Forrede / Avant-propos – Marc Chagall par Rosine Lob

Marc Chagalls ershter froy, Bella Rosenfeld (1895 Vitebsk – 1944 New-York), iz geven a yiddishe shrayberin. Ire tsvey autobiografishe bikher zaynen aroysgegebn gevorn durkh Marc Chagall, nokh ir toyt. 
Dos ershte bukh « Brenendike likht», in 1947 un dos tsveyte «Di ershte bagegenish» in 1983. Chagalls tekst iz der araynfir tsu «Di ershte bagegenish».

Marc et Bella 1910
Marc et Bella 1910

Forrede
« Ven ikh, tayere Bella, volt geshribn
briv, vi an emeser shrayber – volt ikh zey
beser gemolt. Far verter shem ikh zikh.
Men darf zey shtendik oysbesern. Ober mir
vilt zikh dir shraybn, kedey du zolst mir
entfern un shraybn vegn alts, vegn alts … »

Illustration par Marc Chagall n°1
Illustration par Marc Chagall n°1

Bela hot zikh geklibn tsu zayn an aktrise. Zi hot geshpilt
Teater. Men hot zi geloybt. Bin ikh gekumen fun Pariz, hob
mit ir khasene gehat un mir zaynen tsurikgeforn keyn Frankraykh.
Oys teater-khaloymes …

Illustration par Marc Chagall n°3
Illustration par Marc Chagall n°3

Yorn lang hot mayn kunst gefilt ir libe-virkung. Mir
hot zikh ober oysgevizn, az epes in ir vert farshvign, az
epes rukt zikh op on a zayt.
Ikh hob geklert, az bay Belan in harts lign oytsres, vi
ir « shnirl perl », faykhte fun libe. S’trogt zikh fun ire lipn
an otem aza, vi der ershter kush ; a kush aza, vi der dursht
nokh gerekhtikeyt …

Illustration par Marc Chagall n°5
Illustration par Marc Chagall n°5

Hot zi zikh geshemt far mir, far laytn, vos zi hot davke
gevolt blaybn in shotn ?
Biz zi hot derhert di yiddishe neshome, derzen dem goles fun
di letste yorn, un ir shprakh iz vider gevorn di shprakh fun
ire Eltern.

Illustration par Marc Chagall n°7
Illustration par Marc Chagall n°7

Ir stil – « Brenendike Likht » « Di Ershte Bagegenish » –
a stil fun a yidisher kale in der yidisher literatur.
Zi hot geshribn azoy vi zi hot gelebt, vi zi hot gelibt,
vi zi hot oyfgenumen fraynt. Ire verter un shures
zaynen vi geotemte farb oyf a layvnt.

couverture 1

Tsu vemen enlekh ?
Zi dermont keynem nit. Zi iz Bashenke-Belotshke fun dem
barg in Vitebsk, vos shpiglt zikh in der Dvine, mit di
volkns, mit di beymer un mit di hayzer.
Zakhn, mentshn, landshaftn, yidishe yom-toyvim, blumen –
dos iz ir velt un dos dertseylt zi.
Ire shures, lange un kurtse, geshribene un getrakhte,
ire verter, vos do tsevaksn zey zikh un dortn filn zey zikh
nor, ot vi in a tseykhenung feln oys amol eynike shtrikhn un
pintlekh, kedey zey zoln zikh nor filn in der heler luft.

Bella Rosenfeld (1910`11)
Bella Rosenfeld (1910`11)

Ikh fleg zi letstns oft trefn in der tifer nakht, zitsndik
in bet bay a kleyn lempl – leyenen yidishe bikher. Ikh fleg
ir zogn :
— Azoy shpet ? Leyg zikh beser shlofn.

Mit a por vokhn far ir eybikn shlof – nokh frish un sheyn
vi shtendik – zey ikh zi in tsimer fun undzer zumer-plats. Zi
leygt fanander ire bashribene papirn. Do – farendikte
zakhn, do skitsn un do – kopies. Freg ikh zi mit a bahaltener
shrek :
— Vos epes mit amol aza ordenung ?
Entfert zi mir mit a bleykhn shmeykhl :
— Ot azoy vestu visn vu, vos es ligt …
Alts in ir iz geven der shtiler un tifer forgefil.

