé de salaire à ses employés salariés depuis plus d’un an.

Au cours des deux premières années de la Seconde Guerre mondiale, Vilna (Lituanie) se trouva sous contrôle soviétique et, pendant une partie de cette période, occupée par les troupes soviétiques. Les Soviétiques prirent la direction du YIVO et l’incorporèrent à l’Académie des sciences de Lituanie.

Une division nazie connue sous le nom d’Einsatzstab Rosenberg arriva à Vilna en juin 1941 avec des listes de bibliothèques, de musées et d’autres collections rares qu’elle souhaitait piller. Une partie de leur mission consistait à rassembler des matériaux pour un « Institut d’enquête sur la question juive » nazi, une organisation qui devait étudier les Juifs après leur extermination. La célèbre bibliothèque publique juive de Strashun et l’institut YIVO figuraient parmi leurs cibles.

Alors que les Juifs de Vilna étaient contraints de vivre dans un ghetto et systématiquement affamés et assassinés, les Einsatzstab Rosenberg se lancèrent dans la destruction de la culture juive. Il s’approprièrent les collections rares de la bibliothèque Strashun et réquisitionnèrent tout le bâtiment du YIVO afin de recueillir des trésors culturels juifs rares.

Mais ils avaient un problème: leur personnel ne connaissait pas suffisamment la culture juive pour organiser et cataloguer de manière adéquate tout le matériel qu’ils pillaient. Ils créèrent donc une brigade de travail forcé, composée de poètes et d’intellectuels, dont Zelig Kalmanovitch, co-directeur de YIVO avant la guerre. Chaque jour, ils quittaient le ghetto pour se rendre au bâtiment du YIVO, où ils devaient trier, cataloguer et emballer les trésors culturels juifs rares à expédier en Allemagne.

Alors que les nazis pillaient les collections juives pour leur propre usage, ils détruisaient systématiquement ce qui restait. Kalmanovitch comprit que les matériaux rares du YIVO auxquels les Allemands n’étaient pas intéressés seraient détruits. Ainsi, avec d’autres, il décida de commencer à sortir discrètement des parties de la collection du YIVO qui ne devaient pas être incluses dans les envois de Judaica rares envoyés en Allemagne. Leur raisonnement était que les Allemands finiraient par perdre la guerre et que, même si eux n’y survivraient pas, les trésors le seraient.

D’autres travailleurs de l’unité de travail forcé, parmi lesquels les poètes Avrom Sutzkever et Shmerke Kaczerginski, décidèrent de sauver ces matériaux rares d’une manière plus dangereuse encore: ils les introduisirent clandestinement dans le ghetto, où ils cachèrent et enterrèrent des milliers de livres et d’œuvres d’art dans l’espoir de revenir après la guerre pour les récupérer. Quand leurs maîtres allemands avaient le dos tourné, Sutzkever, Kaczerginski et une équipe d’environ deux douzaines d’hommes et de femmes courageux plaçaient des livres et des manuscrits rares sous leurs vêtements et les faisaient passer clandestinement dans le ghetto.

Ces actes étaient extrêmement dangereux. Si les Allemands les attrapaient, ils seraient exécutés. Si la police juive et lituanienne à la porte du ghetto les surprenait, ils pouvaient être battus ou arrêtés. Heureusement, ils avaient des contacts avec la police juive et, malgré quelques grosses alertes, réussirent à éviter de se faire prendre.

Faire de la contrebande en temps de guerre signifiait généralement apporter de la nourriture aux détenus du ghetto affamés ou des objets de valeur pour corrompre des gardes. Risquer sa vie pour des livres rares et des manuscrits semblait fou. Même la police du ghetto se moquait d’eux, les appelant «la brigade de papier». Mais ils comprenaient que même s’ils ne survivraient pas à la guerre, leurs actes audacieux de préservation culturelle serviraient les Juifs pour les générations à venir.

Lorsque le ghetto de Vilna fut liquidé, les membres de la « Brigade de papier » furent dispersés. Certains furent envoyés dans des camps de concentration où ils périrent. D’autres, notamment Sutzkever et Kaczerginski, rejoignirent les partisans et combattirent les nazis dans les forêts. À la fin de la guerre, les deux poètes retournèrent à Vilna pour constater que 90% de la communauté juive avait été assassinée. Mais ils purent également constater qu’une grande partie de ce qu’ils avaient enterré dans le ghetto avait survécu. Ils récupérèrent ce qu’ils pouvaient et fondèrent un petit musée juif, une étincelle de vie dans la Vilna juive décimée.

