Heinrich Heine

Ephéméride |Heinrich Heine [17 Février]

17 février 1856

Au 3, avenue Matignon à Paris, Heinrich Heine s’éteint à 59 ans.

« Ich lebe un bin noch stärker
Als alle Toten sind! »
je vis encore
et je suis plus fort que tous les morts !

Souvent, des amis ont témoigné ici du tabou familial mis sur la langue allemande. On comprend pourquoi. La douleur rend aveugle et de quel droit contester la douleur?
Mais ces poètes et écrivains, luminaires de la langue et de la culture allemandes, que les Nazis jetaient dans leurs brasiers, ne sont-ils pas des nôtres?
Heine, bien que baptisé, arrivait en tête de liste des écrivains voués au bûcher et s’il avait vécu, nul doute qu’il aurait fini à Auschwitz.

Mais pour parler de lui, je laisse encore une fois la parole au merveilleux Gil Pressnitzer.

« Avec moi se referme la vieille école du lyrisme allemand, et en même temps s’ouvrent les voies de la modernité du nouveau lyrisme allemand. » Heine.

Heine n’a pour véritable égal et contemporain que Baudelaire. Tous deux sont des chantres de la modernité poétique. Tous deux admiraient et écrivaient sur les peintres de leur temps surtout Delacroix. Chacun d’eux était plongé dans l’amertume et le besoin, et haïssaient pareillement les bourgeois. Chacun d’eux ne se faisait guère d’illusion sur l’amour. Chacun d’eux maudissait les hommes et aimait avec passion l’humanité.

Chacun est mort en exil. Heine sera interdit en Allemagne, Baudelaire s’enfuira en Belgique. Leurs poèmes ne seront véritablement compris que bien après, et par eux deux le scandale est arrivé au milieu des panses bourgeoises et nationalistes. La beauté vénéneuse de leur poésie n’en finit pas de nous hanter.

Heine est un écrivain politique qui croira au bonheur de la révolution. Il est aussi l’enfant de la société industrielle naissante. Comme Baudelaire à partir de la médiocrité du présent, il transfigure la poésie. Il fait rendre gorge à la banalité du quotidien. Il est, dans la même source, baigné d’amertume, d’ironie, de joie parfois et aussi de pathos. L’art de Heine est là dans son extrême simplicité des mots, par ses résonances et ses rimes. Heine est déjà totalement chant dans ses poèmes. Dès les premiers poèmes, écrits alors qu’il avait 16 ans, l’écriture de Heine est portée par les ailes du chant.

Et c’est en 1821 qu’il marque d’une pierre blanche l’histoire de la poésie occidentale.

Heine est plus connu comme l’ange noir inspirant les musiciens romantiques allemands que par ses propres œuvres. Il aura été, et de loin, le poète allemand le plus mis en musique, bien avant Goethe. Car son chant est le Chant.

Schubert, – le Chant du cygn-, Schumann, -les Amours du poète et divers lieder-, Brahms, (dans la mort est la fraîche nuit), et tant d’autres ont suivi la musique chantante des poèmes de Heine. Mendelssohn, Grieg, Reger, Richard Strauss, Liszt, Cornélius,… Peu, très peu, et surtout pas Schumann peu enclin à l’ironie vénéneuse du poète, ont compris que derrière le lyrisme fluide de Heine se lovait une amertume absolue, un mal d’être de l’exilé. Sa Lorelei a des larmes amères et elle engloutit le corps de cette Allemagne qui voulait flotter dans l’inconscience. Heine, en faisant semblant de reprendre des formes poétiques populaires, dynamite en fait de l’intérieur l’imaginaire allemand : « Avec moi se referme la vieille école du lyrisme allemand, et en même temps s’ouvre les voies de la modernité du nouveau lyrisme allemand ». Là où l’on se réjouissait d’entendre les beaux chants d’un nouveau rossignol de la langue allemande se dissimulait un merle persifleur.

Sous le miel le fiel sourdait.

Ainsi:

« -Wenn ich in deine Augen seh’,
So schwindet all’ mein Leid und Weh ;
Doch wenn ich küße deinen Mund,
So werd’ ich ganz und gar gesund.

Wenn ich mich lehn’ an deine Brust,
Kommt’s über mich wie Himmelslust ;
Doch wenn du sprichst : ich liebe dich!
So muß ich weinen bitterlich.

« Quand je regarde au fond de tes yeux
toutes mes peines et mes douleurs s’évanouissent
Mais quand j’embrasse ta bouche
Là je deviens tout à fait guéri

Quand je me repose contre ta poitrine
il vient sur moi comme la joie céleste
mais quand tu dis : je t’aime
alors je dois pleurer amèrement. »

On peut croire à première lecture qu’il s’agit d’un poème d’amour heureux, mais le sens profond qui est l’éternel mensonge en amour apparaît et les larmes viennent de ces mots « je t’aime » qui sonneront faux jusqu’à la fin du monde.

« J’aime la mer comme une maîtresse, et j’ai chanté sa beauté et ses caprices. » et Heine qui souvent passe ses automnes près de la Mer du Nord a fait de sa poésie une marée d’images. Le flux et le reflux des eaux des origines. Ses amours malheureuses avec ses cousines Amélie puis Thérèse lui apprendront que l’amour cachait la mort et le mensonge (Buch des Lieder, 1827- Livre des chants)

Il reste le mouton noir de la germanitude, l’inclassable, le trop doué pour la musique absolue des mots, en fin l’être double : juif et converti, allemand et parisien, saint-simonien et bonapartiste, poète et journaliste. Il ; est aussi le poète dans une société mercantile, le pauvre au milieu d’une famille riche, vivant de l’aumône d’un parent, aristocrate par goût et démocrate par principe. « Allemand de naissance et Français d’éducation, rêveur et sceptique, amoureux et libertin ». Il ne sera que contrastes et il savait tout cela. Sa lucidité est bien « la blessure la plus rapprochée du soleil » dont parlait René Char.

Il doit assumer ses élans de révolutionnaire, sa condition de converti, lui le juif qui de Harry deviendra Heinrich.

Il était né à Düsseldorf le 13 décembre 1797, ville presque française à l’époque car occupée depuis 1806 jusqu’en 1814 par les Français, mais sa ville véritablement natale sera Hambourg où il vécut malheureux de 1816 à 1819, puis de 1825 à 1827. Délaissant son diplôme de docteur en droit, alors qu’il voulait exercer à Hambourg comme avocat, il préférera devenir européen allant dans diverses régions d’Allemagne, en Angleterre, en Italie, en France, en Pologne. Haï parce que juif, détesté parce que porteur des idées nouvelles, parce qu’internationaliste et progressiste, il sera l’homme à abattre des nationalistes allemands. Et il deviendra le poète le plus détesté de l’Allemagne surtout dans les années 1930 : le  » « cochon de Montmartre », est l’artisan de la « désagrégation de l’art allemand », « il a déversé des baquets de purin nauséabond sur le christianisme. » et « trahi et outragé l’Allemagne de la façon la plus ignoble ».

