Autoportrait de Léon Bakst - 1893

Ephéméride | Léon Bakst [10 Mai]

10 mai 1866

Naissance à Grodno (Biélorussie) de Lev Samoïlovitch Rosenberg, dit Léon Bakst, un artiste qui bouleversa la mode et le théâtre.

Dessinateur raffiné, brillant portraitiste de l’Age d’argent et scénographe talentueux qui influença la mode française et américaine des années 1910 et 1920, Léon Bakst naquit en 1866 à Grodno dans une famille juive orthodoxe. Son pseudonyme, tiré du nom de famille de sa grand-mère, Bakster, sonore et facile à reproduire dans toutes les langues, apparaîtra 23 ans plus tard lors de sa première exposition, lorsque le jeune peintre cherchera une manière de se présenter au monde.

Sa formation sort des sentiers battus. Après avoir accompli des études au Gymnase de la capitale impériale, il étudie, de 1883 à 1886, à l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg. En 1891, il voyage en Italie, en Allemagne et en France où il fréquente l’atelier de Jean-Léon Gérôme, suit des cours de l’Académie Julian et travaille, à Paris, avec Albert Edelfelt entre 1893 et 18964.

Pour arrondir ses fins de mois, il illustre des livres pour enfants et apprend à dessiner aux neveux du tsar Nicolas II.

Le premier jalon de la carrière de Léon Bakst est le mouvement « Le Monde de l’Art. »
En 1898, le grand amateur d’art Serge Diaghilev organise à Saint-Pétersbourg l’Exposition de peintres russes et finlandais : c’est la première manifestation commune du « Monde de l’Art. »
Mir iskousstva (en russe : Мир Искусства, « Le Monde de l’Art ») est une association d’artistes russes fondée en 1898 dans l’idée de prôner un renouveau pictural de l’art russe en synthétisant les plusieurs formes artistiques dont le théâtre, la décoration et l’art du livre. Les membres du groupe sont appelés miriskousniki.
Inspirées par l’Europe et ses grandes capitales, marquées par l’Art nouveau, le symbolisme et le culte de la beauté, les œuvres des peintres du groupe présentent un caractère raffiné.
Les artistes de ce groupe ne reconnaissent ni l’académisme, ni les tendances « populaires » des Ambulants (mouvement réaliste dont les membres avaient un même idéal : l’art doit être au service du peuple), mais apprécient l’esthétisme raffiné, se rapprochent de l’Art nouveau européen et du symbolisme (Léon Bakst est grandement influencé par le graveur et illustrateur britannique Aubrey Beardsley). Ils promeuvent une synthèse des arts, ce qui conduit logiquement nombre d’entre eux à devenir décorateurs de théâtre.

Les dessins réalisés par Léon Bakst pour Le Monde de l’Art lui apportent une célébrité méritée. Il réalise également des portraits de ses collègues, notamment de Serge Diaghilev, d’Alexandre Benois et de sa femme Anna Kind ainsi que de la femme poète Zinaïda Hippius, en reproduisant non seulement les visages, mais l’esprit de cette époque rebelle à la charnière des siècles.

Dans les premières années du XXe siècle, il commence à travailler pour le théâtre. Ses costumes font ressortir la beauté de la danseuse légendaire Mathilde Kschessinska, soulignent le corps élancé d’Anna Pavlova quand elle danse Le Cygne de Saint-Saëns et aident Ida Rubinstein à présenter sur scène le personnage scandaleusement célèbre de Salomé, drame interdit en Russie dans sa première version par l’Eglise orthodoxe.

En 1909, Diaghilev organise une première saison de ses Ballets à Paris : Léon Bakst se voit confier les décors de Cléopâtre de Michel Fokine. Dès la première scène, les spectateurs sont fascinés : quatre esclaves noirs apportent un palanquin richement orné dont ils sortent une « momie » enveloppée dans douze couvertures dont chacune est une œuvre d’art, comme la couverture rouge brodée de crocodiles d’or ou la couverture verte décorée de l’arbre généalogique des pharaons. La dernière couverture, bleu marine, fait apparaître au spectateur Ida Rubinstein qui, en vêtements semi-transparents, entame sa merveilleuse danse.

Un an plus tard, c’est Shéhérazade sur une musique de Nikolaï Rimski-Korsakov qui conquiert rapidement Paris. Diaghilev et ceux qui travaillaient avec lui – Fokine, Nijinski et Bakst – ont créé une nouvelle attitude envers les mises en scène. C’était une véritable synthèse de la peinture, de la musique et de la danse où le décorateur n’était plus réduit à réaliser un simple fond. Ce décorateur se trouvait sur le même plan que le compositeur et le metteur en scène et parfois, grâce à son éclat, son courage et sa note d’exotisme, la production scénique ressortait au premier plan.

Bakst enivre le public par ses scénographies flamboyantes et par ses costumes aux profondes couleurs, aux contrastes violents de vert et de rouge, où l’orientalisme se mêle à l’érotisme.
Car avant d’être disloquée par les nationalismes, emportée par la tempête de 14-18 et bouleversée par l’esthétique de la machine, l’Europe rêve une dernière fois aux lenteurs hiératiques du pays d’Aladin. Elle s’entiche de sarouels et de burnous. Elle fantasme sur la Salomé d’Oscar Wilde, incarnée par la danseuse Ida Rubinstein. « Déshabillée » par Bakst en 1908, elle est quasi nue sous sa robe de perles, qu’elle finit par enlever sur scène, comme elle le fera l’année suivante dans Cléopâtre.

« Le triomphe de Léon Bakst vint balayer nos scènes et substituer à la poussière grise une poussière nouvelle, poussière d’or et de vives couleurs », dira Jean Cocteau. Et Marcel Proust, dans une lettre à Reynaldo Hahn, du 4 mai 1911, lui écrit : « Dites mille choses à Bakst que j’admire profondément, ne connaissant rien de plus beau que Schéhérazade ».

Installé à Paris dès 1893, Bakst emménage avec femme et enfant boulevard Malesherbes, où il partage ses journées entre commande et travail personnel. L’air sérieux d’un professeur à lorgnons et moustache, il voyage sans quitter son atelier, apppuyé sur une sérieuse documentation. Pour La Pisanelle, un ballet de Michel Fokine créé en 1913, il transporte le spectateur sous les voûtes lapis-lazuli d’un immense harem. Pour Phaedre, en 1923, le voilà en Crète, dans le palais de Minos, aux épaisses colonnes bleues et rouges sous des poutres jaune vif.

Avec lui, les spectacles deviennent des tableaux vivants, dont les personnages sont « les derniers coups de pinceau ». Son génie culmine dans le costume qu’il dessine pour le danseur Vaslav Ninjinski, dans L’Après-midi d’un faune, créé en 1912 sur une musique de Claude Debussy. Souple corps blanc tacheté de noir, Ninjinski se déplace latéralement comme un hiéroglyphe vivant, sur fond de rochers et d’arbres vert et or. Un chef-d’œuvre sur tous les plans.

L’intérêt pour le mouvement et le nu, les motifs orientaux, la passion et un érotisme raffiné étaient autant de nouveautés présentées par les Ballets russes et reprises rapidement dans les costumes pour les bals et les carnavals. Léon Bakst vendait ses esquisses au grand couturier français Paul Poiret et a coopéré pendant trois ans avec la couturière française Jeanne Paquin, fondatrice de la Maison Paquin.