La division des monuments, des beaux-arts et des objets d’art de l’armée américaine, « The Monuments Men », retrouva des centaines de caisses de matériaux rares appartenant au YIVO et à d’autres bibliothèques juives abandonnées dans une ville aux environs de Francfort. Des contacts furent pris avec le bureau du YIVO à New York, où tous furent abasourdis de voir que ces archives avaient survécu. Comme aucune organisation juive n’avait survécu à la guerre et que Vilna était occupée par les Soviétiques, il fut décidé de restituer les collections juives au YIVO à New York. En 1947, 465 caisses de trésors culturels juifs arrivèrent à New York et, après un bref séjour à l’entrepôt du célèbre fabricant de matsot « Manischewitz Matzo », elles devinrent une partie des collections du YIVO, où elles se trouvent encore aujourd’hui.

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Ephéméride | Isaac Alfred Isaacs [ 6 Août ]

6 août 1855

Naissance à Melbourne d’Isaac Alfred Isaacs, fils d’un tailleur polonais de Mlawa. Il deviendra président de la Haute Cour australienne, neuvième gouverneur général d’Australie et premier Australien à occuper ce poste. L’histoire des Juifs en Australie est une histoire heureuse.

La colonisation britannique de l’Australie commença par la fondation d’un colonie pénitentiaire de 1 030 personnes (dont 736 prisonniers) à Botany Bay.
Huit de ces condamnés au moins étaient juifs. On estime que plus de mille personnes d’origine juive ont été envoyées en Australie au cours des 60 années suivantes. La plupart d’entre elles venaient de Londres, étaient issus de la classe ouvrière et étaient des hommes. Seulement 7% des détenus juifs étaient des femmes, contre 15% pour les détenus non juifs. L’âge moyen des détenus juifs était de 25 ans, mais l’éventail allait de 8 ans à des vieillards.
Parmi les premiers arrivants juifs se trouvaient Esther Abrahams qui devint l’épouse officieuse puis officielle de George Johnston, qui fut brièvement gouverneur de la colonie et Ikey Solomon, un fameux receleur considéré comme le modèle du personnage de Fagin dans Olivier Twist.

Au début, l’Église d’Angleterre était la religion établie dans la colonie et, pendant les premières années de déportation, tous les condamnés devaient assister aux services anglicans le dimanche, également les catholiques irlandais ainsi que les juifs. De même, l’éducation dans la nouvelle colonie était contrôlée par l’Église anglicane jusqu’aux années 1840.

Le premier pas vers l’organisation de la communauté juive fut la formation d’une Khevra Kadisha (une société funéraire juive) à Sydney en 1817. En 1820, le révérend William Cowper attribua un terrain pour l’établissement d’un cimetière juif dans le coin droit du cimetière chrétien d’alors. La section juive fut créée pour permettre l’enterrement d’un certain Joel Joseph. Au cours des dix années suivantes, le nombre de membres de la société n’augmenta pas beaucoup et ses services n’étaient pas sollicités plus d’une fois par an.

Les premiers services religieux juifs dans la colonie se tinrent à partir de 1820 dans des maisons privées par le forçat libéré Joseph Marcus, l’un des rares détenus ayant des connaissances juives.
En 1832, fut célébré le premier mariage juif en Australie. Les parties contractantes étaient Moïse Joseph et Rosetta Nathan. Trois ans plus tard, un certain M. Rose arriva d’Angleterre et joua le rôle de chazzan, de shokhet et de mohel.

Au cours des décennies suivantes, les effectifs de la communauté augmentèrent, principalement grâce à l’immigration juive du Royaume-Uni et de l’Allemagne. Des communautés organisées commencèrent à être établies à Sydney (1831) et à Melbourne (1841). La situation de la communauté juive s’améliora au point point que, en 1844, la première synagogue d’Australie fut installée dans la rue York à Sydney.

Le recensement de 1841 montre que les Juifs de Nouvelle-Galles du Sud représentaient 65% de la population juive australienne totale et 0,57% de la population australienne totale. Bien que la communauté juive soit principalement ashkénaze, quelques Juifs séfarades émigrèrent également en Australie et la communauté prospéra au milieu du 19ème siècle. Pendant une vingtaine d’années, il y avait une congrégation séfarade et certaines familles séfarades occupaient des postes communautaires importants. Peu à peu, cependant, la population séfarade déclina et la congrégation fut dissoute en 1873.

