par Lucas Cranach.

Ephéméride | Martin Luther [18 Février]

18 février 1546

Décès à Eisleben en Thuringe de Martin Luther, le fondateur du protestantisme. D’abord animé par des intentions favorables aux Juifs, il produira, dans la dernière partie de sa vie, des textes qui seront glorifiés par les ultra-nazis.

La première période

C’est dans son Cours sur l’épître aux Romains de 1515/ 1516 que l’attention de Luther se porte particulièrement sur les Juifs. La critique qu’il leur adresse, et qui sera constante tout au long de sa vie, n’a rien d’original. Il leur reproche de mettre leur confiance dans l’appartenance au peuple élu et dans l’observation de la loi, au lieu de croire en l’Évangile qui annonce le salut pour tous par la foi seule, et met donc tous les hommes sur le même plan.

Ce qui est plus original, c’est que, aux yeux de Luther, la présomption ou l’autosatisfaction qu’on reproche aux Juifs se trouve aussi chez bien des chrétiens, en particulier chez les hérétiques ou chez certains membres du clergé. Et Luther vilipende « la folie d’appeler les Juifs tantôt des chiens tantôt des maudits ». Il faut plutôt supporter les faiblesses des Juifs et tolérer leurs cérémonies. Les uns et les autres, nous vivons de la grâce. C’est pourquoi « Juifs et chrétiens ont des raisons pour louer Dieu, et non pour se disputer ».

Dans le second Cours sur les psaumes (1518-1521), un Sermon sur la passion du Christ de 1518 et le Commentaire sur le Magnificat de 1521, Luther exhorte les chrétiens à ne pas persécuter les Juifs, mais à prier pour eux et à les aborder avec bonté. Au lieu de s’en prendre aux juifs pendant le Carême, ils devraient plutôt pleurer sur eux-mêmes et faire pénitence.

L’écrit publié en 1523 « Que Jésus Christ est né juif », qui connaît neuf éditions en un an, a trouvé une résonance beaucoup plus grande. Luther y explique l’attitude adoptée jusque-là par les chrétiens à l’égard des Juifs, en particulier par « nos bouffons, les papes, évêques, sophistes et moines, des ânes bâtés ». « Ils ont traité les Juifs comme s’ils étaient des chiens et non des hommes, ils n’ont rien su faire d’autre que de les invectiver et prendre leurs biens quand on les a baptisés ».

De son côté, Luther a « bon espoir, quand on traitera les Juifs amicalement et qu’on les instruira convenablement par la sainte Écriture, que beaucoup d’entre eux deviendront de vrais chrétiens et retourneront à la foi de leurs pères, les prophètes et les patriarches ».
Il faut leur faire admettre que les prophéties messianiques de l’Ancien Testament ont été réalisées en Jésus Christ. Celui-ci devait être présenté à la fois comme vrai homme, juif né de la semence d’Abraham, et comme Dieu, manifesté comme tel par sa naissance de la Vierge Marie. Pour commencer, il faut que les Juifs reconnaissent l’homme Jésus comme un membre de leur peuple. Le reconnaître comme Dieu est « trop dur pour eux au début ».

Il ne faut pas seulement instruire les Juifs, mais les traiter comme des hommes et non comme des chiens, supprimer les interdictions relatives au travail et à l’usure ainsi que leur résidence dans des ghettos. On observera que Luther, à la différence des humanistes, ne s’intéresse guère ici à la littérature juive postbiblique, il ne montre aucun intérêt pour le Talmud, qu’il rangera dans son Commentaire sur les petits prophètes, de 1524-1526, dans la même catégorie que les Décrétales papistes et le Coran.
Ce même Commentaire contient des critiques souvent véhémentes contre « les fables, les rêveries, les absurdités » des exégètes juifs.
Luther ne veut pas dialoguer avec les Juifs sur leur religion ou sur leurs traditions, il veut les convertir. Mais c’est par la parole et non par la contrainte qu’il pense y parvenir, du moins auprès de quelques-uns. Pour cela, il faut les traiter comme des frères, avec lesquels les chrétiens sont « en route et pas encore parvenus au but ».

La seconde phase : le durcissement

Vers 1530, Luther perçoit chez certains de ses contemporains une valorisation qu’il juge indue du peuple juif et de l’autorité de l’Ancien Testament. L’accointance avec les Juifs et leurs conceptions ne se manifeste pas seulement au plan théologique, mais aussi au plan des pratiques. Comme la grande majorité de ses contemporains, Luther est horrifié quand il apprend ce qui se passe à Munster en Westphalie, où, en 1534, des illuministes érigent une théocratie et introduisent la polygamie. En Silésie, un groupe d’anabaptistes avait évolué en 1528 déjà vers l’observation du sabbat à la place du dimanche.

