HANNAH SZENES (1921-1944)

HANNAH SZENESHannah Szenes est née à Budapest, en Hongrie, dans une famille juive assimilée, fille d’un auteur dramatique accompli et journaliste. Exécutée dans son pays natal à l’âge de 23 ans, elle est devenue un symbole de l’idéalisme et du sacrifice de soi. Sa poésie, rendue célèbre en partie à cause de sa mort malheureuse, révèle une femme emplie d’espoir, même face aux circonstances contraires. Elle est devenue un symbole de courage dans l’un des moments les plus sombres de l’histoire moderne.

Hannah fut l’une des 17 Juifs, vivant dans ce qui était alors le mandat britannique de Palestine, formés par l’armée britannique pour être parachutés en Yougoslavie pendant la Seconde Guerre mondiale. Leur mission était d’aider à sauver les Juifs de Hongrie occupée par les nazis, sur le point d’être déportés vers Auschwitz. Arrêtée à la frontière hongroise, elle fut emprisonnée et torturée, mais refusa de révéler les détails de sa mission et fut finalement jugée et fusillée par un peloton d’exécution. Elle est la seule dont le destin après la capture est connu avec certitude. Elle a été officiellement réhabilitée en novembre 1993.

Les écrits de Hannah sont devenus une partie intégrante du patrimoine populaire d’Israël. Ses journaux fournissent un compte rendu de la vie en Hongrie lors de la montée du nazisme. Ils offrent également une ouverture sur la vie des premiers sionistes de Palestine. Ses œuvres comprennent deux pièces bien connues, « Le violon » et « Bella gerunt alii, tu felix Austria nube », ainsi que son célèbre poème intitulé « Bénie soit l’allumette ».

Hannah est peut-être le mieux décrite par ses propres mots:
« Il y a des étoiles dont l’éclat est visible sur la terre, bien qu’elles soient éteintes depuis longtemps. Il y a des gens dont l’éclat continue d’éclairer le monde même s’ils ne sont plus parmi les plus vivants. Ces lumières sont particulièrement lumineuses lorsque la nuit est sombre. Elles montrent le chemin à l’humanité.

Hannah Szenes nait le 17 juillet 1921, à Budapest, en Hongrie, et y grandit. Son père est le célèbre dramaturge et journaliste Bela Senesh. Bela et sa femme, Katherine, qui ne sont pas des juifs observants, élèvent Hannah dans l’environnement confortable de la société juive-hongroise de la classe supérieure. Quand Hannah a 6 ans, son père meurt.

À l’âge de dix ans, Hannah commence à fréquenter un lycée privé de jeunes filles protestantes. Catholiques et Juifs ne sont admis au lycée que depuis peu, ce qui exige une double scolarité pour les catholiques et une triple scolarité pour les Juifs. En dépit du coût, sa mère n’envisage pas de l’envoyer dans l’école secondaire juive la moins chère. Hannah a hérité du talent littéraire de son père et sa mère recherche ce qu’elle croit être la meilleure école possible pour nourrir ses talents. Hannah se distingue rapidement au lycée, écrit des pièces pour des productions scolaires et fait du tutorat pour ses camarades. Sous la pression de la mère de Hannah, le directeur du lycée abaisse les frais de scolarité au montant requis pour les catholiques.

Le grand rabbin de Budapest, Imre Benoschofsky, grand érudit et sioniste zélé, est l’un des éducateurs de Hannah. Rabbi Benoschofsky est d’une grande influence sur l’intérêt croissant de Hannah pour le judaïsme et le sionisme.

Une législation anti-juive est promulguée en Hongrie quant l’antisémitisme devient officiel. Bien qu’élue à un poste dans l’association littéraire du lycée, Hannah se voit refuser le droit de prendre ses fonctions, au motif qu’une Juive ne peut pas exercer la présidence. Hannah se trouve confrontée au choix entre se battre ou acquiescer. Elle enregistre dans son journal: « Il faut être quelqu’un d’exceptionnel pour lutter contre l’antisémitisme. Maintenant, je commence à voir ce que cela signifie vraiment d’être juif dans une société chrétienne, mais ça ne me dérange pas du tout … nous devons lutter. Comme il est plus difficile pour nous d’atteindre nos buts, nous devons développer des qualités exceptionnelles. Si j’étais née chrétienne, toutes les professions me seraient ouvertes. »

Elle est tentée de se convertir au christianisme pour prendre le poste auquel elle a été légitimement élue. Au lieu de cela, elle décide de rompre les liens avec la société littéraire. C’est une personne de conviction.

Hannah rejoint bientôt Maccabée, l’organisation étudiante sioniste la plus établie en Hongrie. Fin d’octobre 1938, elle note dans son journal: « Je suis devenue sioniste. Ce mot représente un nombre formidable de choses. Pour moi, cela signifie, en bref, que je sens consciemment et fortement que je suis juive et que j’en suis fière. Mon objectif principal est d’aller en Palestine, pour y travailler. »

En mars 1939, Hannah est diplômée en tête de sa classe et pourrait entrer facilement à l’université. Au lieu de cela, elle prend la décision de changer de vie pour postuler à une place à l’école agricole des filles de Nahalal en Palestine. Bien qu’élevée dans une famille sécularisée, elle souhaite se joindre aux pionniers juifs en Palestine.

À l’âge de 17 ans, elle décide d’apprendre l’hébreu, et écrit: « C’est le vrai langage et le plus beau. C’est l’esprit de notre peuple. »

Son étude du judaïsme et du sionisme, conjuguée à l’antisémitisme croissant dont elle est témoin directe et à travers ses lectures, renforcent son engagement et sa détermination. Imbue de l’idéal sioniste, elle décide de partir pour la Palestine dès l’obtention de son diplôme d’études secondaires.

« Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, et j’ai dix-huit ans. Une idée m’occupe continuellement: Eretz Israël. Il n’y a qu’un endroit sur terre où nous ne sommes pas des réfugiés, pas des émigrés, mais où nous rentrons à la maison – Eretz Israël. » (écrit par Hannah le 17 juillet 1939).

L’année suivant l’écriture de ces lignes, Hannah est en Eretz Israël, à l’école agricole Nahalal. A peine une jeune femme, elle est fervente dans sa foi et sa détermination à construire une patrie. Bien qu’elle soit profondément attachée à sa mère, elle la laisse derrière elle à Budapest. Son frère Giora est parti l’année précédente étudier en France.

Hannah quitte la Hongrie pour la Palestine peu de temps après le déclenchement de la guerre en Europe, juste avant une législation formelle qui restreint les possibilités économiques et culturelles pour la population juive de Hongrie. Dans sa première lettre à sa mère après avoir atteint Nahalal, elle parle avec passion de ses ambitions et de ce qu’elle considère comme sa mission: la construction d’un nouvel Israël.

Hannah rejoint le Kibbutz Sedot Yam en 1941, où elle apprend l’agriculture. Là, elle a l’opportunité d’écrire, à la fois de la poésie et une pièce semi-autobiographique sur les sacrifices réalisés par un jeune artiste après s’être joint à un collectif. Ses entrées dans le journal de cette période font la chronique de la Palestine en temps de guerre, détaille l’afflux de réfugiés sous le mandat britannique et signale les difficultés des membres du kibboutz. Elle exprime également dans ses écrits la conscience de la persécution croissante en Europe et sa préoccupation pour les Juifs dans l’incapacité d’entrer en Palestine, l’immigration ayant été restreinte pendant la guerre.

En 1942, Hannah cherche à s’intégrer dans les commandos de la Haganah, connus sous le nom de Palmach. Elle parle également de retourner en Hongrie afin d’aider à l’organisation de l’émigration des jeunes et de libérer sa mère de la solitude et des épreuves amenées par la guerre. Elle s’enrôle dans la résistance, rejoint la Force aérienne auxiliaire féminine avec plusieurs autres jeunes femmes juives, alors que leurs camarades masculins rejoignent le Corps des Pionniers.

En 1943, l’armée britannique commence à autoriser un nombre limité de volontaires juifs palestiniens à franchir les lignes ennemies dans l’Europe occupée. Hannah s’enrôle et commence son entraînement de parachutiste pour le SOE britannique en Egypte.

Juste avant de quitter Israël pour sa mission, elle peut rendre visite à son frère qui vient d’arriver de la diaspora.

CJN_30-HANNAH SZENES_02En 1943, Hannah se porte volontaire pour être parachutée dans l’Europe occupée pour aider les Juifs sous oppression nazie. Au total, 250 hommes et femmes se sont portés volontaires pour être parachutés. Alors que 110 d’entre eux subissent une formation, trente-deux seulement sont effectivement parachutés et cinq infiltrés dans les pays cibles. Parmi ceux qui sont parachutés, douze sont capturés et sept exécutés par les Allemands.