Photo Marc, Bella, enfant

Ot ze ikh funem hotel-fentster, vi zi zitst oyfn breg
ozere farn arayngeyn in vaser. Zi vart oyf mir. Alts in
ir hert zikh tsu epes tsu, vi amol, ven zi iz nokh geven a kleyn
meydele un hot zikh tsugehert tsum vald oyf der datshe.
Ikh ze ir rukn, ir dinem profil. Zi git zikh nit keyn rir.

Zi vart, trakht … un zet shoyn efsher « yene veltn » — — –

Bella à l'éventail

Veln hayntike, farnumene mentshn, zikh fartifn in ir
velt, in ir shraybn ?
Ikh kler, az shpeter veln kumen andere un veln der-
shmekn ire blumen, ir kunst.

photo bella pose pour Chagall

Ire letste verter tsu mir zaynen geven :
— Mayne heftn — — — —
A shtarker duner un a kurtser gos-regn hobn oysgebrokhn
zeks azeyger in ovnt dem tsveytn september 1944, ven Bela
iz avek fun der velt.
Mir iz fintster gevorn in di oygn. M.C.


La première femme de Chagall, Bella Rosenfeld (1895 Vitebsk – 1944 New-York) était une écrivaine yiddish. Ses deux livres autobiographiques ont été édités par Marc Chagall après sa mort. Le premier livre «Les lumières allumées»*, en 1947, et le deuxième «La première rencontre»** en 1983. Le texte de Chagall est la préface de «La première rencontre».

Avant-propos

« Si moi, chère Bella, j’écrivais
des lettres, comme un véritable écrivain — je les
peindrais plutôt. Les mots m’intimident.
On doit toujours les corriger. Mais moi
j’ai envie de t’écrire, afin que tu me
répondes et m’écrives à propos de tout, à propos de tout … »

Illustration par Marc Chagall n°2
Illustration par Marc Chagall n°2

Bella avait l’intention d’être une actrice. Elle jouait au théâtre. On faisait son éloge. Et je suis arrivé de Paris, l’ai épousée et nous sommes retournés en France.
Fini les rêves de théâtre …

Des années durant, mon art a éprouvé l’action de son amour. Mais il s’est révélé à moi que quelque chose en elle était passé sous silence, que quelque chose était mis de côté.
J’ai pensé, que dans le cœur de Bella, se trouvaient des trésors, comme son « rang de perles », imbibées d’amour. Il se diffuse de ses lèvres, un souffle comme d’un premier baiser ; un baiser tel que la soif de justice …

Illustration par Marc Chagall n°4
Illustration par Marc Chagall n°4

A-t-elle eu honte face à moi, face aux gens, du fait qu’elle voulait justement rester dans l’ombre ?
Jusqu’à ce qu’elle entende <à nouveau> l’âme yiddish/juive, aperçoive <prenne conscience> l’exil des dernières années, et sa langue est à nouveau devenue celle de ses parents.

Son style – « Les Lumières Allumées » « La Première Rencontre » – le style d’une fiancée juive dans la littérature yiddish.
Elle écrivait comme elle vivait, comme elle aimait, comme elle accueillait les amis. Ses mots et ses phrases sont comme de la peinture soufflée <respirée> sur une toile.

« a yidishe kale in der yidisher literatur  » !!!!

Illustration par Marc Chagall n°6
Illustration par Marc Chagall n°6

A qui ressemble-t-elle ?
Elle ne rappelle personne. Elle est Bashenke-Belotshke de la montagne à Vitebsk, qui se mire dans la Dvina, avec les nuages, avec les arbres et avec les maisons.
Objets, êtres humains, paysages, fêtes juives, fleurs – voilà son monde et c’est cela qu’elle raconte.
Ses phrases, longues et courtes, écrites et pensées, ses mots, qui ici se déploient et là se font à peine sentir, comme il manque quelquefois dans un dessin quelques traits et points, afin qu’ils ne soient perçus que dans l’air pur.

Illustration par Marc Chagall n°8
Illustration par Marc Chagall n°8

Dernièrement, je la rencontrais souvent, dans la nuit profonde, assise dans son lit à la lumière d’une petite lampe – en train de lire des livres yiddish. Je lui disais alors :
— Tellement tard ? Va plutôt dormir.