La détestation des juifs va se fonder aussi sur l’ouvrage de Margaritha, un Juif converti au christianisme, « Toute la foi juive » (1530), qui soulignait l’hostilité des Juifs à l’égard des chrétiens. Pour Luther, les Juifs, au lieu de se convertir, deviennent une menace pour la société chrétienne et il se sent appelé à la défendre. Quand Josel de Rosheim, le représentant le plus connu et respecté des juifs, demande à Luther d’intercéder auprès du prince-électeur de Saxe pour obtenir un droit de passage à travers la Saxe électorale, Luther refuse d’intervenir, estimant que son écrit de 1523 « avait donné lieu à trop d’abus » et craignant que sa bienveillance envers les juifs serve « à leur endurcissement ».
Dans un Propos de table de 1537, il pense que le fait de tolérer les pratiques « idolâtres » des Juifs pouvait détourner les chrétiens de leur foi. Luther va plutôt privilégier une démarche défensive en faveur de la chrétienté, et agressive envers les Juifs perçus comme une menace. Mais il semble encore admettre la possibilité de la conversion des Juifs sans contrainte, sous l’effet de la seule parole évangélique.

Les derniers écrits

En 1543, Luther publie trois traités à l’encontre des juifs qui, dès leur parution, frappèrent les esprits : « Des Juifs et de leurs mensonges », « Du nom Hamphoras et de la lignée du Christ », « Des dernières paroles de David ».
La résurgence d’un anti-judaïsme primaire, héritage de bien des attitudes et conceptions du Moyen Âge, est patente. Luther évoque par exemple les pratiques de sorcellerie auxquelles se livreraient les Juifs.
Par une polémique extrême et souvent grossière, il veut démasquer leur caractère dangereux et démoniaque. Il regrette la tolérance dont il avait fait preuve antérieurement à leur encontre, même s’il leur avait toujours résisté. Maintenant il les rejette violemment. « À part le diable, un chrétien n’a pas d’ennemi plus venimeux et plus cruel qu’un Juif ».
Luther ne stigmatise pas seulement les croyances populaires des Juifs, il critique aussi vivement le regard qu’ils portent sur Jésus, leur négation de la Trinité et leur interprétation des passages de l’Ancien Testament dans lesquels les chrétiens voyaient des prophètes annonçant Jésus Christ et son œuvre. Il défend la personne de Jésus face à certaines traditions.

Les mesures proposées par Luther.

Au-delà de cette démarche herméneutique et apologétique, obsédé par le caractère supposé dangereux des juifs, Luther prône un certain nombre de mesures que les autorités doivent prendre contre eux, et qui d’ailleurs avaient déjà été proposées avant lui.
« Il faudrait incendier leurs synagogues et leurs écoles et ce qu’on ne veut pas brûler, le recouvrir de terre pour qu’aucun homme ne voie plus ni pierre ni scorie.
« Il faut faire cela pour notre Seigneur Jésus Christ et en l’honneur de la chrétienté, pour que Dieu voie que nous sommes des chrétiens ».

Luther se réfère même à Deutéronome 13,16, où il est question du ban. Il propose de détruire leurs maisons et qu’on les relègue dans des étables. Il faudrait par ailleurs leur enlever leurs livres de prière et leurs talmuds, interdire aux rabbins d’enseigner, priver les Juifs de protection dans les rues, leur interdire l’usure et leur enlever leur argent. Il conviendrait de les mettre au travail « à la sueur de leur nez », comme cela a été imposé aux fils d’Adam.

Finalement, les autorités civiles doivent les expulser de leurs territoires, « qu’ils partent dans leurs pays et dans leurs biens à Jérusalem et qu’ils y mentent, jurent, blasphèment, crachent et assassinent ».

Mais si les pasteurs devaient éviter le contact avec les juifs, ils ne devaient pas les couvrir de malédiction ni leur infliger de mal personnel.
Quelques jours avant sa mort, Luther évoque une dernière fois le caractère dangereux des juifs : « S’ils pouvaient nos faire mourir, ils le feraient volontiers, et ils le font souvent. » Mais il ajoute « nous voulons pratiquer l’amour chrétien à leur égard et prier pour eux, pour qu’ils se convertissent « .

A la lecture de ces textes, il est légitime de s’interroger sur l’influence qu’à pu avoir cet enseignement sinon sur la doctrine nazie elle-même, doctrine athée, du moins sur la réceptivité de la population allemande à l’antisémitisme violent des nazis.

L’attitude des églises luthériennes d’Allemagne en donne une indication.

Au début des années 1930, la montée du nazisme à laquelle on assiste dans de nombreuses sphères de la société allemande touche également les Églises luthériennes. De par leur passé d’Églises d’État, les Églises protestantes disposent de forts soutiens chez les dirigeants prussiens conservateurs ainsi que chez les fonctionnaires et les militaires.

Si l’on trouve tant au sein du mouvement völkisch (nationaliste), qu’à l’intérieur du parti nazi des athées convaincus, des adversaires irréductibles des Églises ou des partisans d’un néo-paganisme, comme Martin Bormann, Reinhard Heydrich, Alfred Rosenberg ou Heinrich Himmler, on retrouve également au sein du NSDAP un noyau de personnes qui croit sincèrement à la possibilité d’établir des liens entre le national-socialisme et le christianisme protestant pour créer un « christianisme positif ». Cette position est formulée dès 1920 dans le point 24 du programme du parti, par Hanns Kerrl qui deviendra ministre des Affaires religieuses en 1935.