A ses camarades, elle affirme: « Nous sommes les seuls à pouvoir aider, nous n’avons pas le droit de penser à notre propre sécurité, nous n’avons pas le droit d’hésiter … Il vaut mieux mourir et libérer notre conscience que revenir en sachant que nous n’avons même pas essayé. »

Le 11 mars 1944, Hannah s’envole pour l’Italie; deux jours plus tard, elle est lâchée sur l’ex-Yougoslavie, avec d’autres parachutistes de Palestine. Là, Hannah passe trois mois avec les partisans de Tito, dans l’espoir qu’avec leur aide, elle pourra passer en Hongrie.

Au début du mois de juin 1944, Hannah est l’une des cinq personnes qui ont pu pénétrer dans le pays cible. Aidés par un groupe de partisans, ils réussissent à traverser la frontière hongroise. Le lendemain, ils sont dénoncés par un informateur et emmenés dans une prison de la Gestapo à Budapest.

Après avoir traversé la frontière, Hannah est arrêtée par des gendarmes hongrois, qui trouvent l’émetteur militaire britannique qu’elle transporte, et qui doit servir à communiquer avec le SOE et les autres partisans. Elle est emmenée dans une prison à Budapest, attachée à une chaise, déshabillée, puis fouettée et bastonnée pendant plusieurs heures. Les gardiens veulent connaître le code de son émetteur afin de découvrir qui sont les autres parachutistes. Elle ne leur dit rien, même quand ils amènent sa mère dans la cellule et menacent de la torturer aussi.

En prison, Hannah utilise un miroir pour faire passer des signaux par la fenêtre aux prisonniers juifs dans d’autres cellules et communique avec eux en utilisant de grandes lettres découpées en hébreu qu’elle place à sa fenêtre une par une et en dessinant un Magen David dans la poussière. Elle chante pour leur donner du courage.

Un camarade écrira à son sujet: «Son comportement devant les membres de la Gestapo et de la SS a été remarquable. Elle se dressait face à eux, les avertissait clairement du sort qui les attendaient après leur défaite. Curieusement, ces bêtes sauvages, où toute étincelle d’humanité était éteinte, étaient impressionnés en présence de cette jeune fille raffinée et intrépide ».

Malgré tout, Hannah est brutalement torturée par la Gestapo et les policiers hongrois. Ils continuent à exiger son code radio, qu’elle efuse de divulguer. Ils menacent de torturer et de tuer sa mère, qu’ils ont également emprisonnée, mais Hannah refuse de céder. En fin de compte, sa mère est libérée.

Hannah Szenes est jugée pour trahison le 28 octobre 1944. Le verdict est mis huit jours en délibéré, suivi d’un autre ajournement, celui-ci en raison de la nomination d’un nouveau juge-avocat.

Elle est fusillée par un peloton d’exécution avant même que les juges aient rendus un verdict. Elle tient quotidiennement son journal jusqu’à son dernier jour, le 7 novembre 1944. Une des entrées porte:
« Au mois de juillet, j’aurai vingt-trois ans,
J’ai joué un nouméro dans un jeu.
Les dés ont roulé. J’ai perdu. »

Des témoins oculaires parmi ses camarades de prison témoigneront de sa bravoure. Tout au long de son épreuve, elle reste ferme, et quand elle est placée devant le peloton d’exécution, elle refuse qu’on lui bande les yeux, et toise ses exécuteurs, sans être intimidée par son sort fatal.

Dans son dernier mot à sa mère, écrit dans sa cellule de prison juste avant son exécution, elle déclaré: « Ma chère mère, je ne sais pas quoi dire – seulement ça: un million de mercis et pardonne-moi, si tu le peux. Tu sais bien pourquoi les mots ne sont pas nécessaires. »

Ses dernières paroles pour ses camarades sont: « Continuez la lutte jusqu’à la fin, jusqu’à ce que le jour de la liberté arrive, le jour de la victoire pour notre peuple ».

Les restes d’Hannah Szenes, ainsi que ceux des six autres parachutistes également décédés, seront amenés en Israël en 1950. Ils sont enterrés ensemble dans le Cimetière militaire national israélien sur le mont Herzl à Jérusalem.

Le journal et les poèmes d’Hannah Senesh ont été publiés en hébreu en 1945. Ils ont été traduits et publiés en hongrois ainsi que dans d’autres langues. Presque tous les Israéliens peuvent réciter de la mémoire le poème de Szenes « Bénie l’allumette »

Bénie l’allumette, consumée en allumant la flamme.
Bénie la flamme qui brûle dans les recoins secrets du cœur.
Béni le cœur qui sait, pour l’honneur, arrêter de battre.
Bénie l’allumette, consumée en allumant la flamme.

Le journal de Hannah, qui raconte sa vie depuis sa petite enfance, a été publié en hébreu en 1946. Elle est considérée comme une héroïne nationale en Israël, et constitue un modèle et une source d’inspiration pour les jeunes écrivains.

A travers Israël, plusieurs monuments ont été érigés, son nom donné à des rues, une forêt, une colonie et même une espèce de fleur. Son ancienne maison au Kibbutz Sdot Yam abrite un musée créé par la Fondation pour la Mémoire de Hannah Senesh.

Un tribunal militaire hongrois a statué que Hannah Szenes était innocente de trahison, la charge pour laquelle elle a été exécutée. En novembre 1993, sa famille en Israël a reçu une copie de l’exonération qui lui a été accordée par la Hongrie.

Le Premier ministre israélien, le défunt Yitzhak Rabin, a assisté à la cérémonie où la famille a reçu le document officiel à Tel-Aviv. Rabin a déclaré: « Le nouveau verdict a peu d’utilité. Il ne procure pas beaucoup de réconfort à sa famille non plus. Mais la justice historique est aussi une valeur et le nouveau verdict … représente une once de raison triomphant du mal ».

Après son exécution, on découvrit ces quelques vers dans la cellule où Hannah attendait la mort:

Un-deux-trois … huit pieds de long
Deux pas, le reste est sombre …
La vie est un point d’interrogation fugace
Un-deux-trois … peut-être qu’une autre semaine.
Ou le mois prochain me trouvera encore ici,
Mais la mort, je le sens est très proche.
J’aurais pu avoir 23 ans en juillet prochain.
J’ai parié sur ce qui importait le plus, les dés ont été jetés. J’ai perdu.

(Source: The New World Encyclopedia)

 

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GISI FLEISCHMANN (1892-1944)

GISI FLEISCHMANN (1892-1944)Sioniste et militante, dirigeante de la communauté juive de Slovaquie pendant la Shoah, Gisi Fleischmann est née à Pressburg (plus tard Bratislava, capitale de la Slovaquie). Elle est l’aînée de trois enfants de Julius Fischer et Jetty Elinger. Ses parents, tous deux natifs de Pressburg, dirigent un hôtel et un restaurant cacher dans la ville. Tandis que ses frères font des études de droit et de médecine, Gisi conformément à l’esprit du temps, arrête ses études après seulement huit années de scolarité. Mais cela ne l’empêche d’étudier par elle-même la littérature allemande, l’histoire de l’art et l’histoire. NI d’exercer ses talents naturels de leader, le moment venu.

Ses années d’enfance sont aussi les dernières années de domination hongroise sur les Slovaques, après environ mille ans. La magyarisation au dix-neuvième siècle, au cours duquel les Hongrois tentent de transformer la Hongrie en un pays d’une seule nationalité, ont également fait des résidents juifs de Pressburg, où les Slovaques étaient minoritaires, des locuteurs d’allemand et de hongrois. Lorsque la République tchécoslovaque est créée en 1918, Gisi, alors âgée de vingt-six ans, devient citoyenne d’un nouvel état dont elle ne sait pas parler la langue slovaque locale.

En 1915, elle épouse le prospère Josef Fleischmann dont elle a deux filles: Alice et Judith. À peu près à cette époque, Gisi découvre le sionisme dont les idées en se propageant rencontrent une forte opposition des dirigeants orthodoxes même en Slovaquie. Bien que les parents, et même la famille toute entière, sont membres de cette communauté, ils n’empêchent pas leurs enfants de transformer leur restaurant cacher du quartier juif de la ville en principal lieu de rendez-vous pour les partisans du sionisme.

L’activité publique de Gisi a commence en 1925 quand elle rejoint Julia Knoepfelmacher, la fondatrice du WIZO en Slovaquie. Gisi en devient bientôt vice-présidente. Avec Hannah Steiner, et Marie Schmolka, actives dans la partie tchèque de la Tchécoslovaquie, Gisi s’attelle à l’organisation du travail social, de l’activité éducative et de la formation pionnière en Slovaquie. Lorsque des réfugiés d’Allemagne arrivent après la prise de pouvoir de Hitler, Gisi est parmi les premiers à répondre à leur détresse. Son assistance tous azimuts, qui inclus l’organisation du recyclage professionnel, conduit à ses premiers contacts avec les représentants du Joint Distribution Committee à Prague et avec sa direction centrale à Paris. Au printemps 1938, des réfugiés d’Autriche affluent en Slovaquie. Les dirigeants de l’HICEM, une combinaison des trois organisations d’aide aux immigrants les plus importantes, dont Gisi Fleischmann, sont parmi ceux qui fournissent l’aide la plus importante . Ils sauvent plusieurs dizaines de réfugiés du Burgenland, en Autriche, parqués dans des conditions déplorables sur le pont d’un bateau ancré sur le Danube, sous garde hongroise. Ils ont été expulsés d’Autriche comme apatrides, et la Hongrie et la Slovaquie refusent de les accueillir. Grâce au rôle central de Gisi auprès de Bratislava, les réfugiés sont sauvés, amenés en Slovaquie puis en Palestine. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, son activité intense en faveur des réfugiés l’amene à devenir la représentante du HICEM et du Joint en Slovaquie.