La ruée vers l’or des années 1850 attira une vague d’immigration juive et le nombre des immigrés dépassa rapidement celui des Juifs nés dans le pays. Dans un premier temps, ils s’installèrent dans les zones rurales, mais à la fin du 19ème siècle, l’absence de liens communautaires juifs et la crainte de l’assimilation conduisit la plupart des Juifs australiens des zones rurales à s’installer dans les centres juifs dans les villes. En conséquence, la communauté en pleine croissance de Sydney eut besoin d’installations plus grandes et construisit la Grande Synagogue, consacrée en 1878.

La presse juive en Australie fut lancée à Melbourne. En 1895, le premier journal juif de Sydney, intitulé Hebrew Standard of Australasia, fut publié et fut le précurseur de l’Australian Jewish News.

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, alors que l’Australie unifiait ses colonies en un seul pays indépendant, une nouvelle vague d’immigration juive débuta. Les réfugiés juifs de Russie et de Pologne commencèrent à affluer dans les années 1890, fuyant les pogroms de leurs terres natales. Cette vague d’immigration créa un fossé entre les communautés juives urbaines. La plupart des Juifs de Sydney venaient d’Europe occidentale et centrale et étaient en grande partie laïcs. En revanche, les immigrants juifs d’Europe de l’Est s’installèrent à Melbourne et étaient hautement orthodoxes. En outre, des milliers de Juifs très observants immigrèrent d’Afrique du Sud et se s’installèrent à Perth.

Avec l’arrivée d’un grand nombre d’immigrants dans les années 1850, en particulier pendant la ruée vers l’or victorienne, une plus grande synagogue devint nécessaire à Melbourne. La construction d’une plus grande synagogue de 600 places à South Yarra débuta en mars 1855.
Depuis les années 1850, Melbourne a la plus grande population juive du pays. Une cour religieuse (Beth Din) fut créée à Melbourne en 1866.

En 1901, on estime qu’il y avait plus de 15 000 Juifs en Australie. Lorsque l’Australie devint indépendante en 1901, certains de ses fondateurs étaient juifs.
Dès le début, les Juifs furent traités comme des citoyens égaux, libres de participer à la vie économique et culturelle et jouèrent un rôle important dans leur développement. L’antisémitisme, qui était courant dans l’Europe contemporaine, était très rare en Australie.

Après la Première Guerre mondiale, un autre flux d’immigrants juifs arriva et, lorsque les nazis eurent pris le pouvoir en Allemagne en 1933, de nombreux Juifs allemands se réfugièrent en Australie. Au début, le gouvernement australien hésita à autoriser l’entrée des nombreux Juifs qui voulaient venir, mais en 1938, il accorda 15 000 visas aux « victimes de l’oppression ». Quelque 7 000 Juifs purent obtenir ces visas avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

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le Général Anders passe en revue une commémoration en l'honneur des soldats juifs tombés lors de bataille de Monte Cassino.

Ephéméride | Wladislaw Anders [ 4 Août ]

4 août 1941

Le général Wladislaw Anders est nommé commandant en chef des forces polonaises de l’Est. Les Juifs polonais réfugiés en URSS y afflueront en masse malgré les obstacles dressés par l’antisémitisme de l’encadrement.

Le rassemblement des forces armées polonaises en Union soviétique, connue sous le nom de « Armée d’Anders », débuta au cours de la seconde moitié de 1941.
Jusqu’à la fin de juillet 1941, le gouvernement polonais en exil à Londres n’entretenait pas de relations diplomatiques avec l’Union soviétique. Il la considérait comme un envahisseur qui avait conspiré avec l’Allemagne nazie pour s’emparer des parties orientales de la Pologne lors de l’invasion de 1939. Même la volte-face dramatique à la suite de l’attaque de Hitler contre l’Union soviétique le 22 juillet 1941 n’amena pas un dégel immédiat dans les relations polono-soviétiques.
Le Premier ministre polonais en exil, Wladyslaw Sikorski, maintenait que la Pologne devait chercher des voies de
consultation avec l’Union soviétique et qu’elle devait rejoindre le nouvel alignement des forces découlant de l’entrée de l’Union soviétique dans le camp anti-nazi.
Les Polonais insistaient toutefois sur le fait que tout accord avec l’Union soviétique était conditionné par un engagement soviétique sans équivoque que l’État polonais serait reconstitué après la guerre dans ses anciennes frontières – que l’Union soviétique devait annuler son annexion de la Biélorussie occidentale, de l’Ukraine occidentale et du district de Vilna.
Les Soviétiques refusèrent de prendre un tel engagement. Les délibérations tendues et épuisantes sur la question entraînèrent une scission entre les Polonais. Cependant, une majorité du gouvernement polonais en exil était encline à accepter une formule de compromis différant le tracé de la carte à une date ultérieure.