Que Dieu me le pardonne ! Depuis douze ans, je suis discuté en Allemagne ; on me loue et on me blâme, mais toujours avec passion et sans cesse. Là, on m’aime, on me déteste, on m’apothéose, on m’injurie. Depuis presque quatre ans, je n’ai pas entendu un rossignol allemand.

Hitler lui-même interdira personnellement son œuvre et tous les livres de Heine furent jetés dans les brasiers allumés le 10 mai 1933. Près de quatre-vingts ans après sa mort. Mais même maintenant son œuvre suscite bien des réticences en Allemagne, sauf les poèmes ânonnés dans les écoles (Lorelei,…) et les cycles de lieder.

Il faudra attendre 1988 pour que l’université de Düsseldorf porte le nom du fils le plus célèbre de la ville. Mahler a connu un sort analogue avec Vienne. Dès son époque Heine fut vomi, ainsi par son contemporain Grabbe : « Heine est un petit juif maigre et laid, qui n’a jamais connu de femme, et compense tout cela par son imagination. Sa souffrance, aussi peu naturelle puisse-t-elle sembler, est peut-être réelle. Mais ses vers ne sont pas des poésies. De la masturbation ». Un juif ne pouvait pas faire de la beauté.

Cette haine pathologique du juif et du lyrisme sera le terreau du nazisme, le basculement du romantisme vers l’obscur précipitera la chute de l’Allemagne dans la barbarie qui était sous-jacente. Il prédit le noir à venir, la réalité de ce qu’il appelle « la misère de l’Allemagne », et donc la chute dans les forces obscures.

Curieusement l’état d’Israël ne le célébrera que récemment (2002), ne lui pardonnant pas sa conversion, lui le fils d’un juif orthodoxe et d’une mère issue d’une longue filiation de juifs érudits et libéraux. Le nationaliste et l’intégrisme n’ont pas de frontières, et les lumières disparaissent dans la fumée de l’intolérance. Pourtant Heine est l’un des grands poètes juifs avec Celan, Brodsky, Sachs,…

Sa conversion obligatoire le 28 juin 1825 au protestantisme, afin d’accéder à une fonction publique, sera une épreuve pour lui qui ne croyait qu’en l’avenir radieux de l’homme par les idées. Il devait échapper au ghetto du pays- Des villes comme Frankfort avaient bel et bien des ghettos en 1820. Le 18 août 1822, le roi de Prusse interdit toute présence de juifs dans l’enseignement et les sciences. Comme le dit Heine « leur patrie d’adoption allemande ne veut même pas autoriser les juifs à devenir fonctionnaires du roi de Prusse ou avocats, pour les changer du commerce de vieux pantalons ! »

Mais l’ironie ne sauve pas de la bêtise et Heine doit ruser. Il se convertit au baptême chrétien (allemand luthérien), mais cela ne servira à rien car il restera « le juif » aux yeux des autres. Et rejeté par sa communauté comme traître. Il finit par se haïr d’être juif, et aussi d’être allemand. « Tout ce qui est allemand me répugne […] agit sur moi comme un vomitif. La langue allemande me déchire les oreilles. Parfois mes propres poèmes me dégoûtent quand je prends conscience qu’ils sont écrits en allemand. »

« Pour les teutomanes, ces vieilles Allemagnes, dont le patriotisme ne consistait que dans une haine aveugle contre la France, je les ai poursuivis avec acharnement dans tous mes livres ».

Voyageur il fut, attentif aux craquements des absolutismes, lui l’admirateur effréné de la révolution française. De cette révolution il ne voyait que les drapeaux et les tambours, pas la guillotine. Napoléon était la liberté incarnée, et de fait l’Allemagne en sera bousculée. Installé en France, car banni d’Allemagne dès 1831, il écrivit pour plusieurs journaux allemands. Il était devant cette marmite qu’était la monarchie de Juillet, et qu’il croyait être un laboratoire des idées à venir, une préfiguration de la modernité, dont il rêvait lui l’enfant des Lumières.

Il se disait le fils et l’amant de la Révolution Française sous laquelle il aurait été certainement guillotiné, lui l’oiseau libre et impertinent. Comme un papillon épris de liberté il venait se poser sur Paris où semblait se redéfinir la politique et le social du monde à venir, loin de ces Teutons pris dans leur haine baveuse issue du nationalisme.

Ses rares amis furent George Sand, Balzac, Musset. Il va épouser en 1843 après sept ans de liaison « une servante au grand cœur », petite vendeuse de son état, la très bigote catholique et très illettrée Eugénie Crescence Mirat, qu’il rebaptisa  » « Mathilde ».

Je ne sais si elle a été vertueuse, mais elle a toujours été laide, et, en fait de vertu, la laideur, c’est la moitié du chemin.

Frappé de paralysie (une douloureuse sclérose latérale myatropique), dès 1848, il se traînera miséreux, presque aveugle, sans jamais avoir revu l’Allemagne sauf pour deux brefs séjours en 1843 et 1844. Prisonnier de son « lit tombeau », de son sarcophage il était figé dans la douleur. Mais cloué au lit, il écrivait surtout de la prose lucide et profonde, puis son ultime recueil Romancero (1851), qui semblait montrer un retour au Heine des années lyriques de 1822. Le corps était mort, mais son esprit scintillait encore. Le 17 février 1856 il mourut.

Il est enterré au cimetière Montmartre. Amer, en colère contre les hommes :

« Le monde compte plus d’imbéciles que d’habitants. »

Il a vu venir la plongée dans l’obscur de l’Allemagne et aussi de l’Europe.
Nous ne comprenons guère les ruines que le jour où nous-mêmes le sommes devenus.

Sans arrêt dans ses écrits reviennent par auto-citations, par thèmes récurrents, les fondements de son idée fixe : l’Allemagne est sur la voie de la régression, la France sur la voie de l’émancipation. Dans Germania, conte d’hiver, Lettres de Helgoland et Louis Börne, il condense ses idées et ses rancœurs. Une véritable obsession du sang et de la guillotine parcourt son œuvre. Sang non pas des victimes, dont il aurait fait partie, mais sang libérateur, émancipateur. La couleur du sang chez Heine a les couleurs d’un drapeau tricolore.

Son premier amour, Josepha était la rousse, très rousse, fille du bourreau de Düsseldorf !

Ces têtes coupées semblaient être le sacrifice nécessaire à la mort historique d’un monde pourri. Le tambour Legrand reprend cette imagerie d’Epinal de la révolution française et napoléonienne, comme le ferait un film de propagande des premières années soviétiques. Élève de Hegel il croyait que l’histoire a un sens. Mais il avait compris qu’une révolution ne ferait pas la révolution politique et sociale qu’il appelait de toutes ses forces. Les écrits du jeune Marx sont contemporains (1848) et moins pénétrants. Heine le lisait depuis 1843, il était son ami.

Friedrich Engels traduira ses poèmes en anglais.