Son travail acharné auprès de Londres et de Paris pour obtenir des visas d’entrée pour les nombreuses personnes souhaitant émigrer n’aboutit pas car les pays occidentaux ne sont pas disposés à accepter les Juifs. En août 1939, elle écarte poliment la suggestion de ses amis de ne pas retourner en Slovaquie. Elle se considère comme la représentante de ceux qui cherchent un refuge, et il est hors de question de donner la priorité à son salut personnel.

La politique nazie jusqu’à la veille de la Shoah est de se débarrasser des Juifs par l’émigration. Les réfugiés qui cherchent à aller en Palestine continuent d’arriver à Bratislava. La rumeur d’une voie vers la Palestine via la rivière Danube répandue par des militants sionistes locaux accroit le flux de réfugiés. Les nombreux obstacles à l’organisation de leur immigration légale ou clandestine les obligent à rester à Bratislava pendant de longues périodes, dans les bâtiments que la communauté loue pour eux. Gisi est parmi ceux qui s’occupent de leurs besoins matériels et pour leur donner du courage, de leurs besoins culturels aussi.

En peu de temps, plusieurs événements affectent la famille de Gisi qui la touchent beaucoup. Sa mère vient vivre avec elle après avoir perdu son mari. La séparation d’avec ses filles, qu’elle a réussi à envoyer en Palestine en 1939, lui est très pénible, bien qu’elle sache qu’elle les envoie dans un endroit plus sûr. Des hooligans antisémites tuent son frère adoré Gustav, et sa femme, Lily, tombe par la suite dans la dépression et se suicide en 1940. Gisi aussi est devenue veuve, et tout cela se produit alors que la persécution anti-juive augmente et qu’elle est obligée de consacrer des efforts croissants à ses activités publiques.

En septembre 1940, le gouvernement slovaque s’apprête établir le Judenrat et, en même temps, à interdire toutes les organisations juives. Ce décret suscite une grande peur dans les milieux juifs. Même les dirigeants sionistes se réunissent pour décider s’ils doivent rejoindre l’organisation imposée. Ceux qui sont pour, et parmi eux Gisi, déjà alors membre du comité exécutif de la Fédération sioniste, estiment que leurs responsabilités envers la communauté juive en Slovaquie à cette époque ne leur permettent pas de se tenir à l’écart et qu’ils doivent agir du sein de l’organisation, même forcée, au bénéfice de leur communauté. La majorité des Juifs, y compris les milieux orthodoxes et réformistes, sont du même avis.

La responsabilité de l’établissement du Judenrat, et de recruter son personnel est confiée à la communauté orthodoxe, majoritaire au sein de la population juive locale . Le secrétaire national de la communauté orthodoxe, Heinrich Schwartz, prend le rôle de président. Gisi est placée au service de l’immigration en tant que représentante du HICEM. Lorsque les nazis mettent un terme à la politique d’émigration à l’automne 1941, elle rejoint la direction du département de protection sociale. L’exclusion des Juifs de la vie économique et de leurs moyens de subsistance laisse des milliers de personnes démunies. Gisi a plus que suffisamment de travail.

Au printemps 1941, les autorités arrêtent Schwartz, qui a tenté de gêner l’exécution de leurs décrets. Il réussit à s’échapper en Hongrie. Schwartz est remplacé par Arpad Sebestyen, le directeur d’un collège juif de Bratislava, qui manque d’expérience de gestion publique. L’obéissance de Sebestyen dans l’accomplissement des ordres du gouvernement et sa soumission au fonctionnaire du Judenrat Karol Hochberg (exécuté par des partisans juifs en 1944) provoque un mécontentement croissant parmi plusieurs administrateurs qui voient en lui un collaborateur de l’adjoint d’Adolf Eichmann en Slovaquie, l’officier SS Dieter Wisliceny ( jugé et pendu à Bratislava en 1948). Le bureau de Gisi, situé dans un bâtiment séparé de celui des dirigeants officiels, devient un endroit où d’autres employés tiennent des réunions spontanées pour résoudre les problèmes et prendre des décisions concernant les activités illégales. Il est certain que ce qui les attire n’est pas seulement l’emplacement idéal, mais aussi la personnalité unique de Gisi, qui a gagné l’admiration de ses collègues par son engagement dans l’action publique, sa sagacité et son jugement équilibré. Des gens de toutes les tendances sont là: assimilationnistes, sionistes ou ultra orthodoxes. Plus tard, un groupe plus petit appelé Pracovná Skupina (Groupe de travail) se constituera à partir de ces rencontres spontanées.

La décision des autorités de mettre en place des camps de travail sur le sol slovaque est prise à l’automne 1941 et place les employés concernés par ces questions devant un dilemme quant à savoir s’ils doivent coopérer avec cette entreprise. Ceux qui s’y opposent évoquent le danger pour les gens qui seront concentrées dans les camps si la menace d’expulsion est mise en œuvre. Ceux qui y sont favorables, dont Gisi, croient que les camps de travail productifs en raison des avantages économiques pour le pays renforceront les modérés du gouvernement, qui favorisent l’exploitation de la main-d’œuvre juive en Slovaquie. Ainsi, les camps sont mis en place avec l’aide des membres du Judenrat, dont aucun d’entre eux ne peut prévoir que la décision d’expulser les Juifs, faite si tôt, en février 1942, n’a rien à voir avec l’existence de camps de travail.

Lorsque la nouvelle de cette décision atteint les membres du «Groupe de travail», ils se rencontrent pour décider de la façon d’empêcher son exécution. Leur incapacité à empêcher la mise en œuvre de la décision malgré l’utilisation de leurs meilleures relations à tous les niveaux révèle à quel point leur situation est désespérée.

L’engagement complet du rabbin Michael Dov-Ber Weissmandel aux côtés des militants commence au début de l’été 1942, alors que les déportations tournent à plein régime. Le désespoir de tout le monde face à leur impuissance devant la tragédie qui se déploie sous leurs yeux conduit le rabbin à soudoyer les autorités slovaques et Wislieny pour qu’ils mettent fin aux déportations. Malgré la forte opposition de ses collègues, Gisi accepte la proposition de Weissmandel de prendre Hochberg comme intermédiaire entre eux et Wisliceny.

En raison de la sensibilité du sujet, un petit groupe de militants qui s’opposent à la direction officielle doievnt être choisi pour l’opération de corruption. Weissmandel suggère que Gisi dirige le groupe – proposition acceptée à l’unanimité. Outre sa capacité unique à gagner la confiance des gens animés par des visions du monde différentes, Weissmandel prend en compte ses liens avec les représentants des organisations juives mondiales, sachant que leur démarche nécessiterait beaucoup d’argent.

A partir de là, la principale tâche de Gisi consiste en une abondante correspondance clandestine avec Saly Mayer, le représentant du Joint Distribution Committee en Suisse, Richard Lichtheim de l’Agence juive, Natan Schwalb de He-Halutz en Suisse et, plus tard, avec les représentants de l’Agence juive en Turquie. Dans le même temps, elle s’active dans de nombreux domaines, mais principalement l’obtention d’aide pour les réfugiés et les populations locales dans le besoin.

La croyance que l’opération de corruption a empêché la déportation des juifs slovaques en octobre 1942 encourage Weissmandel à convaincre ses collègues sceptiques d’initier, via Wisliceny, un plan pour sauver tous les Juifs d’Europe. Gisi soutient cette nouvelle initiative, appelée Plan Europa, et commence une correspondance intensive avec les organisations juives. Mais elle rencontre beaucoup de tensions en raison de l’incapacité des organisations à respecter les paiements auxquels elles se sont engagées. L’interdiction des Alliés de transférer de l’argent vers le territoire ennemi, l’absence de tels montants entre les mains des représentants du Joint en Suisse et peut-être aussi le scepticisme des militants du monde libre au sujet du plan Europa convergent pour que les appels des importantes sommes d’argent réclamées par Gisi restent sans réponse. La décision de soutenir le Plan Europa n’est prise que sous la pression des dirigeants du Yishuv favorables au Plan qui insistent pour l’approuver, même si la probabilité de succès est minime. Ce n’est pas le manque de fonds qui servira de prétexte à l’arrêt des négociations en septembre 1943, qui, pour beaucoup, n’avaient aucune chance d’aboutir, même au début.