Une considération primordiale pour Sikorski dans la recherche d’un accord était l’espoir d’établir en Union soviétique un contingent polonais qui serait subordonné au gouvernement polonais en exil à Londres. Les forces que les Polonais avaient réussi à rassembler à l’Ouest après
la débâcle de septembre 1939 avait été presque complètement anéanties dans la campagne de France. Les Polonais accordaient beaucoup d’importance à ce qu’une force polonaise prenne place aux côtés des forces alliées dans la lutte contre Hitler.

À la suite de la débâcle, des masses de citoyens polonais se retrouvèrent à l’intérieur de l’Union soviétique, certains comme prisonniers de guerre, d’autres comme réfugiés qui avaient fui devant les Allemands et d’autres encore comme exilés déportés par les autorités soviétiques. On estime que leur nombre atteignait un million à un million et demi de personnes. Une grande partie d’entre elles, peut-être même la majorité, fut internée dans des camps de prisonniers, soumis aux traitements dégradants, à la dureté des conditions et aux intempéries.

Dans un protocole annexé à l’accord général, le gouvernement soviétique s’engageait, dès le rétablissement des relations diplomatiques, à « accorder l’amnistie à tous les citoyens polonais actuellement privés de leur liberté sur le territoire de l’URSS en tant que prisonniers de guerre ou pour d’autres motifs. »

On estime que le nombre de Juifs parmi les exilés polonais en URSS atteignait environ 400 000 environ un tiers du nombre total. Leur proportion parmi les réfugiés était donc plus que le triple de leur proportion dans la population de l’Etat polonais indépendant dans les années d’entre les deux guerres. Beaucoup de ses réfugiés juifs furent exilés et emprisonnés dans des conditions cruelles dans les prisons et camps de travail soviétiques.
En vertu de l’accord conclu entre la Pologne et l’Union soviétique et de l’accord militaire subséquent, des masses de citoyens polonais torturés, frêles et infirmes, parmi lesquels des Juifs, furent libérés des prisons et des camps. Le recrutement d’unités militaires polonaises et leur participation à la lutte armée devenait possible.

Dès le début du recrutement, des milliers de Juifs, prisonniers libérés et réfugiés affluèrent vers les centres de recrutement. Pour la majorité, la mobilisation signifiait une
garantie pour l’existence quotidienne et un sentiment relatif de stabilité. Des directives officielles définissaient les critères de préférence et d’éligibilité au service dans les forces armées polonaises en Union soviétique.
Les premières unités constituées comportaient un très grand nombre de juifs. Selon le général Anders, les Juifs constituaient parfois soixante pour cent de l’effectif, et selon l’ambassadeur du gouvernement polonais, Kot, quarante pour cent.
L’afflux des Juifs dans les rangs des forces armées polonaises suscita la suspicion et la consternation. Dans les
sources polonaises, s’exprime le soupçon que les Russes libéraient intentionnellement les Juifs des camps – avant tous les autres afin d’inonder les Forces armées polonaises avec « l’élément juif ».

Une autre grief constamment exprimé par les Polonais concerne le « contentieux national » qu’ils avaient avec les juifs. Anders lui-même commençait chaque réunion avec des représentants juifs, par le « rappel » que les Polonais portaient aux Juifs un reproche sévère pour leur comportement déloyal pendant l’occupation [soviétique] et l’internement dans les prisons et les camps.
Dans son livre, « Une armée en exil », Anders commence le chapitre sur « Les Juifs dans les forces armées » en ces termes: « Je fus grandement perturbé lorsque, au début, un grand nombre parmi les minorités nationales, et avant tout les Juifs, commencèrent à affluer pour s’enrôler. Comme je l’ai déjà mentionné, certains Juifs avaient chaleureusement accueilli les armées soviétiques qui envahirent la Pologne en 1939 … » Dans des documents non destinés à la publication, le style du général Anders est beaucoup plus sévère.