C’est lui qui lança la mode des turbans, des pantalons larges et des perruques de couleur. C’est lui qui créa des costumes extravagants pour la marquise Luisa Casati, muse d’un grand nombre d’artistes des trente premières années du XXe siècle qui apparaissait tantôt comme un arlequin blanc, tantôt comme la déesse du soleil ou la reine de la nuit.

Au tournant de la Grande Guerre, Bakst est moins dans le ton de son époque. Gontcharova, Larionov, Picasso, Matisse et les avant-gardes, qu’il apprécie par ailleurs, lui ravissent la vedette. En septembre 1918, Diaghliev monte une nouvelle version de Cléopâtre. Il y délaisse l’orientalisme sinueux de Bakst pour l’abstraction géométrique de Sonia Delaunay. En réaction, le « Gustave Moreau du ballet » cherche son inspiration dans la peinture classique. Au début des années 20, devenu conseiller à la danse pour l’Opéra de Paris, il signe lui-même quelques spectacles dont il conçoit décors et vêtements.

Surfant sur la vague de son succès (en Europe comme en Amérique), Léon Bakst a même l’intention d’ouvrir sa propre maison de mode qui proposerait aux clients non seulement des vêtements, mais également des bijoux, des meubles, des papiers peints et des tissus.
Ami du dandy Robert de Montesquiou, familier de l’élégantissime comtesse Greffulhe, Bakst aime la mode. Il dessine pour la couturière Jeanne Paquin et influence le style orientalisant de Paul Poiret.
Des décennies plus tard, Christian Lacroix ou Karl Lagerfeld sauront lui rendre hommage. Apportant aux arts décoratifs sa fête de couleurs, le « Delacroix du costume » crée des motifs pour des tissus d’ameublement, pour des vases ou des flacons de parfum.

Mais sa mort prématurée en décida autrement. Et bien que les Ballets russes aient employé d’autres grands artistes, tels Derain, Matisse et Picasso, c’est à Bakst que le projet, qui a largement dépassé le cadre de la production scénique, doit son succès.

Léon Bakst s’éteint le 28 décembre 1924, à l’âge de 58 ans, dans une clinique de Rueil-Malmaison, des suites d’un oedème pulmonaire.
A l’annonce de sa mort, Chagall pleurera son « premier et inoubliable maître ».

Yossele Rosenblatt

Ephéméride | Yossele Rosenblatt [9 Mai]

9 mai 1882

Naissance à Bila Tserkva (Ukraine) de Yossele Rosenblatt, un des plus grands chantres de tous les temps.

Il était si connu en Amérique, dit-on, que les lettres envoyées d’Europe avec comme simple adresse « Yossele Rosenblatt – Amérique », lui parvenaient sans retard.

Aucun autre hazzan n’a jamais atteint une popularité et une renommée comparables à celles de Yossele Rosenblatt tant parmi les auditeurs juifs que non-juifs , tout en restant totalement observant et en conservant son poste à la synagogue.
Certains sont devenus célèbres dans le monde entier, comme le célèbre ténor Richard Tucker, qui commença également sa carrière comme chantre. Tucker, cependant, n’était pas orthodoxe, et une fois qu’il fût devenu une étoile du Metropolitan Opera, il dirigea des offices seulement pour les fêtes de Rosheshone, Yom Kiper ou Peyssekh.

Rosenblatt, en revanche, bien qu’il ait refusé des offres pour chanter à l’opéra, devint une star du monde du divertissement dans les années 1920, tout en continuant à porter sa grande kipa noire et sa redingote. Il devint cher au coeur de tous ses auditeurs, que ce soit en personne ou à travers ses enregistrements. Son énorme popularité était toujours présente même des décennies après sa mort.

Yossele naquit en 1882 dans le shtetl ukrainien de Belaya Tserkov — le premier garçon de la famille après neuf filles. Son père, un Ruzhiner hassid qui avait fréquenté la cour du Rebbe de Sadagora, était lui-même un hazzan.
Ayant identifié le talent extraordinaire de son jeune fils, le père de Yossele commença à faire des tournées avec son fils pour aider à compléter le revenu familial. Le père faisait l’office comme hazzan, mais c’était l’enfant prodige, Yossele, que les foules venaient entendre.

Quand il eut dix-huit ans et se fut marié, Rosenblatt obtint son premier poste permanent à Munkacs, en Hongrie. Son génie créatif de compositeur avait déjà commencé à s’épanouir, et il trouva bientôt l’atmosphère de Munkacs trop confinée.
Lorsque le poste d' »Oberkantor » (chantre en chef) dans la ville plus avancée de Pressburg, en Hongrie, devint disponible, Rosenblatt, qui n’avait encore que dix-huit ans, fut choisi plutôt que cinquante-six autres candidats.

Rosenblatt possédait une voix de ténor d’une grande beauté et d’une portée extraordinaire, avec un falsetto remarquablement agile. De plus, il avait l’oreille absolue et pouvait lire la partition musicale la plus difficile d’un coup d’oeil. Le timbre doux de sa voix, le superbe contrôle qu’il affichait – en particulier dans les passages ornés – et sa marque de fabrique, le « sanglot », inspiraient les fidèles et ravissaient le public de concert.
Une grande partie de ce qu’il a chanté, et plus tard enregistré, était de sa propre composition, influencée de manière significative par sa culture hassidique.

Ses cinq années à Pressburg virent la composition et la publication de 150 récitatifs et pièces chorales, et en 1905 le premier de ses nombreux enregistrements.
Mais s’il y était heureux, les besoins d’une famille grandissante et la nécessité de soutenir plusieurs parents qu’il avait emmenés chez lui l’obligèrent à chercher un poste mieux rémunéré. Il le trouva à Hambourg, en Allemagne, où il fut de nouveau été acclamé instantanément. Il y resta encore cinq ans.

À cette époque, la renommée de Rosenblatt avait commencé à atteindre le Nouveau Monde, à la fois à travers ses enregistrements et les récits des voyageurs, y compris les délégués au Congrès sioniste de 1909 qui se tint à Hambourg.
En 1911, le conseil de la Première congrégation hongroise « Ohab Zedek », l’une des principales synagogues de New York dont le chazzan venait de démissionner, l’invita à officier pour la congrégation pour deux Shabbat, en lui payant tous ses frais de voyage et en lui garantissant des honoraires substantiels. Le succès de Rosenblatt à Ohab Zedek, qui était alors dans Harlem et plus tard, dans l’Upper West Side de Manhattan, fut immédiat, et il télégraphia bientôt à sa femme pour lui dire d’emmener la famille en Amérique.

À New York, sa réputation se répandit rapidement. Non seulement « Ohab Zedek » était débordée à chaque fois qu’il officiait (parfois il fallait appeler la police pour contrôler la foule qui tentait d’entrer dans la synagogue), mais Rosenblatt devint le hazzan préféré pour tous les événements philanthropiques et commémoratifs juifs de la ville.
En mai 1917, une foule de 6 000 personnes remplit le théâtre de l’Hippodrome pour recueillir des fonds pour les Juifs qui souffraient en Europe à cause de la guerre. Bien qu’il y eût beaucoup de conférenciers éminents, c’est Rosenblatt qui attirait le monde, et un montant incroyable de 250 000 $ fut collecté.

C’est cet événement qui attira l’attention du New York Times sur Rosenblatt. « Le cantor est un chanteur aux pouvoirs naturels et à l’éloquence émouvante », rapporta le journal. Dans un post-scriptum remarquable par sa vision du judaïsme orthodoxe de l’époque, le Times notait que malgré le fait que Rosenblatt chantait « des prières et des chants … le public écoutait la tête découverte ».