Parallèlement aux efforts déployés pour arrêter les déportations en Slovaquie et plus tard en Europe, le Groupe de travail s’active pour localiser ceux qui ont été expulsés afin d’offrir de l’aide. Ils le font en employant des frontaliers dignes de confiance. Gisi et ses collègues fournissent aux organisations juives à l’étranger, y compris le Comité de Sauvetage de l’Agence Juive, des adresses de déportés afin qu’ils puissent aussi apporter leur aide. L’aide continue depuis la Slovaquie tant que des signes de vie, aussi faibles soient-ils, parviennent de Pologne.

La nouvelle du moratoire temporaire sur les déportations pousse les Juifs de Pologne dans les ghettos proches de la frontière à fuir en Slovaquie afin de rejoindre la Hongrie plus sûre. Les activistes du Groupe de travail contribuent de toutes leurs forces, ainsi que leur propre réseau frontalier, à cet effort. Gisi conseille les organisations juives au sujet du franchissement de frontière afin d’obtenir de leur part les fonds considérables nécessaires pour couvrir les coûts de chaque évasion. A plusieurs reprises, les membres du comité de sauvetage à Istanbul expriment leur étonnement devant la capacité du Groupe de travail à trouver de nouvelles façons d’aider et sauver les Juifs de Pologne menacés par la reprise des expulsions de Slovaquie. Le comité appèlera ces connexions « la seule fenêtre sur le site de la Shoah ».

L’implication de Gisi dans le Plan de sauvetage des enfants, que Wisliceny amène avec lui en rentrant de Berlin au début de septembre 1943, mène deux fois à son arrestation. À cette époque, Hochberg, qui avait fait la médiation entre le Groupe de travail et Wisliceny, avait été arrêté et, à partir du début 1943, Gisi et son collègue Andrej Steiner ont des entretiens directs avec le conseiller allemand. Le Plan de sauvetage des enfants lancé par les dirigeants du Yishuv amène ses représentants à Londres à faire pression sur le gouvernement britannique pour mettre en œuvre le plan. En conséquence, le gouvernement britannique transmet cette proposition au ministère des affaires étrangères allemand via Anton Feldscher, attaché à la légation suisse à Berlin. Le plan propose de transférer cinq mille enfants des zones d’extermination en échange de prisonniers allemands. Wisliceny informe Gisi que mille enfants ont déjà été transférés du ghetto de Bialystok vers Theresienstadt. Amener les enfants en Palestine par la Slovaquie exige une préparation locale. Gisi pense surmonter la difficulté en soudoyant la femme d’Izidor Koso, directeur du ministère de l’Intérieur, et en lui remettant une lettre demandant aux dirigeants des organisations juives en Suisse de l’aider. La découverte à la frontière de la lettre en possession de la femme de Koso, conduit à l’arrestation et à l’interrogatoire de Gisi et à sa deuxième arrestation pendant quatre mois en janvier 1944. La déportation à Auschwitz et l’assassinat des enfants de Bialystok détenus à Terezin ont lieu avant que l’affaire Koso ne soit révélée, ce qui prouve que la découverte de la lettre à la frontière n’a rien eu à voir avec l’échec du plan de sauvetage des enfants.

A la sortie de Fleischmann, suite à des interventions intensive, ses collègues essayent de la persuader d’émigrer en Palestine. Les préparatifs sont faits, mais malgré ses inquiétudes et son désir de retrouver ses filles, elle refuse d’abandonner le combat. Son engagement envers les gens et sa conscience claire des épreuves plus difficiles encore à venir ne lui permettent pas de s’échapper vers le monde libre.

La déportation des juifs hongrois commence le jour de sa sortie de prison. Sans prendre une répit, Gisi se lance à corps perdu dans l’effort pour ramener les enfants, qui ont été conduits en contrebande en Hongrie par crainte qu’ils soient déportés de Slovaquie. Cela sera fait «légalement», avec l’aide secrète de Ján Spišiak, l’envoyé slovaque à Budapest, ou illégalement, par les passeurs de frontière. « Nous cherchons par tous les moyens à amener les enfants à Naomi (Slovaquie) », écrit-elle à Natan Schwalb, le représentant européen à Genève du He-Halutz, après sa sortie. « Nous ne pouvons pas nous passer d’essayer tout ce qui est possible dans cette affaire ». Pourtant, des épreuves plus difficiles attendent les enfants et les adultes qui réussissent à retourner en Slovaquie entre septembre 1944 et la fin de la guerre.

Au cours de l’été 1944, le militant sioniste travailliste hongrois, Rezsö (Israël) Kasztner, le chef du Comité hongrois de sauvetage, demande au Groupe de travail de l’aide pour obtenir des camions et d’autres matériels qui font partie des négociations avec les Allemands pour sauver les Juifs hongrois restants. Ceux-ci ont conditionné leur réponse à l’implication de Kasztner dans l’avenir des Juifs survivants de Slovaquie. Sans tarder, Gisi rassemble des Juifs locaux précédemment riches et disposent encore de relations. Lors de la deuxième visite de Kasztner, elle possède déjà une liste de fournitures qui pourraient être remises immédiatement. L’entrée de l’armée allemande en Slovaquie et l’insurrection nationale slovaque qui s’en suit du 28 août au 29 octobre 1944 éliminent toute possibilité d’exécution du plan.

Les Allemands retirent la question juive au nouveau gouvernement slovaque. Avec l’aide de fidèles collaborateurs locaux, ils commencent à capturer des Juifs dans les villes du pays et à les emprisonner dans l’ancien camp de travail de Sered, qui transformé en camp de concentration. A cette époque, Gisi a l’opportunité d’aller dans une zone contrôlée par des partisans par l’intermédiaire d’un délégué spécial envoyé pour la mettre en sécurité. Comme elle l’a déjà fait deux fois auparavant, elle refuse d’abandonner sa mission et de se sauver bien que sa mère malade ait déjà été mise en sécurité. Dans la nuit du 28 septembre 1944, a lieu un rafle massive des Juifs de la capitale. Environ un mille huit cents juifs, y compris la majorité du Groupe de travail, sont capturés et emmenés à Sered. L’officier SS Alois Brunner, qui préside aux déportations, permet à Gisi et à son collègue Tibor Kovács de rester dans leur bureau du 6 de la rue Edlová. Sous l’œil vigilant des SS, ils sont chargés de pourvoir aux Juifs emprisonnés à Sered. Le siège de la Gestapo est stationné dans le même bâtiment. Le 15 octobre, Gisi, seule dans son bureau, est en train de répondre à un Juif caché qui a demandé de l’aide. Elle réussit à écrire: «Malheureusement, je suis dans la gueule du lion», avant que la porte soit brutalement ouverte par un officier SS. Déchirer la lettre en morceaux ne lui sert à rien. Sur l’ordre de Brunner, elle est emmenée immédiatement à Sered, où on lui promet de la libérer en échange des noms des Juifs cachés. Elle subit les durs interrogatoires avec courage. Son collègue, Oskar Neumann, également emprisonné à Sered, qui parvient à la rencontrer en secret sous couvert de la nuit pourra en témoigner. Deux jours plus tard, le 17 octobre, Gisi est incluse dans le dernier transport de Slovaquie vers le camp de la mort d’Auschwitz. Selon les instructions de Himmler, l’assassinat par gaz a été arrêté fin octobre et l’effacement des traces du génocide a commencé. Sur l’ordre explicite de Brunner, les lettres RU (Rückkehr unerwünscht-retour indésirable) ont été ajoutées à son nom sur la liste . Quand le train qui la transporte arrive à Auschwitz, deux noms sont appelés par haut-parleur. Gisi Fleischmann est l’un d’entre eux. Selon le témoignage oculaire d’un survivant slovaque, elle est enlevée par deux officiers SS et n’a jamais été retrouvée.

Sa mère âgée et malade survit à la guerre seulement quelques mois de plus sans comprendre le «silence inexplicable» de sa fille chérie. Jusqu’au jour de sa mort, elle n’en apprendra jamais la raison.

(Source: Gila Fatran in Jewish Women’s Archive)

 

ROZKA KORCZAK-MARLA (1921–1988)

ROZKA KORCZAK-MARLA 1921 – 1988« Nous n’avions pas le privilège de choisir entre la conversion au christianisme et se sacrifier pour sanctifier le nom de Dieu; en cela, nous avons différé de nos ancêtres. … Nous avons eu le choix de la manière de vivre jusqu’à la fin comme Juifs libres et de mourir en tant que personnes libérées. » Ainsi, en 1982, Rozka Korczak-Marla se réfère-t-elle au choix fait par les membres des mouvements Halutz dans le Ghetto de Vilna.

Rozka nait en avril 1921 à Bieslko, un petit village riverain de la Vistule, qui ne compte que quarante familles juives. Son père Gedaliah est marchand de bétail, un Juif respectueux de la tradition et aspirant sioniste. Deux sœurs plus jeunes, Teibel et Rachel périront avec leur mère Hinda en 1942.