Violemment anti-nationaliste allemand dans ses paroles et ses écrits, Heine a un rapport déchiré et déchirant avec son pays natal. Il aurait tant voulu être le médiateur entre les deux peuples allemand et français.

Profondément en lui, comme d’autres ont mal à l’âme, lui avait mal à l’Allemagne.

« O Allemagne, mon lointain amour,
Quand je pense à toi, les larmes me viennent aux yeux.
La gaie France me paraît morose,
Et son peuple léger me pèse.
Seul le bon sens froid et sec
Règne dans le spirituel Paris.
O clochettes de la folie, cloches de la foi,
Comme vous tintez doucement dans mon pays !
Il me semble que j’entends résonner de loin
La trompe du veilleur de nuit, son familier et doux.
Le chant du veilleur vient jusqu’à moi,
Traversé par les accords du rossignol. »

Il sera donc le poète de l’écartèlement, celui qui voit le mensonge et la trahison même dans les yeux embués de l’amour. Il est aussi la fermeture du monde romantique face à un pays en route vers son industrialisation et qui n’a pas de penchant pour les fées, plutôt pour le charbon. Heine assiste à la fin d’un monde, à la crispation des consciences, à la montée des fanatismes. Son lyrisme cristallin ne pouvait qu’être compris de travers, surtout que dans un deuxième sens toujours présent, Heine exprime son désespoir devant la comédie des apparences que sont les sentiments humains.

Ne croyez pas que la lecture de Heine soit facile. Ses poèmes semblent se présenter comme des chants populaires, les enfants s’en emparent. Mais cela n’est pas lisse, derrière le cristal et les mots qui sonnent l’un contre l’autre se trouvent des fontaines bien étranges. Pour saisir sa magie ondoyante seule la lecture en allemand permet d’entendre sonner sa langue que le français alourdit.

Certes certains de ses poèmes semblent de nouvelles chansons populaires gorgées de lyrisme. Mais la plupart sont tissés d’allusions historiques, de légendes à connaître, de sous-entendus, et de doubles sens amers. C’est pourquoi Heine est délaissé, car sa lecture exige beaucoup de son lecteur. Et les nuages noirs des préjugés accumulés sur sa pauvre tête le rendent encore plus difficile à fréquenter. En plus il écrit dans des formes comme lui inclassables. Reisebilder- images de voyages – en est un exemple parfait, mélangeant la confession intime, le roman d’apprentissage, les haines et les amours dévoilés, la satire corrosive. Il faut bien connaître les recueils de chansons populaires allemandes comme le « Knabenwunderhorn » (le cor merveilleux de l’enfant), qui influença tant Mahler, dont Heine est si proche.

Cortège funèbre où l’on voit soi-même ou l’aimée, chasseurs, oiseaux qui vous comprennent, fleurs qui parlent.

Si l’on n’a pas en soi cette naïveté première Heine vous sera à tout jamais fermé.
Il est dans le romantisme finissant mais son rire amer retentit souvent au milieu des effusions lyriques.

Il dynamite en fait le romantisme littéraire, autant que le classicisme. Ses rapports plus qu’ambigus avec Goethe montrent son isolement et son originalité. Il reprochait aux romantiques l’impuissance de la forme, et la perpétuelle indétermination de leurs pensées. Les formes structurées, canonisées, du chant populaire, des légendes d’antan, mettaient ses mots en flots cohérents.

Il tord le cou au vaporeux romantisme en lui faisant prendre les droits chemins des vieux chemins oubliés. Il le ramène vers la lumière du classique. « Vous y verrez quels sons nouveaux je fais entendre et quelles nouvelles cordes je fais vibrer. J’ai subi de très bonne heure l’influence du chant populaire allemand et les mystères de la métrique ». Heine va ressourcer, rafraîchir la poésie allemande en la trempant dans la rivière fraîche de la simplicité, de la simple musique des mots. Il voulait être pur et clair, cristallin et enfantin. Il avait sous estimé son amertume profonde qui va colorer ce bleu du ciel avec les zébrures de l’ironie. Il n’avait pas sous estimé sa passion profonde qui font retentir vrais ses poèmes.

Il préférera les formes brèves, les rimes qui sont bruit doux, les visions qui sont magies. Bien sûr il n’évite pas le lourd héritage du romantisme et il sombre parfois dans la mièvrerie. Mais il a des ailes et il s’envole toujours.

Heine réintroduit le paganisme et le Jadis dans le consensus chrétien de la culture occidentale. Ses poèmes seront sources d’influence pour le jeune Rilke. L’intrusion des bruits du monde réel dans la poésie, sa lutte pour la démocratie, en font un homme de la modernité, un frère cadet de tous les hommes.

Heine avait une philosophie de l’histoire, des pensées précises sur le monde à venir, l’amour du progrès et les nécessités presque messianiques des douleurs de l’enfantement de la modernité. Il savait aussi la faiblesse des hommes :
Je suis fermement persuadé que les ânes, quand ils s’insultent entre eux, n’ont pas de plus sanglante injure que de s’appeler hommes.

Heine représente l’honneur du poète et de l’intellectuel moderne.

Fils des lumières il les a fait monter parmi les autres :

« Mais quelle est la grande tâche de notre temps ? C’est l’émancipation, non pas seulement celle des Irlandais, des Grecs, des juifs de Frankfort, des noirs d’Amérique et autres populations également opprimées, mais celle du monde entier, et spécialement de l’Europe, qui est devenue majeure, et qui rejette aujourd’hui les lisières de fer des privilégiés, de l’aristocratie. Quelques renégats philosophiques de la liberté ont beau forger les chaînes des syllogismes les plus subtils, pour nous démontrer que des millions d’hommes sont créés pour être les bêtes de somme de quelques mille chevaliers privilégiés ; ils ne pourront nous convaincre, tant qu’ils ne prouveront pas, comme dit Voltaire, que ceux-là sont nés avec des selles sur le dos et ceux-ci avec des éperons aux pieds ».

Ce texte est de 1830 !

Émancipé il sera émancipateur. Il aurait pu rester un grand poète romantique, il sera un écrivain visionnaire :

« Ceux qui brûlent des livres finissent tôt ou tard par brûler des hommes. » Heinrich Heine

Tout l’oeuvre de Heine a été traduit en yiddish et publié à New-York en 1918, avec la collaboration des meilleurs auteurs yiddish.

Voici la traduction (translittérée) de la Lorelei, donnée par Avrom Reyzen:

Ikh veys nit, vos ken es bataytn,
Vos iz azoy trib mayn gemit;
A mayse fun uralte tsaytn
Fargesn ken ikh nor nit.

Farnakht, a vintele shpilt zikh
Un ruik murmelt der Reyn;
Der shpits fun barg farhilt zikh
Fun abend-zunensheyn.

Di shenste yungfroy tut zitsn
Dort oybn — vunderlekh gor;
Di goldene tsirungen blitsn —
Zi kemt ir goldene hor.

Zi kemt zey mit gildene kamen
Un zingt derbay a lid;
Dos lid un der nigun tsuzamen
Es ruft azoy un tsit.