Le concert à l’Hippodrome fut le coup d’envoi d’une tournée dans trente villes pour la campagne de secours aux victimes de guerre. L’apparition de Rosenblatt à Chicago marqua un nouveau tournant dans sa carrière.
Cleofonte Campanini, le directeur général de l’Opéra de Chicago, invité à ce concert, fut si impressionné par le talent de Rosenblatt qu’il lui rendit visite immédiatement après le concert et lui offrit 1 000 $ par spectacle s’il voulait chanter le rôle d’Eléazar dans l’opéra de Halévy, « La Juive ».

Il est certain que Rosenblatt fut tenté. Campanini décrivit soigneusement les termes d’un contrat qui devaient, selon lui, garantir que Rosenblatt n’aurait pas à compromettre sa Yiddishkeit de quelque façon que ce fût. Il pouvait garder sa barbe; il n’aurait pas à apparaître le shabbat ou les jours de Yom Tov; on lui fournirait de la nourriture cachère, et s’il ne se sentait pas à l’aise d’apparaître sur scène avec des femmes païennes, comme le pensait Campanini, il serait convenu que ses partenaires seraient des sopranos juives comme Alma Gluck ou Rosa Raisa.

À la fin, cependant, Rosenblatt ne put se résoudre à donner son accord. Mais ne voulant pas offenser Campanini, il demanda au président d’Ohab Zedek, Moritz Newman, de rédiger la réponse finale. Newman écrivit à Campanini que « … la position sacrée du révérend Rosenblatt dans la synagogue ne lui permettait pas de monter sur une scène d’opéra ».

L’offre – et son refus – provoqua une tempête. Les journalistes de la presse nationale, ainsi que les quotidiens et hebdomadaires juifs, rivalisaient pour comprendre comment Rosenblatt pourrait refuser une telle offre de gloire et de fortune. Dans une interview accordée à la revue spécialisée Musical America, Rosenblatt déclara: « Le chantre du passé et la star d’opéra du futur ont mené une lutte acharnée en moi. » Mais « soudain une voix a murmuré dans mon oreille, ‘Yossele, ne le fais pas!' »

Devenu une célébrité, Rosenblatt était demandé partout. Quelques semaines plus tard, sur les marches de la New York Public Library, il interpréta « The Star Spangled Banner », suivi de « Keili, Keili », pour soutenir la campagne de vente de timbres d’épargne pour la guerre. Lorsqu’il eut fini, Enrico Caruso, la grande star de l’opéra, s’avança et l’embrassa.

Bien que l’opéra fut privé de ses talents, ni Rosenblatt ni sa congrégation ne voyaient d’obstacle à donner des concerts de musique juive ou profane. Il aspirait à être pour les Juifs « ce que John McCormack était pour les Irlandais » et était fier d’être présenté comme le « ténor juif » plutôt que comme le ténor russe, allemand ou hongrois. Il apprit rapidement quelques airs d’opéra et un répertoire d’autres chansons ethniques, et en mai 1918, donna son premier récital au Carnegie Hall.

Les critiques des journaux de New York, qui rappelaient tous son refus de chanter avec l’Opéra de Chicago, étaient pour la plupart en extase. « Le ténor juif triomphe en concert », claironnait l’e « New York American », ajoutant que « Le cantor Rosenblatt avait révélé une voix d’une beauté exceptionnelle, soulevant des tonnerres d’applaudissements dans un répertoire éloigné de son domaine habituel ». Le Morning Telegraph affirmait que son interprétation de « Questa o Quella » de Verdi « n’aurait guère pu être dépassée par un ténor vivant ». Quelques critiques, cependant, étaient moins enthousiastes au sujet de ses tentatives dans les airs d’opéra, mais tous étaient confondus par l’agilité vocale montrée dans les morceaux de hazzanut et de chansons en Yiddish.

À partir de ce moment, Rosenblatt fit partie intégrante de la scène culturelle new-yorkaise et les apparitions de « Cantor Rosenblatt » étaient régulièrement répertoriées dans le New York Times avec celles d’autres artistes célèbres de l’époque.
Afin de contrecarrer les offres d’autres congrégations, Ohab Zedek payait maintenant à Rosenblatt le salaire record de 10,000 $ par an. Rosenblatt recevait également d’énormes honoraires de concert et de royalties pour ses enregistrements. Mais au fur et à mesure que ses revenus augmentaient, sa philanthropie et sa générosité envers les divers membres de sa famille qu’il soutenait, en plus de ses huit enfants, augmentaient de même. Les nombreuses organisations juives qui sollicitaient son aide non seulement obtenaient des concerts à leur profit, mais recevaient souvent des dons de sa propre poche. Et sa maison voyait passer une procession ininterrompue de gens dans le besoin, qui savaient qu’ils ne repartiraient jamais les mains vides.

Mais Rosenblatt poussait la générosité jusqu’à l’excès, et en 1922, il accepta d’investir dans un projet de journal yiddish douteux. Malgré tout ce qu’il gagnait, l’entreprise exigeait davantage et, en janvier 1925, Rosenblatt fut obligé de déclarer faillite. La bienveillance du public envers lui était si grande que peu s’interrogèrent sur sa sincérité quand il annonça qu’il emploierait « le seul cadeau qui me reste, dont personne ne peut me priver – ma voix », pour gagner l’argent pour payer ses créanciers.

Dans cet esprit, il commença une série épuisante d’apparitions dans des spectacles de variétés, alors la forme de divertissement la plus populaire en Amérique. En règle générale, le programme comprenait la projection d’un film muet et d’un film d’actualités ainsi que divers artistes tels que des chanteurs, des acrobates, des comédiens et des scènes d’enfants et d’animaux.

Afin de distinguer sa performance de celles des autres avec leurs décors criards, leurs accessoires et leurs roulements de tambour, Rosenblatt, qui était généralement le plus regardé, insista pour se présenter sur une scène nue, tous éclairages allumés. Il chantait un mélange de chansons sentimentales telles que « Keili, Keili » en hébreu et en yiddish, « The Last Rose of Summer » en anglais, « Les bateliers de la Volga » en russe et « La Campana » en italien. Il était la sensation partout où il apparaissait dans tout le pays.

Les artistes avec qui il partageait le spectacle étaient impressionnés par son « jeu » très inhabituel. Un collègue de Cincinnati rapporta que lorsque le chantre eut fini de chanter, « sans un signe de tête ou un salut, il se tourna vers les côtés et marcha … vers la sortie de la scène et dans la rue ». Pendant ce temps, les spectateurs applaudissaient follement et réclamaient des bis. Le tumulte était si grand que le directeur dût baisser l’écran et montrer les actualités pour les calmer.

Bien sûr, certaines des difficultés auxquelles Rosenblatt devait faire face en tournée étaient très différentes de celles des autres artistes.Ttrouver des restaurants casher où manger était toujours une priorité majeure. Mais il pourrait, par exemple, être dans un train à Pourim, idans l’impossibilité de rejoindre une synagogue pour Ma’ariv ou Shacharit. Auquel cas il se lisait la Megillat Esther pour lui-même sur son propre rouleau.
Les directeurs de théâtre devaient expliquer pourquoi la tête d’affiche n’allait pas apparaître dans les spectacles du vendredi soir et du samedi, et son itinéraire devait être établi de manière à ce qu’il puisse être à Ohab Zedek pour toutes les fêtes juives. En 1926, Rosenblatt démissionna de la shul, et accepta une offre de 15 000 $ pour officier dans un auditorium de Chicago juste pour les fêtes de début d’année.