Comme il n’y a pas d’école juive dans son village, Rozka étudie dans une école polonaise. En quatrième, elle organise une grève des élèves juifs pour protester contre les remarques antisémites du directeur. Dans le même temps, elle étudie aussi les Écritures et le Talmud dans un kheder, assise à une table de côté, non autour de la table centrale, réservée aux garçons.

A la suite de la dégradation de leur situation financière, la famille déménage à Plock (94 kilomètres au nord de Lodz) en 1934. Malgré son désir d’apprendre, Rozka, âgée de quatorze ans, décide de travailler en raison de la pénurie d’argent dans la famille. Elle complète ses connaissances en assistant aux cours du soir et en lisant des livres. « Ce sont mes universités », at-elle dit. Après avoir lu « Auto-émancipation » (1882) de Leon Pinsker, elle trouve sa voie vers le Ha-Shomer HaTsaïr, où elle devient instructrice et membre de la direction. Sa loyauté envers le mouvement socialiste la met rapidement en conflit avec le mode de vie traditionnel à la maison. Rozka, fidèle à sa promesse, part en excursion avec son groupe à Yom Kippur, mais elle observe quand même le jeune!

Après le début de la Seconde Guerre mondiale et l’entrée des Allemands à Plock, elle est témoin d’actes de violence et d’humiliation contre les Juifs. Peu après, elle informe ses parents qu’elle part rejoindre ses camarades dans le «mouvement». À Varsovie, en novembre 1939, elle rencontre Tosia Altman (1918-1943), qui l’informe de la réunion des membres du mouvement à Vilna. Là, elle apprend la mort de son père et la déportation de sa famille vers Piotrkow Trybunalski (45 km de Lodz). Elle rejoint la communauté et travaille avec Vitka Kempner et d’autres, rinçant des poils de cochon pour l’industrie de fabrication de brosses. Le HaShomer entre dans la clandestinité après l’annexion de la Lituanie en juillet 1940, y compris Vilna, par Union Soviétique. En plus de son travail, Rozka assiste à une école secondaire du soir pour améliorer sa connaissance du yiddish et de la culture juive. Le 24 juin 1941, deux jours après l’invasion de l’Union soviétique, les Allemands occupent Vilna. Rozka et ses camarades décident de s’échapper vers l’Est et de rejoindre l’Armée rouge, mais l’armée allemande les dépasse.

En juillet, les Allemands et les volontaires lituaniens rassemblent cinq mille hommes juifs et les amenent à Ponary (à 12 kilomètres de Vilna) où ils sont assassinés. C’est le premier, mais pas le dernier meurtre de masse de Ponary. Les membres du mouvement essayent de se protéger avec des faux papiers. Le 6 septembre 1941, deux ghettos, pour 28 000 juifs qui ont échappé au massacre, sont établis à Vilna. Le ghetto n ° 2 comprend la population « superflue », destinée à l’extermination. Tandis que l’horrible vérité sur les meurtres de masse atteint les personnes restantes dans le ghetto, les membres du mouvement débattent de leur engagement ultime: doivent-ils rester avec la communauté à Vilna ou la quitter pour un autre ghetto « sûr »? Rozka est parmi ceux rprésents lors de la réunion historique à la veille du 31 décembre 1941, au cours de laquelle Abba Kovner lit à voix haute un manifeste qui déclare notamment: « Hitler envisage de tuer tous les Juifs d’Europe. … N’allons pas comme des moutons à l’abattoir. « Le 21 janvier 1942, une organisation de combat juive est créée, le Fareynegte Partizaner Organizatsye (l’Organisation de l’Union des Partisans, FPO). Rozka, qui a relaté ce rassemblement dans son livre « Flammes dans les Cendres », a insisté à la fois en 1945 et en 1988: « Vous ne pouvez en aucun cas dire que quiconque a soutenu l’insurrection est devenu un héros, ni que quiconque s’y est opposé était un lâche. Ce n’était pas réparti comme ça. »

Tout en prenant une part active à la création de la FPO, elle s’occupe des orphelins et devient également une « mère » pour ses camarades. Dans le même temps, elle travaille dans la bibliothèque du ghetto.

Dans la nuit du 15 juillet 1943, lorsque Jacob Gens (1905-1943), le chef du Judenrat, conformément à la demande allemande, s’apprête à leur remettre le chef de la FPO, Itzik Wittenberg, Rozka et Vitka Kempner, avec d’autres personnes, sauvent leur commandant dans une opération courageuse. Toutefois, en raison de la confrontation sévère entre le FPO et les Juifs du ghetto, Wittenberg se livre lui-même aux Allemands. Dans son livre, Rozka décrit l’isolement des membres de la résistance, la responsabilité qu’ils ressentent pour la communauté juive et leur résolution à partir pour la forêt. Elle-même fait partie du dernier groupe de combattants qui, en septembre 1943, quittent le ghetto par les égouts pour les forêts de Rudninkai, en transportant les archives du mouvement et les poèmes d’Abba Kovner sur son dos. Dans la forêt, une brigade partisane juive autonome avait été organisée sous le commandement d’Abba Kovner. Chargée de la gestion de la vie de l’unité juive au campement, Rozka s’occupe de l’acquisition et de la distribution de nourriture, de l’organisation de la blanchisserie et des équipements, autant de problèmes complexes dans la dure réalité de pénurie sévère et de pauvreté. En même temps, comme d’autres femmes, elle lutte pour le droit de participer au combat. « Je me souviens que pour la première opération, j’ai été choisie avec une de nos camarades. Nous avions l’impression que tout le sort du sexe féminin dépendait de nous. Si nous remplissions la tâche qui nous avait été confiée, nous allions ouvrir la voie aux autres filles. « 

Le 13 juillet 1944, Vilna est libérée et Abba Kovner, Vitka Kempner et Rozka Korczak retournent dans la ville, avec plusieurs centaines de survivants. Ils découvrent que le ghetto a été totalement détruit. Dans cette situation, ils décident d’organiser les Juifs restants et les réfugiés, en vue de l’émigration en Palestine. Rozka part pour Kovno pour chercher des survivants, des partisans et des membres du mouvement. En décembre 1944, Kovner a envoyé Rozka et le Dr Shlomo Amarant pour trouver des voies de passage vers les ports de la Roumanie et de la mer Noire. A Bucarest, les émissaires de HeHalutz lui demandent de partir pour la Palestine et de révéler son histoire au public juif. Sa première résidence est au kibboutz Eilon où, en 1945, elle commence son grand livre de témoignage, « Flammes dans les cendres ». En janvier 1945, elle s’adresse à l’exécutif du HaShomer, et leur dévoile le récit d’agonie, d’extermination et d’héroïsme durant le Khurbn. Jeune femme menue, aux traits délicats et au sourire modeste aux coins de la bouche, parlant yiddish d’un ton calme et discret, elle est parmi les premières à présenter l’histoire de la destruction et de l’héroïsme à l’élite juive de Palestine. En employant la terminologie de la douleur et de la force, elle présente au public un compte rendu complet et détaillé des événements de la Shoah, en décrivant comment la notion de résistance armée s’était cristallisée parmi les membres des mouvements des pionniers, qui fonctionnaient comme l’avant-garde et la direction du peuple juif pendant la Shoah.

En même temps que Vitka Kempner, Abba Kovner et Chesia Rosenberg, Rozka est admise au kibboutz Ein ha-Horesh en octobre 1947. Elle se mariée avec Avi Marla. Le couple aura trois enfants.

Rozka s’intégre dans la vie au kibboutz en tant qu’éducatrice et personnage public. Elle occupe deux mandats de secrétaire du kibboutz, de 1958 à 1961 et de 1980 à 1981. Elle se perçoit comme éducatrice en raison de la détermination et de l’attitude humaine qu’elle avait tirée de son expérience personnelle dans la Shoah. Dans un débat tenu en 1974, elle déclare: « Nous aurons échoué si nous n’avons pas la volonté de leur répondre [aux jeunes] de façon honnête, de manière claire. Nous, y compris le peuple juif dans sa propre patrie, devons tous apprendre et enseigner comment vivre avec la réalité dangereuse appelée le judaïsme, tout cela avec amour et avec une conscience critique. Cependant, nous devons vivre avec les aspects qui posent problème, car nous n’avons pas d’autre vie « .

Rozka est un membre dévoué et fidèle du kibboutz. Pourtant, la direction la considère, comme tous les survivants, comme ayant besoin de «rééducation». En 1947, elle obéit à une décision de reporter ses études, malgré son désir d’apprendre. Elle accepte le verdict selon lequel l’étude «n’est pas recommandée». Elle accepte, « non sans rancune, mais pleinement consciente de la nécessité de le faire. » Comme, contrairement à Kovner, elle n’est pas perçue comme menaçante par les dirigeants de son mouvement, elle est engagée en 1947 pour travailler parmi les partisans nouvellement immigrés afin de les aider à s’adapter à la réalité en Palestine.