Der fisher in shifl in kleynem
Nemt on a ve im un drikt;
Er zet nit felzn, di shteyner —
Aroyf in der hoykh — er blikt.

Ikh gloyb, di khvalies farshlingen
Der fisher un shifl bay nakht
Un dos hot nor mit ir zingen
Di Lorelay gemakht. —

Juifs accueillant le président lituanien Antanas Smetona sous une banderole en lituanien et en hébreu, Švėkšna, années 1930

Ephéméride | Proclamation d’indépendance de la Lituanie [16 Février]

16 février 1918

Proclamation d’indépendance de la Lituanie. Elle rétablissait un état indépendant de Lituanie régit par des principes démocratiques, avec Vilnius comme capitale. L’état indépendant de Lituanie dura de 1918 à 1940. Établie sous les meilleurs auspices, la situation des Juifs se termina en cauchemar.

La plupart des dirigeants politiques juifs lituaniens avaient soutenu les revendications d’indépendance. Les relations politiques lituaniennes et juives durant cette période étaient assez étroites, les Lituaniens cherchant un soutien juif pour les revendications nationales contre les revendications russes et polonaises rivales.

En raison de l’émigration et de la déportation massive de quelque 120 000 Juifs lituaniens en Russie durant la Première Guerre mondiale, et surtout de l’annexion du district de Vilna par la Pologne en 1920, le nombre de Juifs en Lituanie indépendante tomba à 155000 (7,6% de la population totale). Seulement 25 ans plus tôt, 212 666 Juifs vivaient dans la seule province de Kovno (qui abrite 83% des Juifs de Lituanie indépendante). Néanmoins, les Juifs restaient la plus grande minorité nationale.

La plupart des Juifs lituaniens actifs étaient employés dans le commerce, l’industrie et l’artisanat, avec seulement une petite minorité dans l’agriculture, les professions libérales et les transports.
Les Juifs participaient aux élections lituaniennes, qui étaient encore démocratiques avant le coup d’État ultranationaliste de Voldemaras-Smetona en décembre 1926, et plusieurs occupèrent des positions dans le gouvernement.
En fait, les gouvernements lituaniens successifs formés entre 1918 et 1924 comprenaient tous un ministère spécial des affaires juives. Dans le premier gouvernement lituanien de 1918, Jakub Wygodzki était ministre des affaires juives, Shimshon Rosenboim était ministre adjoint des Affaires étrangères et Naḥman Rachmilewitz était sous-ministre du commerce. Entre trois et huit représentants juifs ont été élus dans chacun des trois parlements lituaniens avant le coup d’État, mais, après 1921, aucun Juif n’occupa de poste ministériel, sauf en tant que ministre des affaires juives.

Le ministère des Affaires juives naquit des discussions judéo-lituaniennes pendant la guerre, qui aboutirent en août 1919 à la Conférence de paix de Paris à un engagement lituanien en huit points concernant les droits nationaux juifs.
En plus d’un département ministériel pour représenter les intérêts juifs, les Juifs se voyaient promis l’égalité civique; une représentation proportionnelle au parlement; la reconnaissance du yiddish et de l’hébreu comme langues officielles; l’observance sans entraves du shabbat et des fêtes juives; l’administration autonome d’organisations culturelles, religieuses et de protection sociale; le soutien de l’Etat aux écoles juives; et le droit de taxer les juifs pour financer les institutions juives.
Des promesses similaires furent faites aux autres minorités ethniques. Cependant, bien que plusieurs de ces garanties furent mises en œuvre durant les trois premières années de l’indépendance lituanienne, l’assemblée constituante lituanienne refusa de les incorporer dans la constitution adoptée en 1922. Une fois l’indépendance reconnue internationalement, les dirigeants politiques de plus en plus nationalistes n’avaient plus besoin du soutien des minorités, et ils firent en sorte de transformer le pays, d’une fédération de nationalités autonomes en une ethnocratie lituanienne.
En 1924, non seulement le ministère des Affaires juives fut supprimé, mais la reconnaissance légale qui avait été étendue à de nombreuses institutions juives, y compris le pouvoir d’imposition des communautés juives, fut révoquée.

Malgré tout, les premières années de l’indépendance lituanienne furent marquées par une explosion remarquable de l’activité politique et culturelle juive collective. La période commença avec la première conférence des communautés juives, réunie en janvier 1920. La conférence désigna un Conseil national composé de 34 représentants de l’ensemble du spectre politique et social. Un comité exécutif fut élu pour mettre en œuvre des résolutions économiques, politiques et culturelles. Des douzaines d’employés et de spécialistes fournissaient un soutien professionnel au comité.

Le ministère des Affaires juives et le Conseil national investirent des efforts et des ressources considérables pour éduquer plus de 13 000 enfants juifs d’âge scolaire primaire.
En même temps, ils évitèrent la controverse linguistique entre les partisans du yiddish et les défenseurs de l’hébreu. Dans les petites villes, où un nombre limité d’élèves permettait d’établir et de maintenir une seule école, les compromis en matière de langue et de programme étaient courants. Ces écoles étaient souvent appelées pshore-shuln (écoles de compromis).
Sur 160 écoles élémentaires dans lesquelles plus de 10 000 élèves étudièrent au cours de l’année scolaire 1920-1921, 68 étaient des phshore-shuln, 46 appartenaient au système sioniste Tarbut, 30 au système religieux Yavneh et 16 au système scolaire de la Kultur-lige yiddishiste.
Après que les autorités eurent aboli les activités de la Kultur-lige en 1924 en raison d’une supposée infiltration communiste de sa direction, certaines de ses écoles furent supervisées par la Yidishe Bildungs Geselshaft (Société juive d’éducation), dirigée par des membres du Parti populaire. Au fil du temps, les phshore-shuln fermèrent leurs portes; certains de leurs professeurs et élèves rejoignirent le réseau Yavneh, d’autres le Tarbut.

À la suite du coup d’État de 1926 et de l’arrivée au pouvoir du Parti nationaliste, les communautés juives furent restreintes à des organisations réduites qui se consacraient principalement à satisfaire des besoins religieux. La communauté juive lituanienne resta sans représentation officielle. Seule une poignée de personnalités acceptables pour les autorités, ainsi que les dirigeants de l’Organisation des anciens combattants de la guerre d’Indépendance (qui comptait 3 000 membres) pouvaient parfois intercéder auprès du gouvernement au nom des intérêts juifs.

Les sionistes (des révisionnistes de droite au Po’ale Tsiyon de gauche) constituaient le plus grand groupe politique de la communauté juive lituanienne. Près de 50 000 personnes participèrent à l’élection des délégués au XIXe Congrès sioniste (1937) et les mouvements de jeunesse sionistes comptaient 8 625 membres à leur pic (1931).