En 1927, lorsque Warner Brothers commença à produire le premier film parlant, « The Jazz Singer », avec Al Jolson comme vedette, Rosenblatt apparaissait comme le choix évident pour jouer le père de Jolson, le hazzan âgé.
Malgré la rémunération proposée de 100 000 $, il refusa le rôle parce qu’il aurait fallu chanter Kol Nidrei dans un faux décor. Contrairement à une croyance populaire, il n’accepta même pas de doubler la voix chantée de Warner Oland, l’acteur qui joua le hazzan.
Pourtant la renommée de Rosenblatt était si grande à cette époque, que les producteurs étaient déterminés à lui donner un rôle dans le film et ils insistèrent jusqu’à ce qu’il eut accepté de se présenter comme lui-même, chantant une chanson yiddish, « Yahrtzeit Licht » dans un contexte de concert. Malgré son rôle minuscule, « Cantor Rosenblatt » fut payé comme une star.

Le vaudeville étant en déclin, et las de ne pas avoir sa propre synagogue où officier, Rosenblatt devint le hazzan de la Congrégation « Anshe Sfard » à Borough Park, Brooklyn, en 1927. Mais après le krach boursier de 1929, Anshe Sfard fut incapable de le payer. Il retourna finalement à Ohab Zedek (maintenant dans son nouvel immeuble sur West 95th Street), la seule congrégation qui pouvait encore se le permettre. Pourtant, cela ne dura pas et sa situation financière s’aggrava.

Puis, en 1933, on lui offrit un rôle de film qu’il pouvait accepter. L’idée proposée par la production de « Dream of my People », était que Rosenblatt chante ses propres compositions sur les sites bibliques correspondant aux paroles de ces prières. Le film était conçu pour montrer aux Juifs d’Amérique la Terre Sainte, avec ses sites sacrés, ses villes nouvellement construites et ses colonies. Les producteurs étaient certains d’avoir un succès certain entre les mains. Pour Rosenblatt, visiter Eretz Yisrael était la réalisation d’un rêve de toute sa vie.

En plus de son travail pour le film, Rosenblatt donna des concerts et officia dans les grandes shuls et yeshivot de Jérusalem, Tel Aviv et d’ailleurs, enchantant tous ceux qui l’entendaient. Il passait ses après-midi de Shabbat dans la maison du Rav Kook, le grand rabbin de ce qui était alors la Palestine, qui fut profondément ému par son chant. Parmi ceux qui vinrent assister à un de ses concerts se trouvait le grand poète hébreu, Haim Nachman Bialik. En entendant Rosenblatt chanter son fameux « Shir Hama’alot », Bialik proposa qu’il devienne l’hymne national du peuple juif.

Rosenblatt décida d’entreprendre une tournée de concerts en Europe pour recueillir des fonds qui lui permettraient de s’installer en Eretz Yisrael, comme lui et sa femme avaient décidé de le faire.
Le shabbat, 17 juin 1933, il prononça un discours lors d’un service d’adieu à la synagogue Hurva à Jérusalem. Le jour suivant, après avoir tourné une scène près de la mer Morte, Rosenblatt subit une crise cardiaque soudaine. Peu de temps après, il mourut, à l’âge tragiquement jeune de cinquante et un ans.
Plus de 5 000 personnes assistèrent à ses funérailles sur le Har Hazetim, et des scènes de l’enterrement furent finalement incluses dans le film qu’il n’avait pu terminer. Le Rav Kook prononça l’éloge funèbre, et deux des plus célèbres collègues de Rosenblatt, Mordechai Hershman et Zavel Kwartin, chantèrent

Quelques jours plus tard, à New York, quelque 2500 fidèles atterrés et en deuil assistèrent à un service commémoratif au Carnegie Hall. Deux cents collègues hazzanim de Rosenblatt se rassemblèrent sur la scène pour chanter sa musique et le El Malei Rakhamim.

Quatre vingt cinq ans après son décès, l’impact de Yossele Rosenblatt sur la hazzanut, en particulier, et la musique juive, en général, continue de se faire sentir. Beaucoup de ses pièces sont devenues des incontournables dans les répertoires des hazzanim ashkénazes et sont régulièrement chantées dans les services à la shul et les concerts. Ses enregistrements ont été réédités à plusieurs reprises.
Le plus grand compliment que l’on puisse faire à un aspirant hazzan est d’espérer voir en lui « un second Yossele ».
Mais il n’y a pas encore eu de deuxième Yossele qui ait conquis le cœur du public comme il l’a fait.

Ghetto de Varsovie - Mila

Ephéméride |Chute de Mila [8 mai]

8 mai 1943

Chute de Mila 18, le dernier bastion de la résistance du ghetto de Varsovie.

Mila 18 était un monde au sein d’un monde. Un long couloir étroit menait à de nombreuses salles souterraines de chaque côté. Une bande de passeurs, dirigée par Schmuel Asher, avait excavé ce bunker gigantesque sous trois grands bâtiments adjacents. Asher conduisit Mordechai Anielewicz, le commandant du Z.O.B., au bunker (abri souterrain).

L’accès au bunker de Mila 18 se faisait par une maison à cette adresse. Il y avait beaucoup d’autres bunkers dans le ghetto de Varsovie et Mila 18 fut le dernier d’entre eux à être détruit par les Allemands. Les combats se poursuivirent même après la chute de Mila et d’autres maisons qui abritaient des Juifs, mais qui n’avaient pas accès à un bunker furent attaquées.

L’attaque contre le bunker de Mila 18 commença le 8 mai 1943, après trois semaines de combats entre soldats SS et Juifs. Les SS amenèrent des soldats SS auxiliaires ukrainiens et lettons parce qu’ils ne parlaient pas le polonais ou le yiddish et que les Juifs ne pouvaient donc pas les persuader de les laisser s’échapper.

Pendant deux heures, les soldats SS ukrainiens et lettons bombardèrent l’entrée de la maison à Mila 18, puis envoyèrent des gaz lacrymogènes dans le bunker pour forcer les occupants à sortir.

Mordechai Anielewicz, le chef du Z.O.B., se terrait ce jour-là dans le bunker de Mila 18, avec environ 120 de ses camarades et environ 80 Juifs qui n’étaient pas membres du Z.O.B.

Les passeurs se rendirent, mais le commandement du ŻOB, y compris Mordechaj Anielewicz, le leader du soulèvement, resta ferme. Les nazis injectèrent des gaz lacrymogènes dans l’abri pour forcer les occupants à sortir. Anielewicz, sa petite amie Mira Fuchrer et beaucoup de ses adjoints se suicidèrent en ingérant du poison plutôt que de se rendre. Quelques combattants réussirent à s’enfuir par une sortie arrière et à s’échapper du ghetto à travers les égouts jusqu’au côté « aryen », dans la rue Prosta, le 10 mai.

La bataille du ghetto de Varsovie prit finalement fin à 20h15, le 16 mai. Jürgen Stroop, le commandant des SS allemands, proclama la victoire en faisant sauter la synagogue Tlomacki, hors les murs du Ghetto. Selon le rapport de Stroop, environ 5 000 à 6 000 Juifs qui se cachaient dans des bâtiments du Ghetto avaient été explosés ou brûlés et 631 bunkers avaient été détruits.