Quelques semaines avant son sommeil éternel – encore fraîche et belle comme toujours – je la vois dans la chambre de notre villégiature d’été. Elle étale ses papiers couverts d’écriture. Là – des choses terminées, là des esquisses er là – des copies. Je lui demande, avec une frayeur dissimulée :
— Pourquoi donc un tel ordre tout d’un coup ?
— Elle me répond avec un pâle sourire :
— Ainsi tu sauras où cela se trouve …
Tout en elle était silencieux et profond pressentiment.

couverture 2

Voilà que je vois, depuis la fenêtre de l’hôtel, qu’elle est assise sur le bord de l’étang, avant d’entrer dans l’eau. Elle m’attend. Tout en elle est à l’écoute de quelque chose, comme autrefois, quand elle était encore une fillette et qu’elle écoutait attentivement la forêt, en vacances.
Je vois son dos, son fin profil. Elle ne fait pas le moindre mouvement.
Elle attend, elle pense …. Et peut-être voit-elle déjà « l’autre monde » –

Les gens d’aujourd’hui, affairés, vont-ils se plonger dans son monde, dans ses écrits?
Je pense, que plus tard, viendront d’autres qui percevront ses fleurs, son art.

Photo Belle au col blanc

Ses derniers mots pour moi ont été :
— Mes carnets — — — —
Un puissant coup de tonnerre et une courte averse ont éclaté à six heures dans la soirée du 2 septembre 1944, quand Bella a quitté ce monde.
L’obscurité s’est emparée de mes yeux. M.C.

Tableau Bella et Chagall

 

Es shoklt zikh / Ça tremble d’Avrom Reyzen par Rosine Lob

Es shoklt zikh 

Bay Nakhmanen, an oremen balebos in shtetl, lebt men shtendik in eyn shrek. Bay yeder arbet, bay yeder bavegung shrayt men dort in shtibl eyner tsum andern : pamelekh !
Bay Nakhmanen est men keyn mol ruik nit op keyn bisl gekekhts. Vayl vi men shtelt avek di shisl oyfn tish, heybt zikh der tish on tsu shoklen. Dos beste bisl – di eybershte – gist zikh oys un nokh dem muz men forzikhtik esn, staren zikh a tsu shtarkn rir nit tsu ton dem tish, kedey nit oystsugisn dem resht bisl gekekhts.

A shtetl – Ryback Issachar (1897-1935) (1917)
A shtetl – Ryback Issachar (1897-1935) (1917)

Az men est op ruik, on a sibe, dem varems, filt yederer fun der hoyzgezind a dergringerung un dankt in der shtil Got farn khesed, vos der tish hot dos mol nit gekaprizirt.
Erger iz, ober, mit der vetshere ! Vetshere est men shoyn baym lomp un di shrek vert in tsveyen. Vayl di gloz fun lomp, velkhe men hot kekoyft oyf borg, iz mit a numer greser un zi shoklt zikh um oyf der mashinke.

Lampe à pétrole
Lampe à pétrole
Lampe à pétrole
Lampe à

Di forzikhtikeyt vert greser. Ven eyner shrayt « pamelekh der tish ! », muz a tsveyter kumen tsu hilf un shrayen : « pamelekh, di gloz ! » un amol, az es halt shmol, say der tish, say di gloz heybn zikh on tsu shoklen, shrayt men tsuzamen, nor farkirtst : « di gloz ! der tish ! » un men hert oyf tsu esn, biz men baruikt nit di beyde umnormale zakhn fun der hoyz-virtshaft.

étrange sofa : à prendre avec douceur !
étrange sofa : à prendre avec douceur !

Nakhman un zayn hoyzgezind hobn shoyn tsum tish un tsum lomp ibergeton fil sgules. Unter dem hinkedikn fisl hot men a tsigl untergeleygt. Es hot, ober, nit geholfn, vayl di podloge iz nit keyn glaykhe. Di mashinke fun lomp hot men mit a papir arumgedreyt, hot es gehaltn eyn ovnt un es iz vider breyt gevorn un zikh genumen shoklen, biz men hot zikh meyashev geven un es iz geblibn azoy.

Illex Beller : La soupe de pommes de terre. Pauvre chaumière, mais paisible, ne tremblant pas!
Illex Beller : La soupe de pommes de terre.
Pauvre chaumière, mais paisible, ne tremblant pas!