Le groupe religieux orthodoxe Agudas Yisroel était surtout intéressé par le maintien de ses établissements d’enseignement. A l’inverse, la Kultur-lige, qui inclinait vers la gauche politique, ainsi que les membres du Folkspartey et du Bund, soutenaient les écoles yiddish et encourageaient la création culturelle en yiddish.
Le minuscule Parti communiste, avec ses 514 membres juifs en 1933, opérait dans la clandestinité. Cependant, à la fin des années 1930, les communistes avaient repris le quotidien bien établi Folksblat, qui avait été fondé et publié par les Folkistes. De fait, les années 1930 virent un renforcement marqué des cercles politiques juifs de gauche.

La communauté juive lituanienne créa des centaines d’organisations, d’entreprises, d’associations et d’institutions qui se consacraient aux questions religieuses, éthiques, professionnelles, économiques et artistiques. En 1938, le nombre de ces organisations fonctionnant avec la permission des autorités lituaniennes était de 215 (soit 28% de toutes les organisations socioculturelles légalement reconnues du pays)!

Le principal terrain de tension entre les Juifs et leurs voisins en Lituanie était économique. À mesure que l’urbanisation progressait, les Lituaniens se retrouvèrent en concurrence avec les marchands et les artisans juifs. Le slogan « La Lituanie aux Lituaniens » fut clamé de plus en plus fortement à mesure que l’autoritarisme du gouvernement s’affirmait et que la crise économique mondiale s’intensifiait après 1929.
En 1938, les articles 73 et 74 de la Constitution garantissaient aux Juifs les droits à l’éducation, à la culture et au bien-être furent abrogés. Les étudiants juifs de l’Université de Kaunas durent occuper des bancs séparés dans les amphithéâtres. Les restrictions imposées aux juifs dans les facultés de médecine, d’agriculture et d’ingénieurs, firent chuter considérablement le nombre d’étudiants juifs (de 1206 en 1932 à 500 en 1939).
Les passages à tabac des Juifs dans les rues n’étaient pas rares. Pourtant, contrairement à la Roumanie et la Pologne, il n’y eu pas de pogroms en Lituanie avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Il y eut aussi une certaine coopération entre les intellectuels lituaniens et juifs au cours de cette période. Par exemple, une anthologie de la littérature lituanienne fut publiée en hébreu, et une collection de dainas lituaniennes (chansons folkloriques) fut publiée en yiddish.

En l’absence d’un organe représentatif officiel de la communauté juive lituanienne, une petite organisation fonctionnait secrètement. Plusieurs personnalités ayant une grande expérience publique et politique dirigeaient cette organisation.
En raison de leurs efforts et de leurs liens étroits avec l’establishment lituanien, les dirigeants nationaux publièrent souvent des déclarations destinées à rassurer les citoyens juifs dans une situation de tension et d’animosité croissante. Néanmoins, les actes de violence, ainsi que les calomnies dans les médias, persistèrent.

À la fin d’octobre 1939, lorsque Vilnius retourna à la Lituanie et que l’armée lituanienne entra dans la ville, des habitants, peut-être encouragés par les autorités lituaniennes, lancèrent de violentes attaques contre les Juifs.
Si l’on compte les 80 000 Juifs de la province de Vilna, où quelque 12 000 réfugiés juifs avaient fui la Pologne (avec plusieurs milliers d’autres à destination de Kaunas), la population juive de Lituanie comptait alors environ 250 000 personnes, soit environ 10% de la population.
Parmi les réfugiés se trouvaient 2 600 étudiants de yechivas et leurs enseignants, 2 065 membres de mouvements de jeunesse sionistes, environ 1 500 activistes de partis sionistes et 560 militants du Bund et d’autres organisations.
Des écrivains, des intellectuels, des dirigeants politiques et des personnalités de différents milieux se trouvaient également parmi les réfugiés. Leur objectif principal était de partir le plus tôt possible pour d’autres pays, principalement à l’étranger. Beaucoup réussirent à quitter la Lituanie, principalement par l’URSS ou la Scandinavie.

(Source: Dov Levin, YIVO)

"Maus" Art Spiegelman

Ephéméride | Art Spiegelman [15 Février]

15 février 1948

Naissance à Stockholm de Art Spiegelman. Avec « MAUS », seule bande dessinée à avoir obtenue le Prix Pulitzer, il a fait entrer la bande dessinée dans une ère nouvelle.

Arthur Spiegelman naît en 1948 en Suède alors que ses parents juifs polonais, rescapés de la Seconde Guerre mondiale, tentent de rejoindre les États-Unis. La famille arrive dans ce pays en 1951. Après avoir déménagé en 1957 à New York, à Rego Park, le jeune Arthur Spiegelman
commence à dessiner ses premiers comics à l’âge de douze ans, au début des années soixante.

C’est en 1965 qu’il débute professionnellement dans le dessin, « et l’année suivante il devient concepteur graphique pour la marque Topps » – pour laquelle il illustre des cartes à jouer ou encore des paquets de chewing-gum – activité qu’il n’abandonnera qu’en 1988.

En 1968, suite à un séjour en hôpital psychiatrique – dû à la consommation de drogues – et au suicide de sa mère, il met fin à ses études artistiques qu’il suit alors à San Francisco.

En 1971, il s’y installe, et commence à produire des histoires introspectives qui paraissent dans la presse alternative du début des années 197023, pour ensuite éditer lui-même plusieurs revues au sein du mouvement underground débutant. Il enseigne également à l’Académie of Art de San Francisco avant de retourner vivre à New York en 1975.

En 1977 paraît Breakdowns : From Maus to Now, un ouvrage qui réunit ses principales histoires parues dans les presses alternatives, notamment la première version de Maus – livre qui lui a valu une reconnaissance internationale – en trois planches.

Passionné par tout ce qui concerne les arts graphiques, il fonde en 1980 avec son épouse Françoise Mouly, d’origine française, une publication luxueuse, RAW, où il s’efforce de réunir les dessinateurs de l’avant-garde américaine et européenne, magazine qui sortira jusqu’en 1991.
De 1979 à 1987, il enseigne également l’histoire de la bande dessinée américaine à la New York’s School of Visual Arts.

En 1986, le premier tome de MAUS, pré-publié en feuilleton dans sa revue RAW, paraît en format livre chez Panthéon, et le tome deux suit en 1991. Immédiatement salués par la critique, ces deux volumes seront récompensés par un prix Pulitzer spécial en 1992.
Ce succès inattendu lui rend difficile la création d’autres œuvres et de 1991 jusqu’en 2003, Art Spiegelman est surtout l’un des dessinateurs vedettes du magazine The New Yorker, dont Françoise Mouly, son épouse, devient directrice artistique en 1993.

Dans les années 2000, il s’intéresse également à la
littérature jeunesse, à la bande dessinée jeunesse et coédite des livres et des recueils avec des illustrateurs jeunesse et auteurs de bandes dessinées.

Ce n’est qu’après les attentats du 11 septembre 2001 – sa femme et lui étaient sur place dans les rues alentours – qu’il sent réellement le besoin de refaire de la bande dessinée.