Comme à Masada, où, 2000 ans auparavant, un groupe de Juifs avait décidé de se suicider plutôt que de se rendre aux Romains, la plupart des 120 combattants de Mila 18 choisirent la même solution, bien qu’elle ne fût imposée à personne.
Les plus de 80 civils restants se rendirent ou moururent asphyxiés dans le bunker.

Les corps des combattants juifs ne furent pas exhumés après 1945 et le lieu acquit un statut de monument aux morts.
En 1946, le monument connu sous le nom de « Mont Anielewicz », fait des décombres des maisons de Miła, fut érigé. Une pierre commémorative avec une inscription en polonais et en yiddish fut placée au sommet du monticule.

En 2006, un nouvel obélisque conçu par Hanna Szmalenberg et Marek Moderau fut ajouté au mémorial. L’inscription en polonais, en anglais et en yiddish indiquet:
« Tombe des combattants du soulèvement du ghetto de Varsovie, construite dans les décombres de la rue Miła, l’une des rues les plus animées de Varsovie juive d’avant-guerre. Le lieu de repos des commandants et des combattants de l’Organisation juive de combat, ainsi que de quelques civils. Parmi eux git Mordechaj Anielewicz, le Commandant en chef.
Le 8 mai 1943, encerclés par les nazis après trois semaines de lutte, beaucoup périrent ou se suicidèrent, refusant de périr aux mains de leurs ennemis.
Il y avait plusieurs centaines de bunkers. Trouvés et détruits par les nazis, ils devinrent des sépultures. Ils ne purent sauver ceux qui s’y étaient réfugiés mais ils demeurent les symboles éternels de la volonté de vivre des Juifs.
Le bunker de la rue Miła était le plus grand du ghetto.
C’est le lieu de repos de plus d’une centaine de combattants dont seuls quelques-uns sont connus par leur nom.
Ils reposent ici, enterrés comme ils sont tombéscomme le Nous sommes tombés, pour nous rappeler que toute la terre est leur tombe. »

Les noms de 51 combattants juifs dont les identités ont été établies par des historiens sont gravés sur le devant de l’obélisque. 
Honneur éternel à eux et à leurs camarades inconnus!

Chaim Akerman
Małka Alterman
Mordechaj Anielewicz
Nate Bartmeser
Heniek Bartowicz
Franka Berman
Tosia Berman
Icchak Blaustein
Melach Błones
Berl Braude
Icchak Chadasz
Nesia Cukier
Icchak Dembiński
Józef Fass
Efraim Fondamiński
Towa Frenkel
Emus Frojnd
Mira Fuchrer
Wolf Gold
Miriam Hajnsdorf
Aron Halzband
Rut Hejman
Mira Izbicka
Salke Kamień
Ziuta Klejnman
Jaffa Lewender
Lolek (prénom seulement)
Sewek Nulman
Abraham Orwacz
Rywka Pasamonik
Majloch Perelman
Aron Rajzband
Lutek Rotblat
Miriam Rotblat
Jardena Rozenberg
Salka (prénom seulement)
Jerzy Sarnak
Szmuel Sobol
Basia Sylman
Szyja Szpancer
Moniek Sztengel
Szulamit Szuszkowska
Mojsze Waksfeld
Olek Wartowicz
Icchak Wichter
Arie Wilner
Zeew Wortman
Hirsz Wroński
Rachelka Zylberberg
Moszek Zylbertszajn
Sara Żagiel

Ephéméride |Clément VI [7 mai]

Des médecins juifs brûlés vifs pendant la peste noire. Détail d'une gravure illustrant "L'histoire du monde" par le médecin allemand Hartmann Schedel en 1493
Des médecins juifs brûlés vifs pendant la peste noire. Détail d’une gravure illustrant « L’histoire du monde » par le médecin allemand Hartmann Schedel en 1493

7 mai 1342

Pierre Roger devient pape sous le nom de Clément VI. Il s’opposa aux persécutions des Juifs consécutives à la Peste Noire.

La Peste Noire ravagea l’Europe à partir de 1348, tuant entre 30 et 60% de la population européenne (environ 25-50 millions de morts).
Dans les descriptions de la catastrophe est en général peu évoqué que ce fut aussi l’occasion de pogroms horribles au cours desquels un grand nombre de Juifs furent massacrés. Même quand des documents existent, il est impossible de déterminer quel pourcentage de Juifs sont morts victimes de la peste, et combien sont morts dans les persécutions et les pogroms.

Des Juifs furent torturés pour la première fois pour avoir répandu la peste noire en septembre 1348, au château de Chillon sur le lac Léman. Les « aveux » indiquent que leurs accusateurs voulaient prouver que les Juifs avaient entrepris d’empoisonner les puits et la nourriture « de manière à tuer et détruire toute la Chrétienté ». La maladie aurait été propagée par un Juif de Savoie. Il aurait reçu l’ordre de le faire d’un rabbin qui lui aurait dit:

« Voyez, je vous donne un petit paquet, d’une demi-envergure, qui contient une préparation de poison de venin dans un étroit sac de cuir cousu. C’est ce que vous devez distribuer entre les puits, les citernes et les sources autour de Venise et des autres lieux où vous allez, afin d’empoisonner les gens qui utilisent l’eau. … « 

Le 3 octobre 1348, lors du résumé du procès, une allégation motivant la destruction totale de la communauté juive fut avancée; il était affirmé que « avant leur mort, ils avaient juré sur leur Loi qu’il était vrai que tous les Juifs, à partir de sept ans, ne pouvaient pas s’exonérer de ce (crime), puisque tous dans leur totalité étaient conscients et coupables du actions ci-dessus: « 

Ces « aveux » furent envoyés dans différentes villes d’Allemagne. L’accusation que les Juifs avaient empoisonné les puits se répandit comme une traînée de poudre, attisée par l’atmosphère générale de terreur. Les patriciens de Strasbourg tentèrent de défendre les Juifs lors d’une réunion des représentants des villes alsaciennes à Benfeld, mais la majorité rejeta leur plaidoyer, arguant:

« Si vous n’avez pas peur de l’empoisonnement, pourquoi avez-vous vous-même couvert et gardé vos puits? »

La diffamation, les meurtres et les expulsions se répandirent dans toute l’Espagne chrétienne, la France et l’Allemagne, en Pologne-Lituanie, affectant environ 300 communautés juives.

Le 26 septembre 1348, le pape Clément VI publia une bulle en Avignon, « Quamvis Perfidiam », dénonçant cette allégation, déclarant que « certains chrétiens, séduits par ce menteur, le diable, imputent la peste à l’empoisonnement par les Juifs ». Le massacre des Juifs en conséquence était décrit par le pape comme « une chose horrible ». Il essaya de convaincre les chrétiens que « puisque cette peste est partout et universelle partout, et par un mystérieux décret de Dieu a affligé, et continue à affliger, les Juifs et beaucoup d’autres nations dans les diverses régions de la terre à qui une existence commune avec Juifs est inconnue (l’accusation) que les Juifs ont fourni la cause ou l’occasion pour un tel crime est sans plausibilité. « 

Les empereurs Charles IV et Pierre IV d’Aragon essayèrent également de protéger les Juifs de l’accusation. Le médecin Konrad de Megenberg dans son Buch der Natur a déclaré:

« Mais je sais qu’il y avait plus de Juifs à Vienne que dans aucune autre ville allemande qui m’est familière , et tant d’entre eux sont morts de la peste qu’ils ont été obligés d’agrandir leur cimetière. S’ils l’avaient fait [empoisonner les puits], cela aurait été une folie de leur part.