Dans les années soixante, en tant que partenaire et, plus tard, chèfe de Moreshet, un institut établi par le Kibbutz ha-Arzi pour mener des recherches, recueillir des témoignages et publier de la littérature et des travaux de recherche sur la Shoah, elle participe pleinement à tous les livres, brochures et événements. Grâce à sa critique subtile, son sens de l’humour et sa sensibilité, elle joue un rôle central en tant qu’éditrice et figure faisant autorité dans divers aspects de l’édition et de la publication. Dans un discours prononcé en 1984, lors du vingtième anniversaire de la publication de la première brochure de Moreshet, elle souligne l’importance de publier des témoignages et des journaux de la Shoah autant que de se consacrer à la recherche. Ces témoignages doivent représenter «la perspective humaine, éthique, nationale et spirituelle de l’existence juive pendant la Shoah», déclare-t-elle. Ses tentatives avec d’autres pour ériger le bâtiment du Moreshet échouent. Au cours de la dernière année de sa vie, elle se plaint amèrement de cet échec: «La commémoration est la tâche du mouvement, pas la mienne. J’ai fait ma part. Pendant des années, personne dans le kibboutz ha-Arzi ne s’en est occupé. Ce mouvement et sa direction actuelle sont indignes du mouvement qu’ils avaient à l’étranger « .

Rozka montre une capacité exceptionnelle à écouter les gens et à faire preuve d’empathie avec ceux qui l’approchent, au kibboutz et à l’extérieur, ainsi qu’au Moreshet. Elle prête l’oreille aux personnes en détresse et elles la consultent sur diverses questions, même lorsqu’elle occupe des postes officiels. Elle continue son activité au Moreshet jusqu’à ses derniers jours, à lire, à écrire et à conseiller, dégageant amour et soutien pour les auteurs, se tenant humblement en retrait. En revanche, elle parle très volontiers de sa famille, de ses enfants et de ses petits-enfants. Au long des années, une amitié profonde se développe entre la famille Korczak-Marla et les Kovners, d’autant plus qu’ils constituent une entité sociale unique.

Rozka Korczak-Marla est morte d’un cancer le 5 mars 1988. Ses enfants ont écrit après sa mort: « Notre mère a vécu une vie de dévouement et ce mode de vie est devenu pratiquement un trait de caractère ».

(Source: Neima Barzel in Jewish Women’s Archive)

Pour revenir vers le site : https://www.yiddishpourtous.com/souvenirs-et-t-moignages

ZIVIA LUBETKIN (1914-1976)

CJN_27-ZIVIA LUBETKIN« Elle avait des yeux flamboyants et un regard pénétrant », rappellaient ceux qui ont connu Zivia Lubetkin, ajoutant qu’elle « était simple et directe, exigeant le maximum d’autrui et d’elle-même. Pour elle, la pensée et l’action ne faisaient qu’un. »

Zivia Lubetkin est née le 9 novembre 1914 dans une famille juive traditionnelle aisée dans la ville de Beten dans l’est de la Pologne où, en 1880, son père, Ya’akov-Yizhak, qui dirigeait une petite entreprise, était né également. Sa mère, Hayyah (née Zilberman), était née en 1882 à Useten. Pendant le Khurbn, les parents de Zivia se cachent, mais sont découverts en 1942 et abattus sur place.

Zivia Lubetkin étudie dans une école publique polonaise et reçoit une formation en hébreu auprès de tuteurs privés. Depuis son enfance, elle est membre du mouvement sioniste-socialiste Freiheit (Liberté), qui l’envoie au kibboutz de Kielce. Là, avec d’autres jeunes, elle étudie et travaille (à la boulangerie, la lingerie, les latrines et dans les champs). Elle répond à l’appel à He-Halutz à Varsovie, où elle est nommée coordinatrice du département de formation et voyage d’une localité à l’autre, pour enseigner et stimuler.

Elle est l’une des porte-drapeaux lorsque Freiheit se joint à He-Halutz en 1938. Cette unification entraîne la fondation du mouvement Dror, ainsi qu’une augmentation du nombre de personnes qui rejoignent le mouvement unifié. Au cours de l’hiver 1938-1939, elle travaille principalement au renouvellement et au réaménagement des centres de formation, ce qui lui confert son statut de leader dans le mouvement. Elle est admirée à la fois par les jeunes et par ses collègues de l’éducation et de l’administration.

En 1939, elle se rend à Genève pour le vingt et unième congrès sioniste en tant que déléguée du bloc travailliste d’Erez Israël, revenant en Pologne avant le début de la Seconde Guerre mondiale. Lorsque la guerre commence, le comité central de He-Halutz décide que les émissaires d’Erez Israël devront y retourner et élisent un conseil de remplacement, qui comprend Zivia, pour préserver le mouvement et le préparer aux éventualités futures.

Zivia se rend à Kowel, qui sert de plaque tournante pour les membres du comité central He-Halutz et des groupes d’entrainement, qui se sont repliés vers l’est, vers les régions conquises par les Soviétiques le 17 septembre. À partir de là, elle se rend à Lvov, sous contrôle soviétique, et y participe aux activités clandestines du mouvement. C’est là que le mouvement pionnier décida de sa politique dans son nouvel environnement clandestin.

Zivia fait partie d’un des premiers groupes qui quittent la zone contrôlée par la Russie pour celle sous contrôle allemand. En janvier 1940, elle atteint Varsovie et continue son activité clandestine dans la maison du Dror au 34, rue Dzielna, qui sert de centre de soutien et d’information pour les membres de Dror et de Gordonia et aussi de cuisine publique. Dans le ghetto, Zivia est responsable du système organisationnel et des communications avec l’extérieur. Elle négocie avec le Joint Distribution Committee et le Judenrat les fonds pour les besoins quotidiens des membres du mouvement et des personnes à leur charge. Au sein du mouvement, elle est décisionnaire lors de moments critiques. Lorsque la situation à Lodz se détériore, elle exige que les membres féminins qui y restent soient évacuées afin de ne pas mettre leur vie en danger. Elle participe aussi activement aux discussions sur l’établissement de fermes agricoles qui fourniront aux membres du travail, un revenu et un milieu social, ainsi qu’un certain éloignement de la vie dégradante du ghetto.

À l’automne 1941, l’arrivée à Varsovie d’une délégation conjoint du Ha-Shomer et du Ha-No’ar ha-Ziyyoni cristallise son attitude envers l’extermination totale. Réalisant l’ampleur de l’anéantissement, elle décide de résister. « Après avoir entendu parler de Vilna d’une part et de Chelmno de l’autre, nous nous sommes rendu compte que c’était systématique. … Nous avons arrêté nos activités culturelles … et tout notre travail était désormais consacré à la défense active « , a-t-elle témoigné au procès d’Adolf Eichmann (1960-1962).

Lors des « Aktion » et des tueries, elle est parmi les fondateurs du bloc anti-fasciste, la première organisation du ghetto de Varsovie à s’engager dans des combats armés contre les Allemands. Le 28 juillet 1942, lors de la déportation de masse de Varsovie, elle est parmi les fondateurs de l’Organisation Juive de Combat (Zydowska Organizacja Bojowa, ZOB), membre de son commandement et parmi ceux qui planifient son organisation. Elle est également membre du Comité National Juif (Zydowski Komitet Narodowy), la direction politique de la ZOB, ainsi que membre du Comité de coordination juive (le comité qui assure la coordination avec le Bund). Zivia participe à la première opération de résistance de la ZOB en janvier 1943 et à l’insurrection du ghetto de Varsovie en avril 1943.

Après les premiers jours de combats lors de la révolte d’avril 1943, les combattants piégés dans le ghetto bombardé et en feu sont condamnés à des semaines de mort et d’extermination. Pendant cette période, Zivia assure la liaison avec groupes de combattants qui, avec la population générale, se cachaient dans les bunkers. Elle circule entre les différents bunkers et maintient la communication entre la direction de l’insurrection et les combattants qui sont restés dans le ghetto en flammes. La veille de sa découverte par les Allemands, le commandement de la ZOB, situé au 18 rue Mila, décide que Zivia doit partir chercher une connexion vers l’extérieur via les égouts qui conduisent du côté aryen. Le 10 mai 1943, elle traverse les égouts avec les derniers combattants.
Zivia Lubetkin est l’une des 34 survivants de l’insurrection du Ghetto de Varsovie.
Jusqu’à la fin de ses jours, elle sera hantée par la pensée qu’elle avait abandonné ses amis restés derrière à une mort certaine. Jusqu’à la fin de la guerre, elle se cache dans la Varsovie polonaise, engagée dans la résistance et dans l’insurrection d’août à octobre 1944, dans une unité de la ZOB qui avait rejoint les unités de combat de Gwardia Ludowa, la résistance communiste polonaise. En novembre 1944, elle est secourue dans une cache où elle s’était réfugiée avec les derniers combattants de l’insurrection..