En 2004 paraît In the Shadow of No Towers, publié à
compte d’auteur aux États-Unis et chez Casterman en France sous le titre de À l’ombre des tours mortes.
Cet album, en une dizaine de planches, revient sur les attentats et leurs conséquences pour l’artiste. Bons baisers de New York. Couvertures et Dessins pour le Magazine Américain le Plus Distingué par le Plus Dérangeant des Artistes Américains (2003), MetaMaus : A Look Inside a Moderne Classic, Maus (2011) et Co-Mix, A Retrospective of Comics, Graphics, and Scraps /
Une rétrospective de bandes dessinées, graphisme et débris divers (2012) sont des ouvrages revenant respectivement sur sa carrière d’illustrateur de couverture au New Yorker, sur son œuvre MAUS et enfin, sur l’ensemble de sa carrière.

Dans sa recension parue dans le New-York Times, lors de la sortie du premier volume de MAUS en 1986, Christopher Lehman-Haupt écrivait:

MAUS est une histoire sur la Shoah avec une différence remarquable. Il est vrai que l’un de ses fils conducteurs récapitule l’histoire trop familière de la famille Spiegelman en Pologne de 1935 à 1944, luttant pour échapper au destin inévitable d’Auschwitz. Il y a la perte des biens, le sentiment croissant du péril, les marchés noirs, les « sélections », les cachettes dans les caves, les pots-de-vin, les trahisons et enfin le camion qui conduit au portail avec l’inscription au-dessus dessus « Arbeit macht frei. »

Mais il y a quatre innovations surprenantes dans la façon dont Spiegelman raconte son histoire.

D’abord, il explore les relations entre la génération des survivants et celle de leurs enfants, en particulier la culpabilité que les premiers ont ressentis vis-à-vis de ces derniers. Les aventures des Spiegelmans en Pologne sont racontées par Vladek, le membre de la famille qui a survécu, à son fils adulte, Artie, qui commence son récit: « Je suis allé voir mon père à Rego Park. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps – nous n’étions pas si proches. Il avait beaucoup vieilli depuis que je l’avait vu en dernier. Le suicide de ma mère et ses deux crises cardiaques avaient fait des ravages. »

Deuxièmement, Spiegelman introduit beaucoup d’humour dans son récit. A peine Artie a-t-il enlevé son manteau et l’a-t-il remis à Mala, la femme actuelle de son père, que Vladek commence à la réprimander:  »Acch, Mala! Un cintre en fil de fer, tu lui donne! Je n’ai pas vu Artie depuis presque deux ans. Nous avons beaucoup de cintres en bois. »
Vladek raconte une grande partie de ses souvenirs de la Shoah en pédalant sur un vélo d’appartement ou en calculant sa ration quotidienne de pilules. Le comportement de Vladek est si sordide et irrationnel que quand Artie se demande si c’est « la guerre qui l’a rendu comme ça », Mala répond: « FEH! J’ai vécu les camps. . . Tous nos amis ont vécu les camps. Personne n’est comme lui! »

Troisièmement,  » Maus  » est une bande dessinée! Oui, une bande dessinée au sens plein, avec des bulles, des lignes de vitesse, des exclamations telles que « sob », « wah », « whew » et « ?! », et des dizaines de techniques pour lesquelles il me manque simplement la terminologie.
Les images font, en moyenne 5 à 8 centimètres de côté et sont surchargées, broussailleuses même (sauf pour une section plus forte, appelée « Prisonnier sur la planète de l’enfer: Une histoire de cas », évoquant le suicide de la mère de l’auteur) d’une élégance subtile et expressive, si l’on prête attention aux détails.
Le style est éclectique. Naturellement, le fait de traiter un tel sujet de cette façon choque au début. Mais à une vitesse presque gênante à avouer, l’auteur de ces lignes a été ramené à ses sensations éprouvées à la lecture de bandes dessinées de la Seconde Guerre mondiale comme  »Blackhawk » ou  »Captain Marvel ».

Enfin, et peut-être le plus surprenant de tout, les personnages juifs dans le livre sont tous représentés comme des souris (« Maus » est, bien sûr, l’allemand pour « souris »), tandis que les nazis sont des chats, les Polonais sont des cochons et les quelques Américains non juifs qui apparaissent sont des chiens. Représenter un jeu de chat et de souris est un des objectifs évidents de la tactique provocatrice de Spiegelman, de même que faire ironiquement écho à l’épigraphe du livre, une citation de Hitler: « Les Juifs sont sans aucun doute une race, mais ils ne sont pas humains. »

(…)

En affirmant que la Shoah est un sujet qui peut être traité par la bande dessinée, Spiegelman dit que les enfants des survivants ont aussi un droit sur le sujet et ont aussi leurs propres problèmes, tant comiques que tragiques. Même le contenu narratif reflète ce point. En faisant raconter par Vladek les éléments burlesques de sa cour d’avant-guerre à la mère de l’auteur, Spiegelman dit que la vie continuait avant que la catastrophe ne frappe. Et en montrant la comédie douce-amère de la vie à Rego Park avec Vladek, il dit que la vie continue.

L’ultime ironie réside dans l’anecdote finale de  »Maus ». Artie presse son père de lui montrer le journal de sa mère, afin qu’il puisse retracer son vécu après la séparation des parents à leur arrivée à Auschwitz. Vladek finit par admettre:  »Après la mort d’Anja, j’ai dû mettre de l’ordre dans tout ça. . . Il y avait trop de souvenirs dans ces papiers. Alors je les ai brûlés. »
Artie est fou de rage. Après avoir promis à son père qu’il viendrait le voir plus souvent, il rentre chez lui en marmonant: « Assassin ».

L’ironie de cette déclaration – à la lumière des six millions – ne diminue pas l’énormité de la Shoah. Pourtant, par son lart, Spiegelman affirme le droit des générations futures à traiter l’expérience de leurs ancêtres avec moins de révérence. Pour ceux qui ont survécu, la vie continue. Et pour leurs enfants, la vie, malgré toutes ses complications inhabituelles, peut avoir ses moments d’humour.

(Sources: Diplôme de mastère « Culture de l’écrit et de l’image, « Art Spiegelman, histoire et bande
dessinée américaine » de Moran Guehenneux; New-York Times, 10 novembre 1986)

Couronnement d'Henri II, sacramentaire, Bibliothèque d'Etat de Bavière

Ephéméride | Henri, roi de Germanie et d’Italie [14 Février]

14 février 1014

Henri, roi de Germanie et d’Italie, est couronné à Rome, empereur du Saint-Empire Romain Germanique, par le pape BenoitVII, sous le nom de Henri II. C’est sous son règne que se produisirent les premières persécutions sérieuses de Juifs en Allemagne.

En Allemagne, les Juifs n’étaient pas précisément opprimés, mais on ne leur était pas favorable. Par suite du système féodal qui régnait alors dans ce pays, ils ne pouvaient pas posséder des terres et étaient poussés tous vers le commerce. Juif et marchand étaient devenus synonymes.
Les riches faisaient des affaires de banque et les autres empruntaient de l’argent à un taux relativement modéré pour se rendre à la foire de Cologne ; à leur retour, ils étaient généralement en état de s’acquitter de leurs dettes.