Cependant, tous ces appels à la raison furent inefficaces. Les massacres des Juifs continuèrent, et les biens juifs furent confisqués.

Malgré sa politique de protection des juifs, l’empereur Charles IV accorda formellement le pardon aux bourgeois de Cheb (Eger) en Bohême pour les meurtres et les vols qu’ils avaient commis parmi la population juive. Ce faisant, il déclara:
« Le pardon est (accordé) pour toute transgression impliquant le meurtre et la destruction de Juifs qui a été commis sans la connaissance positive des principaux citoyens, ou dans leur ignorance, ou de toute autre manière. »

A cette époque, presque tout le monde avait compris que l’accusation selon laquelle les Juifs avaient répandu la peste était fausse.

Mayence avait été le site des massacres pendant les croisades. Maintenant, les massacres étaient de retour. Pour éviter la torture, les Juifs incendièrent leurs maisons et les rues juives. Environ 6 000 Juifs périrent dans les flammes. Cela se produisit également à Francfort-sur-le-Main. A Strasbourg, 2 000 Juifs furent brûlés sur un bûcher dans le cimetière juif.

Le libelle d’empoisonnement de puits s’ajouta au répertoire de la tradition antisémite. Comme pour les croisades, les conséquences des massacres de la Peste noire ne firent qu’augmenter la véhémence de l’antisémitisme. De nombreux Juifs émigrèrent en Pologne et en Lituanie, d’autres restèrent en Europe centrale et reconstruisirent leurs communautés avec entêtement.

Maximilien Robespierre

Ephéméride |Maximilien Robespierre [6 mai]

6 mai 1758

Naissance à Arras de Maximilien Robespierre.

Le 23 décembre 1789, cela fait des mois que le débat sur le statut des Juifs fait rage à l’Assemblée constituante. Un jeune député encore inconnu prend la parole:

« On vous a dit sur les Juifs des choses infiniment exagérées et souvent contraires à l’histoire. Comment peut-on leur opposer les persécutions dont ils ont été les victimes chez différents peuples ? Ce sont au contraire des crimes nationaux que nous devons expier, en leur rendant les droits imprescriptibles de l’homme dont aucune puissance humaine ne pouvait les dépouiller. On leur impute encore des vices, des préjugés, l’esprit de secte et d’intérêt les exagèrent. Mais à qui pouvons-nous les imputer si ce n’est à nos propres injustices ? Après les avoir exclus de tous les honneurs, même des droits à l’estime publique, nous ne leur avons laissé que les objets de spéculation lucrative. Rendons-les au bonheur, à la patrie, à la vertu, en leur rendant la dignité d’hommes et de citoyen ; songeons qu’il ne peut jamais être politique, quoiqu’on puisse dire, de condamner à l’avilissement et à l’oppression, une multitude d’hommes qui vivent au milieu de nous. »

Rien de surprenant dans ces conditions à ce qu’aujourd’hui encore, dans certains milieux intégristes catholiques, on demeure persuadé que Robespierre était juif et que son nom n’était que la francisation de Rubinstein. Voilà qui suffit à prouver que les Juifs sont responsables des malheurs de la Monarchie et des drames de la Terreur.

Plus sérieusement, suivons le récit de la bataille pour l’émancipation des Juifs à la fin de l’Ancien Régime, par l’historien Michel Winock.

« A la veille de la Révolution, on estime à quelque 40 000 le nombre des Juifs vivant en France. Les Juifs « allemands », de langue yiddish, habitent une « zone de résidence » en Alsace à l’exclusion de Strasbourg et en Lorraine : c’est un changement de frontière intervenu sous Louis XIV qui les a séparés des ashkénazes d’Allemagne. Dépourvues d’organisation commune, ces « nations allemandes » tiennent à distance les Juifs immigrés en provenance d’Europe orientale, ainsi que les Juifs du Midi. Ceux-ci sont appelés « Juifs portugais » et « juifs espagnols » séfarades issus de la péninsule Ibérique après leur exclusion, sans liens avec les « Juifs du pape » réfugiés à Avignon et dans le Comtat Venaissin depuis l’expulsion du royaume de France. A Paris, on recense également un certain nombre de familles juives.

Au total, des groupes très contrastés : tandis que les Juifs de Bordeaux et de Bayonne, largement intégrés, parlant français, parfois riches, et disposant de droits reconnus par des lettres patentes sont admis dans le monde chrétien, les Juifs de Metz et de Colmar vivent à l’écart, au mépris des autres habitants qui leur en veulent particulièrement du commerce de l’argent qu’ils pratiquent. Créanciers de nombreux paysans et petits bourgeois, ils sont voués au mépris d’une population qui répugne, par ailleurs, à leurs coutumes religieuses, à leur façon de s’habiller, bref à leur étrangeté.

Cet état de fait devient inadmissible aux yeux des esprits éclairés : une « question juive » est désormais posée ; des réformateurs, parfois sans la moindre sympathie pour le judaïsme, prônent la « régénération » des Juifs. En 1787, Mirabeau publie un ouvrage « Sur Moses Mendelssohn ou De la réforme politique des Juifs ». La même année, Malesherbes, chargé par Louis XVI de s’occuper des Juifs, après avoir fait promulguer l’édit de tolérance pour les protestants, commence une vaste enquête.

Toujours en 1787, la Société royale des sciences de Metz examine les mémoires traitant le sujet donné à son concours deux ans plus tôt : « Est-il un moyen de rendre les Juifs plus utiles et plus heureux en France ? » Metz regroupe la communauté juive la plus nombreuse du pays. Confinés dans le ghetto – le quartier Saint-Ferroy – où ils vivent misérablement, les Juifs exercent librement leur culte, disposent même d’un tribunal particulier, mais, interdits d’exercer la plupart des métiers, écrasés d’impôts, vivent chichement du commerce et de l’usure – petites sommes prêtées sur gages à de petites gens qui les détestent.

Le concours est finalement remporté par l’abbé Grégoire, curé d’Embermesnil, petite paroisse près de Lunéville. La version définitive du mémoire de Grégoire, publié en janvier 1789, a pour titre : « Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs ». Le tableau est poussé au noir : déchéance physique faiblesse de constitution, corruption du sang, fréquence des maladies, pratique de l’usure, aversion pour les autres peuples… Mais Grégoire met tous les « vices » et toutes les faiblesses des Juifs au compte du mépris qu’ils n’ont cessé d’endurer depuis la diaspora :

« Au lieu de combler l’intervalle qui sépare les Juifs de nous, on s’est plu à l’agrandir ; loin de leur fournir des motifs pour s’éclairer, s’améliorer, on leur a fermé toutes les avenues du temple de la vertu et de l’honneur. Que pouvait devenir le Juif accablé par le despotisme, proscrit par les lois, abreuvé d’ignominie, tourmenté par la haine ? Il ne pouvait sortir de sa chaumière sans rencontrer des ennemis, sans essuyer des insultes. Le soleil n’éclairait que ses douleurs ; martyr de l’opinion, il n’avait rien à perdre ni à gagner pour l’estime publique, même lorsqu’il se convertissait, parce qu’on ne voulait croire ni à sa sincérité ni à sa vertu. Il était méprisé ; il est devenu méprisable ; à sa place, peut-être eussions-nous été pires. »

La responsabilité des chrétiens une fois établie, Grégoire en appelle à une « révolution » : faire rentrer les Juifs dans « cette famille universelle qui doit établir la fraternité entre tous les peuples » . L’esprit de conversion n’est pas absent de cette plaidoirie. Élu aux états généraux, devenus Assemblée nationale constituante, où les Juifs ne comptent aucun représentant, l’abbé Grégoire va se faire le champion de la cause émancipatrice jusqu’à ce que celle-ci triomphe, en septembre 1791.