Kot, aussi, écrit dans son rapport au ministre des Affaires étrangères à Londres, que « Les Polonais se sentent très amers envers les Juifs pour leur comportement pendant l’occupation soviétique – l’accueil enthousiaste de l’armée rouge, les insultes qu’ils adressaient aux officiers et hommes de troupe polonais arrêtés par les soviétiques, offrant leurs services aux Soviets, renseignant sur les Polonais, et
d’autres actes du même genre. »
Cette comptabilité unilatérale, énumérant seulement les blessures faites aux Polonais, blessures pour lesquelles les Juifs étaient collectivement blâmés – et faisant un silence total sur l’antisémitisme et les politiques anti-juives de la Pologne entre les guerres, en particulier la violence et la persécution organisée de la fin des années trente n’était que le premier d’une série de griefs invoqués pour « justifier » la discrimination à l’encontre des Juifs servant dans les forces armées polonaises en Union soviétique.

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Regina Jonas

Ephéméride | Regina Jonas [ 3 Août ]

3 août 1902

Naissance de Regina Jonas, la première femme ordonnée rabbin.

« Si je confesse ce qui m’a motivée, moi une femme, à devenir rabbin, deux choses me viennent à l’esprit. Ma croyance en l’appel de Dieu et mon amour des humains. Dieu inscrit dans nos coeurs des compétences et une vocation sans poser de questions sur le genre. Par conséquent, c’est le devoir des hommes et des femmes de travailler et de créer selon les compétences données par Dieu. » Regina Jonas, C.-V.-Zeitung, 23 juin 1938.

Regina Jonas, la première femme à avoir été ordonnée rabbin, fut tuée à Auschwitz en octobre 1944. De 1942 à 1944, elle exerça des fonctions rabbiniques à Theresienstadt. Elle aurait probablement été complètement oubliée, si elle n’avait pas laissé de traces à Theresienstadt et dans sa ville natale, Berlin.
Aucun de ses collègues masculins, parmi lesquels le rabbin Leo Baeck (1873-1956) et le psychanalyste Viktor Frankl (1905-1997), ne l’a jamais mentionnée après la Shoah.
En 1972, lorsque Sally Priesand fut ordonnée au Hebrew Union College de Cincinnati, on la présenta comme la « première femme rabbin de tous les temps », une information qui ne fut jamais corrigée par ceux qui savaient.
Ce n’est que lorsque le mur de Berlin fût tombé et que les archives en Allemagne de l’Est furent devenues accessibles que le legs de Regina Jonas fut retrouvé dans les « Gesamtarchiv der deutschen Juden ».

Regina Jonas naquit à Berlin le 3 août 1902, fille de Wolf et Sara Jonas. Elle grandit dans le Scheunenviertel, un quartier pauvre, principalement juif. Son père, un commerçant mort de tuberculose en 1913, fut probablement son premier professeur. Dès le début, Regina Jonas sentit sa vocation rabbinique. Sa passion pour l’histoire juive, la Bible et l’hébreu était évidente même au lycée, où des camarades de classe se souviennent qu’elle parlait de devenir rabbin.

Beaucoup de gens soutenaient les ambitions de Regina, parmi lesquels les rabbins orthodoxes Isidor Bleichrode, Felix Singermann et Max Weyl, dont le dernier était connu pour son attitude ouverte envers l’éducation religieuse des filles. Max Weyl officiait souvent dans la synagogue de la Rykestrasse, à laquelle Sara Jonas et ses deux enfants, Abraham et Regina, assistaient régulièrement.
Jusqu’à sa déportation à Theresienstadt, Weyl et Regina se retrouvaient une fois par semaine pour étudier la littérature rabbinique – Talmud, Shulhan Arukh et autres textes.
En 1923, Jonas passa son Abitur (bac allemand) à l’Oberlyzeum Weissensee. L’année suivante, elle suivit un séminaire d’enseignants, ce qui lui permit d’enseigner la religion juive dans les écoles de filles à Berlin.

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Adrian Grycuk - Mémorial aux victimes de Treblinka

Ephéméride | Révolte de Treblinka [ 2 Août ]

2 août 1943

Il y a 75 ans, révolte de Treblinka.