À l’exemple des premiers Carolingiens, les empereurs d’Allemagne exigeaient des Juifs une contribution annuelle. Quand Othon le Grand voulut assurer des ressources à l’église nouvellement construite de Magdeburg, il lui abandonna (965) les impôts payés par les Juifs et autres marchands. De même, Othon II fit cadeau, comme on disait alors, des Juifs de Mersebourg à l’évêque de cette ville (981). Cet empereur avait dans sa suite un Juif italien du nom de Kalonymos, qui lui était très dévoué et qui, un jour, risqua sa vie pour sauver celle de son souverain (982).

Sous le règne tant vanté des Othon, l’état intellectuel de l’Allemagne était peu brillant. Les chrétiens avaient fait de nombreux emprunts aux Arabes, mais ils n’avaient pas appris d’eux à cultiver la science et à en encourager la culture parmi les autres croyants.
Les Juifs d’Allemagne, tout en étant supérieurs à leurs concitoyens chrétiens par leur moralité, leur sobriété et leur activité, n’étaient pas plus civilisés qu’eux. Leurs talmudistes remarquables venaient d’autres pays.

L’enseignement du Talmud avait été transplanté en Allemagne du sud de la France, de Narbonne, par Guerschom, le plus savant talmudiste de l’époque, et par son frère Makir. Guerschom ben Yehuda (né vers 960 et mort en 1028) était originaire de France. Il se rendit, on ne sait pour quel motif, dans la ville de Mayence et y créa une école, où affluèrent rapidement de nombreux élèves de l’Allemagne et de l’Italie.
Sa réputation était telle qu’on le surnomma la Lumière de l’exil ; mais il avouait modestement qu’il devait toute sa science à son maître Léontin, probablement de Narbonne. Son enseignement, comme ses commentaires sur le Talmud, était clair et méthodique.
Son autorité religieuse s’étendit rapidement sur les communautés juives de France, d’Allemagne et d’Italie, et lui qui se déclarait humblement l’élève de Haï et respectait profondément le gaon, il contribua, involontairement, il est vrai, à précipiter la chute du gaonat en développant l’étude du Talmud parmi les Juifs de ces pays et en les rendant indépendants des académies babyloniennes.

Guerschom se fit surtout connaître par ses Ordonnances, qui exercèrent la plus heureuse action sur les Juifs d’Allemagne et de France. Il interdit, entre autres, la polygamie, décréta que pour le divorce le consentement de la femme, inutile d’après le Talmud, était nécessaire aussi bien que celui du mari, interdit aux messagers de lire les lettres, même non cachetées, qui leur étaient confiées. Cette dernière défense était d’une très grande importance à une époque où les lettres étaient portées à destination par des voyageurs. La transgression de ces diverses ordonnances était punie de l’excommunication.

En même temps que Guerschom, un autre savant vivait à Mayence ; il s’appelait Simon ben Isaac ben Aboun, descendant d’une famille française (du Mans ?) et auteur d’un ouvrage talmudique. Simon composa également des poésies synagogales, à la manière du Kalir, sèches, incorrectes et obscures. Il était riche, et sa fortune lui servit à détourner en partie des Juifs d’Allemagne un dangereux orage.

À cette époque, en effet, éclatèrent en Allemagne les premières persécutions contre les Juifs. Elles étaient dues, selon toute apparence, à la conversion d’un ecclésiastique au judaïsme. Ce prêtre, nommé Vecelinus, était le chapelain du duc Conrad, un parent de l’empereur. Après sa conversion (1005), il publia un écrit des plus injurieux contre ses anciens coreligionnaires.
« Êtres stupides, dit-il en s’adressant aux chrétiens, lisez le prophète Habacuc et vous verrez que Dieu proclame qu’il est l’Éternel et ne change jamais. Comment pouvez-vous alors croire, comme vous le faites, que Dieu s’est transformé et a fait concevoir une femme ?
Répondez, benêts ! »

Irrité de l’apostasie de Vecelinus et de ses attaques violentes contre le christianisme, l’empereur Henri fit publier contre lui par un prélat de sa cour un libelle plein d’invectives.
Quelques années plus tard (1012), ce même empereur fit expulser les Juifs de Mayence et probablement d’autres villes.

Simon et Guerschom composèrent sur ce malheureux événement de douloureuses élégies. Pour sauver leur vie ou leurs biens, de nombreux Juifs, et parmi eux le fils de Guerschom lui-même, embrassèrent le christianisme.

Grâce à des démarches pressantes, appuyées par de fortes sommes d’argent, Simon ben Isaac réussit à arrêter les persécutions et à obtenir pour ses coreligionnaires l’autorisation de s’établir de nouveau à Mayence. Ceux qui, par contrainte, avaient accepté le baptême, revinrent au judaïsme, et Guerschom les protégea contre tout outrage en menaçant d’excommunication tout Juif qui leur reprocherait leur moment de défaillance.
La communauté de Mayence perpétua le souvenir de l’heureuse intervention de Simon en rappelant son nom chaque samedi à la synagogue.

(Source: Heinrich Graetz, Histoire des Juifs)

couverture de l'édition princeps du "Bovo Bukh", imprimée à Isny en Allemagne en 1541.

Ephéméride | Eliya Ben Asher Ashkenazi [13 Février]

13 février 1469

Naissance d’Eliya Ben Asher Ashkenazi, auteur du premier livre profane imprimé en yiddish, « Di Bube Mayse ».

Vous croyez peut-être, comme beaucoup, que « Bube mayses », ce sont des histoires de grand-mère, c’est-à-dire, comme on dirait plutôt en français, des histoires de bonnes femmes, des histoires à dormir debout. Détrompez-vous!

Bobe (ou bube à la polonaise) signifie, en effet, grand-mère en yiddish; et mayse est une histoire ou un conte, une description d’événements qui ont pu se produire ou non.
Mais ce n’est que tardivement dans sa vie que l’expression en est venue à vouloir dire « histoire de grand-mères ».

Cela à commencé par être une « Bove-mayse », une histoire de Bove. Bove, c’est la transcription yiddish de l’italien « Buovo », et « Buovo », c’est la transcription italienne de l’anglais et anglo-normand, « Bevys ». Et Bevys de Hampton, c’est à côté de Lancelot du Lac, de Robin des Bois et d’autres, un des héros des romans de chevalerie dont les aventures enflammaient l’imagination de nos ancêtres du Moyen-Âge, comme aujourd’hui les héros de films d’action produits par Hollywood.
Il semble avoir fait sa première apparition en anglo-normand (le français parlé par l’aristocratie après la conquête de l’Angleterre par les Normands en 1066), puis adopté par les anglais, et par la suite traduit dans un certain nombre d’autres langues, dont l’italien.