Les événements tumultueux de l’été 1789 n’épargnent pas l’Alsace, au moment de la Grande Peur. Le soulèvement des paysans contre les châteaux atteint aussi les maisons juives : la volonté de détruire leurs livres de commerce et de crédit donne lieu à des violences, qui font fuir de nombreuses familles juives en Suisse. Des plaintes parviennent à l’Assemblée nationale.

Grégoire, député de Nancy, intervient pour la première fois en faveur des Juifs, le 3 août. La question de fond arrive à la discussion le 22 août, à propos de l’article de la Déclaration des droits relatif à la tolérance religieuse.

Après Mirabeau, qui réfute avec fougue la notion de « religion dominante » voulue par les conservateurs, c’est le député protestant Rabaut Saint-Étienne qui proclame, le 23 août : « Je demande, Messieurs, pour les protestants français, pour tous les non-catholiques du royaume, ce que vous demandez pour vous : la liberté, l’égalité des droits. Je le demande [aussi] pour ce peuple, arraché de l’Asie, toujours errant, toujours proscrit depuis près de dix-huit siècles, qui prendrait nos mœurs et nos usages, si, par nos lois, il était incorporé avec nous, et auquel nous ne devons point reprocher sa morale, parce qu’elle est le fruit de notre barbarie et de l’humiliation à laquelle nous l’avons injustement condamné. »

L’article 10 de la Déclaration, promulguée le 26 août, dit clairement : « Nul ne doit subir des vexations pour ses convictions, même religieuses, tant que leurs manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la loi. »

Encore faut-il passer à l’application pratique du principe proclamé : en Alsace et Lorraine, les pogroms continuent ; l’Assemblée reçoit maintes pétitions de la part de Juifs menacés. Le 28 septembre, le comte de Clermont-Tonnerre, appuyé par Grégoire, prend la parole. Il demande que tout soit mis en œuvre pour la protection des Juifs : « Déjà leurs maisons ont été pillées, leurs personnes exposées aux outrages et aux violences. La fête des expiations [Yom Kippour] qui s’approche, en les réunissant dans leurs synagogues, les offre sans défense à la haine populaire, et le lieu de leurs prières peut devenir celui de leur mort. »

Les Juifs eux-mêmes ne restent pas inactifs. A Paris et à Bordeaux, certains s’engagent dans la garde nationale. On en voit dans les sections de la Commune de Paris. Ceux des provinces de l’Est envoient des délégations à l’Assemblée. Ainsi, le 14 octobre 1789, plusieurs délégués juifs d’Alsace et de Lorraine sont introduits à la barre. Berr Isaac Berr, leur porte-parole, demande que s’accomplisse l’oeuvre de la fraternité, qu’ « une réforme absolue s’opère dans les institutions ignominieuses » auxquelles les Juifs sont asservis. Un Mémoire pour la communauté des Juifs établis à Metz, déposé sur le bureau de l’Assemblée, reprend l’argumentaire de l’abbé Grégoire :

« Ces traitements atroces trop souvent renouvelés, ces persécutions habituelles pendant les siècles de barbarie plièrent tellement le caractère de la nation, que ses membres, rendus inquiets et tremblants par l’impression profonde d’une longue suite d’indignités, devinrent insensibles à tout ; ils oublièrent dans un long avilissement ce que les peuples florissants nomment point d’honneur.
Environnés d’ennemis et de délateurs, ils se méfièrent de tout ; ne comptant d’amis que parmi eux, les liens de famille et de nation leur devinrent plus chers, et la société, qui leur refusait tous ses avantages, perdit enfin ses attraits à leurs yeux. Le commerce fut le seul objet qui fixa leur attention, parce qu’il leur ménageait des ressources contre les injustices du gouvernement ; et, comme la théocratie est la seule consolation des malheureux sur terre, leur attachement aux usages les moins essentiels de la religion s’accrut dans la même proportion que leurs malheurs. »

Le président Freteau promet de prendre en considération la pétition, mais la discussion est ajournée. La question revient à l’ordre du jour, le 23 décembre 1789, dans la discussion sur les citoyens actifs, malgré la résistance d’une partie de l’Assemblée. Avec éloquence, le député de la noblesse Clermont-Tonnerre réfute les préjugés contre les Juifs, réaffirme la liberté religieuse, et énonce un principe appelé à la postérité : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation, et accorder tout aux Juifs comme individus. »

L’abbé Maury s’empare de la formule, pour affirmer lui qu’on ne peut rien accorder aux Juifs puisque chez eux l’humain est inséparable du national. « Les Juifs , s’exclame-t-il, ont traversé dix-sept siècles sans se mêler aux autres nations. Ils n’ont jamais fait que le commerce de l’argent […]. Nul ne peut être inquiété pour ses opinions religieuses, vous l’avez reconnu, et, dès lors, vous avez assuré aux Juifs la protection la plus étendue. Qu’ils soient donc protégés comme individus, et non comme Français, puisqu’ils ne peuvent être citoyens. »

A ce discours, un député encore obscur, Robespierre, entend répondre. Même antienne que chez Grégoire et les délégués juifs : si les Juifs ont des défauts, ils les doivent à l’état d’humiliation dans lequel on les a plongés. Les « droits sacrés » sont dus aux Juifs comme à tous les autres hommes.

L’évêque de Nancy, Lafarre, dit son désaccord : liberté du culte, oui ; sécurité des personnes, oui ! « Mais doit-on admettre dans la famille une tribu qui lui est étrangère, qui tourne sans cesse les yeux vers une patrie commune, qui aspire à abandonner la terre qui la porte ? » A ses yeux, accorder la citoyenneté aux Juifs provoquerait en Alsace et en Lorraine un « grand incendie ». Le libéral Duport parle à son tour pour réaffirmer le principe d’égalité, mais la majorité de l’Assemblée 408 voix contre 403 ajourne encore de traiter au fond la question juive — « pas suffisamment à point ».

L’abbé Grégoire, qui n’a pu la lire à la tribune, dépose alors sa Motion en faveur des Juifs. Il s’agit d’un résumé de son Mémoire sur la régénération , actualisé par la prise en compte des événements survenus depuis le début de la Révolution, et qui s’achève par un appel : « Cinquante mille Français se sont levés aujourd’hui esclaves : il dépend de vous qu’ils se couchent libres. »

Le nouvel ajournement du débat sur la question juive provoque l’inquiétude des Juifs de Bordeaux, qui refusent de se solidariser avec les Juifs allemands, désireux de garder une administration particulière. Ils adressent, le 31 décembre 1789, une protestation auprès des membres de l’Assemblée.

Talleyrand, l’évêque d’Autun, membre du comité de Constitution, fait un rapport sur cette pétition devant l’Assemblée, le 28 janvier 1790. Le député évoque la situation particulière de ces Juifs de Bordeaux, de Bayonne, des Avignonnais de Bordeaux, qui disposent déjà de droits reconnus. De sorte que le comité propose, sans préjuger de la question de l’état des Juifs en général, une motion selon laquelle « les Juifs à qui les lois anciennes ont accordé la qualité de citoyens […] la conservent, et, en conséquence, sont citoyens actifs, s’ils réunissent les autres qualités exigées par les décrets de l’Assemblée ».