Elle arrive dans Varsovie libérée en janvier 1945, avec Yizhak (Antek) Cukierman. Elle se range parmi les défenseurs les plus vigoureux du renouveau du mouvement et de son transfert rapide en Palestine. Elle part à la recherche de tous les juifs rescapés, à la rencontre des trains qui transportent des rapatriés de l’Union soviétique et crée des kibboutzim et des lieux de formation. « Cependant, en dépit des approches différentes, nous étions tous conscients d’une chose: nous ne pouvions pas reconstruire nos vies en ruines en Pologne. … Nous avions sous les yeux des dizaines de milliers de Juifs et savions que la seule solution pour eux était de les faire sortir vers Erez Israël immédiatement « .

En apprenant qu’il y avait quinze mille juifs à Lublin, elle et Cukierman s’y installent, rencontrent les membres survivants du groupe qui s’étaient rassemblés autour d’Abba Kovner, ainsi qu’avec les membres de He-Halutz arrivés d’Union Soviétique. Kovner présente sa vision d’un exode massif hors d’Europe, tandis que Zivia décide d’émigrer en Palestine le plus rapidement possible. Le 1er mars 1945, équipée d’un certificat de réfugié grec, elle quitte Lublin avec Kovner et les membres de son groupe en route vers la Roumanie. Ils sont stoppés à la frontière, mis en état arrestation, interrogés et libérés par un officier juif du NKVD. Quand ils atteignent Bucarest, ils apprennent que le chemin vers la Palestine par la Roumanie est bloqué. Zivia revient à Varsovie, contrainte d’attendre plus d’un an pour rejoindre la Palestine.

La première conférence du Groupe Ouvrier Erez Israel a lieu à Lodz en juin 1945. Cukierman, Zivia et Haika Grosman oeuvrent à créer les cadres pour l’Aliya de la jeunesse pour réhabiliter les survivants et absorber ceux qui sont venus d’Union soviétique, leur intention étant d’assurer l’unification politique de l’ensemble de la communauté pionnière. À partir d’octobre 1945, la centrale du Dror fonctionne à Lodz. Le bureau de Cukierman et Zivia sert à la fois de centre social et d’un centrale du mouvement, où les émissaires de Palestine trouvent également trouvé leur premier foyer. Zivia guide les premiers pas des émissaires envoyés par le Mouvement Unifié des Kibboutz dans la réalité politique complexe de la Pologne. Comme par le passé, elle est un appui important pour les membres du groupe émergent de jeunes formateurs et pour les émissaires du Yishuv, qui l’ont décrite avec Cukierman comme les «leaders spirituels des survivants».

Dès le début, Zivia définit la réhabilitation des She’erit ha-Peletah (survivants de la Shoah) comme le devoir du Yishuv, soulignant l’incapacité des dirigeants survivants de la révolte à faire face aux problèmes complexes qui apparaissent. De fait, elle impose la responsabilité des rapatriés et du mouvement He-Halutz en Pologne aux émissaires de Palestine. Pour réaliser son désir d’émigrer en Palestine, elle quitte la Pologne en mai 1946, passe par Alexandrie et arrive à destination en juin. Là les membres du Mouvement ouvrier, Haganah, Palmah et ses collègues lui font une accueil extraordinaire. L’émotion à l’arrivée de Zivia rappelle les éloges funèbres délivrés lors de sa mort supposée en 1943, qui voyaient rassemblés en elle tous les symboles éminents de la renaissance sioniste, du courage de Masada à l’insurrection pionnière dans les ghettos en passant par la bataille héroïque à Tel-Hai.

En juin 1946, Zivia prononce un discours lors de la conférence du Mouvement du Kibbutz des États-Unis à Yagur. Pendant une journée entière, elle se tient dans une immense tente, pour rendre compte des «Jours de destruction et de révolte» (ainsi qu’elle a intitulé plus tard son livre sur le sujet). Partie principale de sa rencontre avec le Yishuv, son discours est reçu par la direction du mouvement ouvrier comme le symbole de l’héroïsme pionnier. Son compte-rendu, transmis clairement et fermement, devient la déclaration du mouvement pionnier pendant la Shoah. Beaucoup de gens entendent le terrible récit, qui comprend également des informations sur le sort d’un individu et d’une famille – un destin partagé par beaucoup de ses auditeurs. Son histoire est publiée en feuilleton dans les publications du mouvement ouvrier. L’hebdomadaire Devar ha-Shavua publie sa photo en première page, ainsi que deux citations qui montrent le lien entre son témoignage et le Yishuv. Le Mouvement des Kibboutz unis se rend compte que Zivia et Cukierman ont une grande influence sur les membres des kibboutz originaires de Pologne, arrivés des camps de personnes déplacées en Allemagne et dont l’installation en Israël est importante pour le mouvement. Le couple lui-même ne sait pas quel kibboutz choisir. Zivia va à Yagur et il on peut considérer son arrivée là-bas comme le début du réseau social des combattants des ghettos. Le premier groupe de base, devenu plus tard le Kibbutz Lohamei ha-Getta’ot (le Kibbutz des combattants des ghettos) se forme à Yagur à l’initiative de Zivia et grâce à ses efforts énergiques. Seuls ou en petits groupes, les survivants viennent à Yagur et se rassemblent autour d’elle. En juin 1947, ce groupe, avec Zivia et Cukierman (qui se sont mariés cette année-là), compte cinquante-deux membres. Le 19 avril 1949, la création du kibboutz Lohamei ha-Getta’ot (à 4 km au nord d’Accre) est annoncé. L’inauguration a lieu lors de l’anniversaire de l’insurrection du ghetto de Varsovie. Depuis lors, deux cérémonies distinctes sont organisées: une en février, pour commémorer la création du kibboutz et l’autre le 19 avril, date de la pose de la première pierre lors de l’anniversaire de l’insurrection. Zivia et Cukierman construisent leur maison et élevent leur famille au Kibbutz Lohamei ha-Getta’ot et le groupe central se forme autour d’eux, avec Havka Pullman, Sarah Nashmit et Zvi Shinar. Zivia assiste au Congrès sioniste à Bâle en 1946 en tant que représentante du Mouvement unifié des Kibboutz. Lorsqu’elle monte à la tribune, le Congrès se lève pour applaudir la pionnière et la combattante. Elle est gênée, mais aussi profondément déçue que les discussions du Congrès ne concernent absolument pas la Shoah en dehors d’une cérémonie dépourvue de tout représentant des combattants des ghettos.

Zivia devient une ambassadrice du mouvement et plus tard est active au secrétariat du Mouvement des Kibboutz unis, à la Histadrout et dans l’Organisation sioniste. Elle combine le travail manuel au kibboutz avec ses activités publiques. Même si elle a été l’une des fondatrices de la Maison du Témoignage sur la Shoah et l’Insurrection « Itzhak Katzenelson », elle choisit de ne pas s’occuper elle-même du travail de mémoire et de documentation. Elle choisit également de ne pas être une personnalité officielle. Après une brève période au cours de laquelle elle est directrice du Département Aliyah de l’Agence juive, elle retourne au travail dans la cuisine, le poulailler et le service de comptabilité. Elle est secrétaire du kibboutz plusieurs fois, plus longtemps que tout autre membre. En 1954, elle suit les cours du premier séminaire à Efal, le centre d’apprentissage du Mouvement Unifié des Kibboutz.

En 1961, elle témoigne lors du procès du criminel de guerre nazi capturé, Adolf Eichmann. Elle y prononce ces mots.

«J’ai vu les milliers d’Allemands qui entouraient le ghetto armé de mitrailleuses et de canons, et ils commencèrent à pénétrer avec des milliers de soldats armés comme s’ils se rendaient sur le front russe. Et nous nous sommes opposés à eux, une vingtaine de jeunes hommes et femmes. Nos armes? Chacun d’entre nous avait un pistolet et une grenade, deux fusils pour nous tous, des bombes artisanales primitives dont il fallait allumer la mèche avec des allumettes et un cocktail Molotov. . . . C’était étrange de voir la vingtaine de jeunes juifs et juives, heureux et pleins d’enthousiasme face à cet ennemi puissamment armé. Pourquoi heureux et enthousiastes? Parce que nous savions que leur fin viendrait. Nous savions qu’ils nous vaincraient d’abord, mais nous savions aussi qu’ils paieraient cher pour nos vies. Et ils l’ont payé. C’est difficile à décrire, et beaucoup ne nous croient pas, mais quand les Allemands s’avancèrent et marchèrent au-dessous de nous, que nous avons lancé les grenades et les bombes et avons vu du sang allemand dans les rues de Varsovie, après que tant de sang et de larmes juives avaient coulé dans les rues de Varsovie – nous étions remplis de bonheur et nous ne nous soucions pas de ce qui se passerait le lendemain. « 

et encore

« Je me souviens aussi que, le deuxième jour, c’était le Seder de Pesakh – dans l’un des bunkers par j’ai rencontré par hasard Rabbi Meisel. Il y avait eu des contacts entre nous et lui, depuis les débuts de la résistance du Halutz, en temps ordinaire aussi. La résistance du Halutz, dans ses opérations, n’avait pas toujours eu la vie facile avec la population juive – ils ne nous acceptaient pas toujours. Il y avait ceux qui pensaient que nous leur faisions du tort, comme je l’ai souligné, la responsabilité collective, la peur des Allemands. Mais cette fois, lorsque je suis entrée dans le bunker, ce Juif, Rabbi Meisel, interrompit le Seder, posa sa main sur ma tête et dit:
Que vous soyez bénis. Maintenant, je peux mourir. Nous aurions du faire cela plus tôt. »

Zivia Lubetkin continue à vivre comme un membre ordinaire dans sa maison au kibboutz jusqu’à sa mort le 11 juillet 1978 à l’âge de soixante-quatre ans. Ses enfants, Shimon (1947) et Yael (1949), naissent au Kibbutz Lohamei ha-Getta’ot, où ils vivent encore.