Für uns giebt heute nur Treblinka,
Das unser Schicksal ist
(Nous n’avons rien que Treblinka,
Elle est notre destin.)

(…)

La chanson Treblinka, que les huit cents personnes travaillant au brûlement des cadavres étaient contraintes de chanter, invitait les détenus à la soumission et à l’obéissance; on leur promettait en échange « un petit, un tout petit bonheur qui brille une minute à peine ».
Chose étonnante dans l’enfer de Treblinka, un jour de bonheur se leva en effet. Mais les Allemands s’étaient trompés – ce n’est ni à la soumission ni à l’obéissance que les condamnés à mort ont dû cette journée. C’est à la folie des braves. Un plan de soulèvement avait germé dans l’esprit des détenus. Ils n’avaient rien à perdre. Chaque jour était pour eux un jour de tourments. Ils étaient tous condamnés à mort les Allemands n’épargneraient aucun de ces témoins de leurs horribles forfaits; la chambre à gaz les attendait tous; la plupart y étaient envoyés après quelques jours de travail; des nouveaux arrivés les remplaçaient.

Seuls quelques dizaines d’entre eux ont vécu au camp no 2 non pas quelques heures ou quelques jours, mais des semaines et des mois : c’étaient des ouvriers qualifiés, des charpentiers et des maçons, des boulangers, des tailleurs, des coiffeurs affectés au service des Allemands. Ce sont eux qui créèrent un comité de soulèvement. Seuls des êtres voués à la mort, altérés de vengeance et mus par la haine pouvaient dresser un plan aussi téméraire. Ils ne voulaient pas fuir sans avoir anéanti Treblinka.

Dans les baraquements des ouvriers des armes apparurent : des haches, des couteaux, des matraques. Mais à quel prix ! Que de risques à encourir pour se procurer chaque hache, chaque couteau ! Que de patience, de ruse et d’adresse pour dissimuler tout cela dans les baraques, à l’abri des perquisitions. Les détenus se procurèrent de l’essence pour mettre le feu au camp.

Comment firent-ils pour accumuler toute cette essence qui disparaissait sans laisser de trace, comme si elle se fût volatilisée ? Ils durent déployer des efforts surhumains, faire des prodiges d’ingéniosité, de volonté et d’audace. Enfin, ils creusèrent une grande galerie sous le baraquement qui servait d’arsenal à leurs bourreaux. C’était une entreprise d’une audace insensée, mais le dieu de la hardiesse était avec eux. Ils enlevèrent vingt grenades, une mitrailleuse, plusieurs carabines et pistolets qui disparurent dans des cachettes profondes.

Les conspirateurs formaient des groupes de cinq. Ils mirent au point dans ses moindres détails leur formidable plan de révolte. Chaque groupe avait sa mission particulière, qu’il devait exécuter avec une rigueur mathématique et qui était d’une témérité folle. Le premier devait prendre d’assaut les tours où veillaient les wachmanns avec leurs mitrailleuses; le second attaquerait par surprise les sentinelles qui allaient et venaient entre les places; le troisième s’emparerait des autos blindées; le quatrième couperait les fils téléphoniques; le cinquième se rendrait maître des casernes; le sixième pratiquerait des passages parmi les barbelés; le septième établirait un pont au-dessus des fossés antichars; le huitième arroserait d’essence les bâtiments du camp et les incendierait; le neuvième détruirait tout ce qui pouvait être rapidement détruit.

On avait même prévu qu’il faudrait de l’argent aux évadés : un médecin de Varsovie s’occupait d’en rassembler. Mais un jour un Scharführer remarqua une épaisse liasse de billets de banque qui sortaient de sa poche : c’étaient de nouvelles sommes que le docteur se préparait à mettre en lieu sûr. Le Scharführer avertit aussitôt Kurt Franz lui-même c’était là un fait insolite, un cas extraordinaire, et Franz voulut procéder en personne à l’interrogatoire du médecin. Il flairait quelque chose de louche : à quoi bon tout cet argent chez un condamné à mort ? Franz commença l’interrogatoire avec assurance, sans se hâter : existait-il sur terre un homme qui sût torturer comme lui ?
Mais le médecin trompa l’attente du Hauptmann : il absorba du poison. L’un de ceux qui participèrent à l’insurrection m’a dit que jamais on n’avait mis à Treblinka tant de zèle à vouloir sauver la vie d’un homme. Franz sentait qu’en mourant le docteur emporterait dans la tombe un important secret. Mais le poison allemand agit sûrement : le secret ne fut pas trahi.