La proposition de Talleyrand soulève de multiples protestations. A celles de l’extrême droite, exprimées par l’abbé Maury, s’ajoutent les craintes d’un homme de gauche, futur montagnard, Rewbell ou Reubell, député d’Alsace, qui s’élève contre « une exception très dangereuse ». Des pogroms ont marqué l’été 1789 en Alsace. Reubell se sent porté par une opinion anti-juive largement partagée dans sa province. « Les Juifs, s’écrie-t-il, se sont réunis pour exister en corps de nation séparé des Français ; ils ont un rôle distinct, ils n’ont jamais joui de la possession d’état de citoyen actif ; d’ailleurs l’exception pour les Juifs de Bordeaux entraînerait bientôt la même exception pour les autres Juifs du royaume. »

Cependant, la proposition de Talleyrand est appuyée par de Sèze, un des représentants de la Guyenne, et par Grégoire. On passe au vote, par assis debout. Résultat incertain. Il faut procéder à l’appel nominal. Celui-ci va durer plusieurs heures, troublé par un certain nombre de députés hostiles, le parti des « noirs », la droite extrême, dominé par l’abbé Maury, redoutable orateur.

Finalement, 374 voix contre 224 se prononcent pour l’amendement : « L’Assemblée nationale décrète que tous les Juifs connus sous le nom de Juifs portugais, espagnols et avignonnais, continueront de jouir des droits dont ils ont joui jusqu’à présent, et qui leur avaient été accordés par des lettres patentes. En conséquence, ils jouiront des droits des citoyens actifs, lorsqu’ils réuniront, d’ailleurs, les conditions requises par les décrets de l’Assemblée. »

Sitôt connu à Bordeaux, le décret est utilisé par le parti réactionnaire pour soulever les petites gens contre les Juifs. Une formule se répand : « Le roi des Français — le Roi Très-Chrétien — ne saurait être le roi des Juifs. » Mais Bordeaux reste calme, troublé seulement par une courte manifestation aux cris de « A bas les Juifs ! » poussés par quelques jeunes gens, dont l’initiative est flétrie par le public.

En janvier 1790, il y a donc en France Juifs et Juifs. Ceux de Paris éprouvent quelque amertume en se voyant oubliés, ainsi que les Comtadins et les Juifs « allemands ». Pourtant la logique de l’émancipation est en action, comme l’a bien vu – pour s’en plaindre – le député Reubell. A Paris, les Juifs s’emploient à faire avancer la cause de l’égalité et de l’émancipation par l’intermédiaire de la Commune, des députations à l’Assemblée, de la propagande dans les 60 sections de Paris.

Malgré cela le parti anti-juif réussit par ses obstructions à faire ajourner régulièrement la question à l’Assemblée nationale. Reubell agite la menace de pogroms dans sa région, au cas où l’on voterait l’émancipation des Juifs. A Paris, en Alsace, des brochures, des libelles, des journaux cléricaux, nourrissent la campagne anti-juive. Mirabeau, Talleyrand, Grégoire, Bailly sont les noms jetés en pâture : des vendus aux Juifs ! Le parti « noir » tient une réunion à Strasbourg contre les émancipateurs et adresse, le 8 avril, une pétition à l’Assemblée nationale. Celle-ci réagit en réaffirmant, le 16 avril, que les Juifs d’Alsace « et d’ailleurs » sont « sous la sauvegarde de la loi ». Mais, si elle dissuade les faiseurs de pogroms, elle ajourne toujours la discussion sur la question juive, de crainte d’exaspérer les passions.

Il faut attendre septembre 1791 pour y arriver. Le paysage politique a changé. La fuite du roi, arrêté à Varennes, en juin 1791, a provoqué une grave crise politique. Celle-ci a entraîné pour un temps la mise à l’écart de la question juive. En même temps, la Révolution s’est radicalisée. La fonction royale et la personne du roi sont atteintes. Les événements de l’été ont abaissé le parti noir, quelques semaines avant le vote final de la Constitution. En septembre, l’heure de l’émancipation des Juifs est enfin arrivée.

Le 14 septembre, le roi a prêté serment à la Constitution. Le même jour, la réunion des États pontificaux à la France règle le cas des Juifs avignonnais, qui deviennent citoyens français. Tout n’est pas clair cependant pour les Juifs, puisque des « réserves », des « exceptions » ont été insérées dans les décrets relatifs aux Juifs. Le 27 septembre, Duport engage ses collègues à révoquer tous les textes qui maintiennent les Juifs hors de la citoyenneté :

« Je crois que la liberté des cultes ne permet plus qu’aucune distinction soit mise entre les droits politiques des citoyens à raison de leurs croyances et je crois également que les Juifs ne peuvent pas seuls être exceptés de la jouissance de ces droits, alors que les païens, les Turcs, les musulmans, les Chinois même, les hommes de toutes les sectes [sic] en un mot, y sont admis. »

Reubell n’a pas désarmé, il veut prendre la parole pour combattre la proposition de Duport. Refus du président : l’Assemblée ferme la discussion et adopte la proposition Duport sous les applaudissements. Le lendemain, 28 septembre, Victor de Broglie revient sur le texte voté, insuffisamment clair à ses yeux, susceptible d’une mauvaise interprétation. Il faut qu’il soit dit que le serment civique prêté par les Juifs « sera regardé comme une renonciation formelle aux lois civiles et politiques auxquelles les individus juifs se croient particulièrement soumis ».

Le député Prugnon propose alors une autre formulation : « Sera regardé comme une renonciation à leurs privilèges », car les lois civiles des Juifs sont identifiées à leurs lois religieuses, et « il n’est pas dans notre intention d’exiger qu’ils abjurent leur religion ». Proposition adoptée. La séance permet à Reubell un baroud d’honneur. Il rappelle l’ « oppression usurière » exercée par les Juifs dans sa région. Il réclame donc qu’on examine les créances des débiteurs, qu’on prévoie un moratoire partiel : « Ce sera, dit-il, le seul moyen de calmer cette classe nombreuse et malheureuse qui vit sous l’oppression usuraire des Juifs. » Proposition adoptée.

Le décret d’émancipation amendé et voté est ainsi rédigé :

« L’Assemblée nationale, considérant que les conditions nécessaires pour être citoyen français et pour devenir citoyen actif sont fixées par la Constitution, et que tout homme qui, réunissant lesdites conditions, prête le serment civique, et s’engage à remplir tous les devoirs que la Constitution impose, a droit à tous les avantages qu’elle assure ;

Révoque tous ajournements, réserves et exceptions insérés dans les précédents décrets relativement aux individus juifs qui prêteront le serment civique, qui sera regardé comme une renonciation à tous privilèges et exceptions introduits précédemment en leur faveur. »

Les Juifs de France sont émancipés. « Dieu a choisi la noble nation française, écrit Berr Isaac Berr aux communautés d’Alsace et de Lorraine, pour nous restituer nos droits et contribuer à notre régénération, comme il avait jadis choisi Antioche et Pompée pour nous humilier et opprimer. » Louis XVI ratifiera le décret le 13 novembre, alors que l’Assemblée législative a succédé à la Constituante.