Sa petite-fille, Roni Zuckerman, est devenue la première femme pilote de l’Armée de l’Air israélienne en 2001.

Le livre de Lubetkin « Les jours de destruction et de révolte » a été publié en 1979. En 1980, son discours à la convention du kibboutz à Yagur a été publié dans plusieurs éditions en hébreu et dans d’autres langues.

(Sources: Tikva Fatal Kna’ani in Jewish Women’s Archive, Jewish Currents et Echoes and Reflections)

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FRUMKA PLOTNICZKA (1914-1943)

CJN_26-FRUMKA PLOTNICZKAFrumka Plotniczka est née à Plotnica (Plotnitsa, près de Pinsk) dans une famille profondément enracinée dans la communauté hasidique de Karliner. À l’âge de six ans, sa famille déménage à Pinsk. Les difficultés financières empêchent Frumka et sa jeune soeur, Hantze Plotniczka, d’aller à l’école. C’est donc leur soeur aînée, Zlatka, qui fréquente un lycée polonais qui pourvoit à leur instruction.

Zlatka émigre en Argentine, un frère, Eliyahu, émigre en Palestine en 1932 et son frère cadet Hershel, membre de la Résistance juive, mourra dans les forêts de Volhynie.

Frumka, devenue membre actif dans le groupe local de « Freiheit » (Dror) à l’âge de dix-sept ans, représente le mouvement au comité de direction de He-Haluz à Pinsk.
En 1935, Frumka participe au programme « hakhsharah » (formation) au Kibbutz Tel Hai à Bialystok. À partir de ce moment, l’histoire de sa vie est essentiellement l’histoire du mouvement. Commençant au kibboutz à Bialystok comme membre ordinaire sans poste officiel, elle se retrouve rapidement à l’avant-garde de l’action, en amenant d’autres dans son sillage. Plus tard, elle fera partie du bureau central du mouvement, voyageant d’un district à l’autre et jouant un rôle actif dans les séminaires de mouvement et autres rassemblements. Que ce soit dans sa famille, le programme de formation au kibboutz ou le mouvement, ce qui distingue Frumka, c’est sa capacité à combiner une analyse pénétrante et intransigeante avec un cœur aimant et une compassion maternelle.

Activement impliqué dans l’unification de Freiheit et He-Haluz haTsa’ir en septembre 1938, Frumka rejoint la direction du mouvement unifié. Son engagement dans le mouvement est total.

Au cours de l’été 1939, les activités sont à leur apogée, avec des séminaires, des sessions d’été et la préparation des visites des émissaires pour l’aliyah qui, cependant, n’arrivent plus. Le cercle des militants se contracte, laissant la responsabilité majeure sur les épaules de Frumka. Malgré son désir de partir pour Erez Israël, elle promet de rester jusqu’à la fin de l’été. Le comité central du mouvement à Lodz décide de reporter son aliyah jusqu’à l’automne, une décision que Frumka accepte par devoir.

Lorsque la guerre éclate et que les dirigeants des mouvements de jeunesse partent vers l’est, Frumka est la premier à retourner à Varsovie pour aider ses camarades et chercher un lien avec Erez Israël. Au cours de la première moitié de 1940, elle maintient le contact entre le siège de Varsovie et les branches de Bedzin, Czestochowa, Lódz, Radomsko, Lublin et d’autres, tout en recrutant des amis pour mener à bien les activités du mouvement. Entre janvier et mai 1942, elle visite Vilna, Kovel et Bialystok où elle dirige un séminaire du Dror.

Frumka est la principael émissaire du bureau central de He-Haluz à Varsovie et la première à expliquer l’étendue de l’extermination des juifs polonais dans les régions orientales. Son témoignage a un effet crucial sur la réorientation des activités à Varsovie. Malgré ses voyages, Frumka participe pleinement aux activités du bureau de Varsovie. Lors d’une réunion critique le 28 juillet 1942, il est décidé d’établir l’Organisation Juive de Combat (Z.O.B.). Frumka est affectée à la mission du côté aryen, chargée de chercher un contact avec la Résistance polonaise et d’obtenir des armes.

Les activités de Frumka au cours des jours difficiles à Varsovie et, en particulier, dans le Ghetto, s’étendent au-delà du cercle du mouvement; la sollicitude maternelle qui la caractérise depuis ses débuts est maintenant une source de réconfort et de soutien pour de nombreux réfugiés juifs.

« Les juifs affluaient autour d’elle de tous les côtés. L’un lui demandait s’il devrait rentrer chez lui dans la zone d’occupation allemande, ou continuer son chemin vers l’est vers les provinces dominées par les Soviétiques. Un autre venait chercher un plat chaud ou un pain pour sa femme et ses enfants. Ils l’appelaient «Di Mame» et, en effet, elle était une mère dévouée à tous. » a raconté Zivia Lubetkin.

Comme membre de la direction à Varsovie,Frumka est la premier à aller dans des villes isolées et à servir de contact avec le mouvement. Elle se rend dans les lieux les plus lointains et, contre toute logique, est l’émissaire itinérant du mouvement sur toute la longueur et la largeur de la Pologne. Car ses traits ne sont pas typiquement aryens. Son nez est juif et son polonais hésitant.

Envoyée à Bedzin pour le mouvement en décembre 1942, à la suite de la grande « Aktion » à Varsovie, Frumka est la force motrice dans la lutte pour maintenir l’organisation en vie et jeter les bases des opérations de résistance.

Dans le ghetto de Będzin, la cellule clandestine juive a été formée dès 1941. Le ghetto n’a jamais été entouré d’un mur, même s’il était étroitement gardé par les Allemands et la police juive du Ghetto. En mars 1941, il y avait 25.117 Juifs à Będzin. La population monte à 27 000 après l’expulsion de la communauté juive d’Oświęcim, à l’emplacement de l’aménagement d’Auschwitz II Birkenau. En mai 1942, les expulsions vers Auschwitz débutent avec un premier transport de 3 200 juifs de Będzin chargés sur les trains de la mort à l’Umschlagplatz. Sur les conseils de Mordechai Anielewicz qui a séjourné temporairement dans le bassin de Dąbrowa au milieu de 1942, Frumka , Brandes et les frères Kożuch, organisent une branche locale de ŻOB.

Les semaines qui suivent l’anéantissement de l’insurrection du Ghetto de Varsovie sont particulièrement difficiles pour Frumka; Sa petite soeur Hantze faisait partie des combattants tombés.

Confrontée au dilemme du choix entre la poursuite des préparatifs de l’insurrection à Bedzin et l’obtention de passeports au cas où il serait possible de quitter la Pologne, Frumka décide de ne pas abandonner les plans de résistance, mais de veiller à ce que chaque membre du mouvement ait un passeport en cas de besoin. En dépit de la pression exercée sur elle pour qu’elle parte vers un pays neutre en tant que l’un des derniers témoins oculaires survivants, elle rejette l’idée et choisit de rester avec ses camarades à Bedzin.

Par l’intermédiaire d’un émissaire qui est arrivé quelques jours avant la liquidation, Frumka réussit à faire passer clandestinement une lettre contenant son témoignage, ses dernières volontés et un testament pour ses amis d’Erez Israël – le point culminant d’une correspondance qui a duré toute la guerre.

Le 3 août 1943, lors de l’action finale de liquidation, les partisans lancent un soulèvement qui durent plusieurs jours. Frumka est tuée le même jour dans un bunker de la rue Podsiadły avec ses compagnons d’armes.

Le Comité National de Libération polonais lui a décerné la Croix de l’Ordre de Grunwald le 19 avril 1945.

Dediée à sa mémoire une plaque à son nom est apposée à l’intersection des rues Niska et Dubois à Varsovie. La plaque fait partie d’un sentier mémoriel sur le combat et le martyre des Juifs, inauguré en 1988, qui s’étend de l’intersection des rues Zamenhof et Anielewicz jusqu’à l’intersection des rues Dzika et Stawki.

(Sources: Naomi Shimshi in Jewish Women’s Archive et Library of Congress)

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