Nokh vetshere, az men vert shoyn vider ruiker, heybt zikh on a sedre mit di tsvey betn. Zey hobn zikh, kentik, ongeshtekt fun dish un shoklen zikh shoyn oykh etlekhe yor. Un az men leygt zikh in zey arayn, dakht zikh, az ot-ot falt men fun zey aroys, un nor mit nisim shloft men iber di nakht.
Un amol, az der vint in droysn blozt, shoklen zikh bay Nakhmanen di shoybn fun di fentster, di shindlen fun dem dakh un dos gantse shtibl. Demolt dakht zikh Nakhmanen, az ot-ot falt alts in gantsn ayn un er vet gornisht hobn : nit keyn tsebrokhn tishl, nit keyn gloz mit a numer greser, nit keyn betn, vos shoklen zikh, un nit keyn alt shtibl.
Un Nakhman lebt op zayn gants lebn in shrek un zayn gants lebn shoklt zikh.

shtetl Sosnowice : imaginons la tempête qui souffle dehors !
shtetl Sosnowice : imaginons la tempête qui souffle dehors !
Chagall - La chambre jaune (1911)
Chagall – La chambre jaune (1911)

Ça tremble 

Chez Nachman, un pauvre chef de famille dans le village, on vit constamment dans une frayeur extrême. A chaque tâche, à chaque mouvement, là-bas dans ce logis, on hurle l’un à l’autre : doucement !
Chez Nachman, l’on ne finit jamais tranquillement le moindre potage. Car, dès que l’on pose l’écuelle sur la table, la table commence à trembler. La meilleure part – celle du dessus – se renverse et après cela, on doit manger avec précaution, s’appliquer à ne pas toucher trop fort la table, afin de ne pas renverser le reste du potage.

A shisl (une écuelle)
A shisl (une écuelle)
Deux fillettes dans une cuisine populaire de Prague (1937) – Roman Vishniac (non pour le contexte, mais pour leur REGARD !)
Deux fillettes dans une cuisine populaire de Prague (1937) – Roman Vishniac (non pour le contexte, mais pour leur REGARD !)

S’il arrive que l’on mange tranquillement, sans incident, le souper, chaque membre de la maisonnée ressent un soulagement et remercie, silencieusement, Dieu, pour la grâce que, cette fois, la table n’a pas fait de caprices.

Mais c’est bien pire avec le souper ! Le souper, on le mange déjà à la lumière de la lampe et la peur se dédouble. Car le verre de la lampe, que l’on a acheté à crédit, est d’un numéro trop grand et il se balance autour du brûleur.

Différentes tailles de verre de lampe
Différentes tailles de verre de lampe
di "mashinke " - le brûleur
di « mashinke  » – le brûleur

La prudence grandit. Quand l’un crie : »Doucement la table ! », un autre doit venir à l’aide et hurler : « Doucement le verre ! ». Et parfois, quand on est dans une mauvaise passe, que la table et le verre commencent à trembler en même temps, l’on hurle ensemble, mais sous forme abrégée : « Le verre ! La table ! », et l’on arrête de manger jusqu’à ce que l’on calme les deux objets anormaux du ménage.

tour de dominos construite par l’un de mes petits-fils : ne pas toucher !
tour de dominos construite par l’un de mes petits-fils : ne pas toucher !

Nachman et sa famille ont déjà essayé de nombreux remèdes pour la table et pour la lampe. Sous le pied bancal on a placé une brique. Mais cela ne fut d’aucune aide, car le sol n’est pas plat. On a enroulé du papier autour du support de la lampe, mais cela n’a tenu qu’une seule soirée et c’est à nouveau devenu trop large et a recommencé à trembler, jusqu’à ce que l’on perde espoir et c’est resté ainsi.

Après le souper, quand l’on redevient enfin tranquille, commence un problème avec les deux lits. Ils ont été, visiblement, contaminés par la table et tremblent également depuis quelques années. Et quand l’on s’y couche, il semble que, dans un instant, on va en tomber, et c’est seulement par miracle que l’on passe la nuit.
Et parfois, quand le vent souffle au dehors, chez Nachman, les vitres des fenêtres tremblent, ainsi que les bardeaux du toit et toute la maison. Alors il lui semble, à Nachman, que tout soudain, tout va s’effondrer et qu’il n’aura plus rien : même pas une table cassée, même pas un verre d’un numéro trop grand, même pas des lits qui tremblent et même pas une vieille petite maison.
Et Nachman passe toute sa vie dans la frayeur et toute sa vie tremble.

Chagall - La pluie (1911)
Chagall – La pluie (1911)
Félix Nussbaum - La peur (1941)
Félix Nussbaum – La peur (1941)