Bien qu’il n’ait jamais atteint un statut de star comparable aux chevaliers de la Table ronde, Bevys était certainement très populaire, et si l’on en croit la version de ses exploits en anglais médiéval, c’était mérité.
Entrer dans Londres, qui comptait en tout environ 5 000 âmes à l’époque, et tuer 32 000 citoyens sans aucune autre aide que celle de ses jumeaux de fils et d’un belliqueux palefroi dénommé Arondel, la plaçait certainement au moins au niveau d’un Jean-Claude Van Damme du XIVe siècle, si ce n’est d’un Schwarzenegger ou d’un Stallone à part entière.

Les aventures de Bevys furent traduites de l’italien en yiddish en 1507-1858 et publiées en 1541, le premier livre non religieux à être imprimé dans cette langue.
Le traducteur s’appelait Elye Bokher, Elie le Jeune, connu dans le monde non juif sous le nom Elie Lévita, l’éminent philologue et grammairien hébreu, dont le traité « Mesorath Ha-Masoreth », sur les marques de cantillation imprimées dans les Bibles hébraïques, est toujours considéré comme un monument de l’érudition biblique.

Levita était un Juif allemand qui avait fini par se retrouver en Italie, où il passa finalement treize ans de sa vie comme professeur particulier d’hébreu chez un cardinal et une grande partie du reste de son temps à chercher du travail.

On aimerait pouvoir dire que ce roman de chevalerie en yiddish était peuplé de scènes de princesses allant au « mikveh » et de chevaliers enroulant des « tefilin » autour de leur bras en cotte de mailles, mais la déception est ce qui fait du yiddish, le yiddish.
L’histoire de Bove, c’est essentiellement Hamlet rencontrant Mike Hammer à cheval.
La mère de Bove organise l’assassinat de son père, le roi d’Antona, et épouse ensuite l’assassin. Craignant que Bove veuille plus tard venger son père, sa mère et son nouveau mari essayent de le tuer aussi. Bove s’échappe, est vendu comme esclave en Flandre, sauve la Flandre de l’invasion des – qui d’autres? – Babyloniens, saute sur un cheval magique (Arondel s’appelle Rundele en yiddish – vous arrivez à garder votre sérieux devant un cheval de guerre qui s’appelle Rundele?), et s’en va libérer le roi flamand de captivité – un jour comme un autre dans la vie d’un locuteur yiddish, seulement adouci par son amour pour la princesse Druziana, fille du roi des Flandres. Beaucoup d’autres aventures s’ensuivent avant que tout ne s’arrange à la fin. Bove tue le petit-ami de maman, enferme sa mère dans un couvent (où les religieuses, à moins qu’elles aient fait vœu de silence, devaient aussi parler yiddish), et vit heureux pour toujours avec Druziana et leurs jumeaux.

C’est assez peu crédible à première vue. Les chevaliers et les dames parlant yiddish ne posent pas vraiment de problème – pensez à tous les nazis qui se parlent en anglais dans les films et les séries télévisées – mais à l’exception d’une longue scène dans laquelle Bove, bien que menacé de mort, refuse de se convertir à l’islam, le comportement général est complètement non juif; même les parties les plus réalistes du poème sont en dehors du domaine de toute vraisemblance juive.
Le lecteur le plus crédule, quelqu’un qui aurait cru tout le reste du livre, n’aurait jamais pu être convaincu de l’existence d’un chevalier juif – aussi invraisemblable que l’existence d’un chevalier du Ku-Klux-Klan de nos jours. Même en admettant ces impossibilités – Bove n’est pas plus invraisemblable que la plupart des films d’action -, certaines parties du poème restent étranges y compris selon les normes du roman chevaleresque.
Le roman commence à peine qu’on tombe sur ce qui doit être considéré comme l’acte le plus incroyable de toute la littérature yiddish.

La mère de Bove, Brandonya, décide d’utiliser du poison pour le mettre à l’écart. C’est inhabituel, mais pas inédit dans la littérature. Mais seul un poète juif, un poète ayant le yiddish dans l’âme, s’éloignerait autant de sa source originelle que de la faire essayer de l’empoisonner de la manière la plus sournoise qu’on puisse imaginer.
Bove rentre à la maison une nuit, fatigué et affamé.
Maman lui a laissé un casse-croûte, et c’est seulement grâce à la bonne étoile de Bove – et à sa place centrale dans l’intrigue – que la servante l’avertit que le poulet, ingrédient du bouillon juif vital, a été empoisonné.

Le Bove Bukh eut un succès fou et restant en impression presque constamment pendant près de cinq cents ans. Vers la fin du XVIIIe siècle, des adaptations modernisées commencèrent à être publiées sous le titre Bove Mayse, et la dernière édition populaire, en prose plus ou moins moderne, fut publiée en 1909-10.

Bien que jamais complètement oublié, le Bove Bukh commença à perdre du terrain dans l’imagination populaire une fois que la vogue du roman de chevalerie fut passée. Bove lui-même était entré depuis longtemps dans la langue, et il y resta là longtemps après que la plupart de ses locuteurs eurent une idée de ce que la partie Bove d’une Bove mayse était censée signifier.

La phrase semble avoir été si bien ancrée qu’elle était ressentie comme indispensable, si bien que les masses parlant le yiddish soumirent le mot Bove à un processus connu sous le nom d’assimilation. L’assimilation a lieu dans presque toutes les langues, et n’a rien à voir avec le fait de sortir avec un(e) goy ou l’achat d’un arbre de Noël.
La seule chose qui arriva à Bove, c’est que son nom fut changé.

Et changer le nom est l’essence de ce genre d’assimilation. Un mot qui a par ailleurs disparu de la langue continue à apparaître dans des composés ou des phrases où il n’a plus de sens, donc il est assimilé à – remplacé par – un mot à consonance similaire, indépendamment du fait que le mot qui remplace a plus de sens ou non que le terme remplacé. C’est familier, c’est confortable, et les gens trouveront un moyen de l’adapter.

Une fois que Bove eut reculé dans l’imagination générale, il dut être remplacé. Ce qui est intéressant à propos de bobe, le mot choisi pour le remplacer, c’est son origine slave. Sur plus de 5 200 lignes, il n’y a pas plus d’un mot slave dans le Bove Bukh. Comme c’est seulement du vivant de Levita que le centre de la vie juive européenne commença à se déplacer vers l’Est, la substitution apparemment banale de Bobe pour Bove renferme l’histoire des Juifs yiddishophones et de leur langue. Passer de Bove à Bobe aurait pris un minimum d’un siècle, et un siècle est une estimation optimiste.
Le fait que bobe-mayse s’insère dans le même cadre général que le « conte des vieilles femmes » n’est, qu’un heureux accident. Les locuteurs yiddish n’ont eu aucun mal à réinterpréter « l’incroyable histoire des chevaliers et de leurs exploits » en « une histoire incroyable sur les bons et les mauvais jours comme pourrait vous la raconter votre grand-mère. »
Une connerie est une connerie et n’importe quel con peut la faire. Mais pour passer d’un héros à cheval à une vieille dame édentée, pour faire d’Errol Flynn une bube juive, il fallait faire le voyage de Venise à Vilna, et tout ce qu’un tel voyage implique.

(d’après Michael Wex in « Kvetch »)