A la fin de juillet, la chaleur devint étouffante. Quand on ouvrait les fossés une épaisse vapeur s’en échappait comme de gigantesques chaudières. L’horrible puanteur et la chaleur des fours tuaient les ouvriers; ceux qui transportaient les cadavres tombaient épuisés sur les grilles des fours. Des milliards de mouches, lourdes et repues, noircissaient le sol et vrombissaient dans l’air. On était en train de brûler les cent mille derniers cadavres.

Le soulèvement fut fixé au 2 août. Un coup de revolver servit de signal. Cette oeuvre sainte fut couronnée d’un plein succès. Une flamme nouvelle monta dans l’air : non plus la flamme lourde, grasse et pleine de fumée des cadavres brûlés, mais le feu clair, vif et ardent de l’incendie. Les constructions du camp flambèrent. Et il semblait aux révoltés que c’était le soleil qui, sorti de son orbe, brûlait au-dessus de Treblinka, célébrant le triomphe de la liberté et de l’honneur.

Des coups de feu claquaient; les mitrailleuses crépitaient sur les tours prises par les révoltés. Les explosions des grenades éclataient, joyeuses et claires comme un carillon de la Vérité. Les bâtiments s’effondraient dans un fracas retentissant; le sifflement des balles couvrait le bourdonnement des mouches. Et l’on voyait, dans l’air transparent, s’abattre les haches rougies; le sang impur des S.S. abreuvait le sol dans l’enfer de Treblinka, sous un ciel en fête, un ciel bleu, triomphant, ruisselant de lumière. L’heure de l’expiation avait sonné.

Alors, on vit se reproduire l’histoire vieille comme le monde : ceux qui avaient clamé la supériorité de leur race, ceux qui hurlaient : « Achtung ! Mützen ab » (Attention ! Chapeaux bas !); ceux qui, de leur voix tonnante de maîtres, ordonnaient : « Alle r-r-r-r-raus (Tout le monde dehors !) » pour faire sortir les Varsoviens de leurs maisons et les conduire au supplice; ceux qui n’avaient jamais douté de leur toute-puissance quand il s’agissait d’exterminer des millions de femmes et d’enfants, ne furent plus que des lâches, des reptiles tremblants qui imploraient leur grâce dès qu’il fallut livrer une lutte véritable, une lutte à mort. Affolés, ils couraient comme des rats, sans plus songer à leur diabolique système de défense, oubliant qu’ils avaient des armes.

Mais à quoi bon s’étendre sur ces faits qui n’étonneront personne ?
Deux mois et demi plus tard, le 14 octobre 1943, un soulèvement éclata au camp de la mort de Sobibor; il avait été organisé par un prisonnier de guerre soviétique, un commissaire politique du nom de Sachko, originaire de Rostov. Comme à Treblinka, des hommes à demi morts de faim eurent raison de plusieurs centaines de brutes S.S. gorgées de sang. Ils tuèrent leurs gardiens à l’aide de haches grossières qu’ils avaient faites eux-mêmes dans les forges du camp; beaucoup n’avaient pour toute arme que du sable fin dont Sachko avait ordonné qu’on se remplit les poches pour rejeter aux yeux des sentinelles… Mais ceci non plus n’étonnera personne.

A peine les révoltés, après un adieu muet aux cendres des morts, eurent-ils franchi les barbelés et quitté Treblinka en flammes, que de tous côtés des troupes de S.S. et de policiers les poursuivaient. Des centaines de chiens furent lancés à leurs trousses. L’aviation fut mobilisée. On se battit dans les bois, dans les marais, et peu nombreux furent les révoltés qui en réchappèrent.

Treblinka avait cessé d’exister. Les Allemands incinérèrent les cadavres qui restaient encore, démolirent les bâtiments de briques, enlevèrent les barbelés, brûlèrent ce qui subsistait des baraques de bois. Ils firent sauter ou emportèrent les installations, firent disparaître les fours, retirèrent les excavateurs, comblèrent les innombrables fossés. Rien ne resta du bâtiment de la gare. Enfin ils démontèrent les voies, enlevèrent les traverses. On sema du lupin sur l’emplacement du camp, et un certain Streben s’y construisit une petite maisonnette. Aujourd’hui elle n’existe plus : elle a été brûlée elle aussi.

(…)

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