En 1933, le parti nazi peut non seulement compter sur la bienveillance des milieux protestants, mais aussi sur un noyau de sympathisants particulièrement actifs qui s’est constitué en faction, sous la dénomination de Glaubenbewegung Deutsche Christen (Mouvement confessionnel des chrétiens allemands, ou, en abrégé, Chrétiens allemands) C’est sous leur influence que s’effectue la fusion des différentes églises dans la DEK (Deutsche Evangelische Kirche, Église évangélique allemande).
Les chrétiens allemands constituent ainsi une fraction nationale-socialiste au sein de l’Église évangélique sous la direction de leur « Führer » Joachim Hossenfelder. Adolf Hitler, nouveau chancelier, soutient l’unification des églises luthériennes qui se déroulée parallèlement aux négociations avec les catholiques qui aboutissent, en juillet 1933, à la signature du concordat entre le Saint-Siège et le Reich allemand.

Les chrétiens allemands qui ont obtenu environ un tiers du total des voix lors des élections sur le territoire de l’Église évangélique de l’Union vieille-prussienne réussissent à noyauter le premier « Nationalsynode » et à faire élire l’ancien aumônier militaire Ludwig Müller au poste nouvellement créé d' »évêque du Reich ». Müller ne parvient pas à assurer durablement son autorité sur les Landeskirchen, mais après la nomination de Hanns Kerrl comme « ministre du Reich pour les questions religieuses », par décret du 16 juillet 1935, et la fondation de Église protestante du Reich, la DEK ne joue plus qu’un rôle mineur.

Le 13 novembre 1933, lors d’une réunion au Palais des sports de Berlin, les chrétiens allemands annoncent un certain nombre de mesures qui visent à nazifier, de fait, l’Église évangélique, notamment la proclamation du Führerprinzip, c’est-à-dire du « principe d’autorité », l’élimination des éléments juifs de la Bible et l’introduction d’un paragraphe d’aryanité qui impliquait l’exclusion des pasteurs d’origine juive ou mariés à des juives. Le danger de voir le protestantisme infiltré et submergé par l’idéologie national-socialiste suscite une mobilisation des forces hostiles à une telle évolution.

Déjà, le 21 septembre 1933, un groupe de pasteurs s’était organisé en une « ligue de détresse Bekenntniskirsche » ou « Église confessante ». À la suite de la réunion des Chrétiens allemands au palais des Sports, en janvier 1934, 7000 pasteurs regroupés autour de Martin Niemöller protestent notamment contre l’introduction du « paragraphe aryen ».

Ce groupe d’opposants et un autre groupe de réformés regroupés autour de Karl Barth se retrouvent au synode de Barmen, dans la banlieue de Wuppertal du 29 au 31 mai 1934. Il y est adoptée la déclaration de Barmen,qui proclame que l’Église d’Allemagne n’est pas un « organisme d’État » et n’a d’autres fondements que la Parole de Dieu. Finalement, c’est une nouvelle Église, présidée par un Conseil fraternel du Reich qui est issue du synode de Barmen.
Parmi les dix-huit Églises provinciales représentées à Barmen, celles de Bavière, de Wurtemberg et de Hanovre sont dites intactes parce qu’elles n’avaient pas élu à leur tête des chrétiens allemands. Ces Églises intactes sont représentées à Barmen par leurs propres évêques. Le synode de Berlin-Dahlem tenu les 19 et 20 octobre 1934, dote la nouvelle église d’une « Direction provisoire », c’est-à-dire une instance concurrente de l’Épiscopat du Reich détenu par Ludwig Müller.

Ce regroupement massif au sein de l’Église confessante va se diviser rapidement. L’opposition frontale avec l’Épiscopat du Reich reconnu officiellement par le pouvoir est défendue par les plus intransigeants comme Dietrich Bonhoeffer qui soutient que « celui qui se sépare sciemment de l’Église confessante en Allemagne se sépare du salut ».

Cette intransigeance qui implique une hostilité déclarée au régime ne fait pas l’unanimité. En 1936 les évêques des Églises intactes se retirent de la Direction provisoire et forment avec d’autres représentants d’Églises provinciales un « Conseil de l’Église évangélique luthérienne d’Allemagne ».
Niemöller fait partie de ceux qui ne sont pas radicalement opposés au régime : En septembre 1933, il fonde la Ligue de détresse, mais en novembre de la même année, il envoie un télégramme à Hitler pour le féliciter de retirer l’Allemagne de la Société des Nations, « acte utile à l’intérêt national ».

Entre les deux extrêmes constitués par les chrétiens allemands et l’Église confessante, une ligne médiane se dégage, dont l’audience relative est la plus grande pendant la durée de la Seconde Guerre mondiale. À la demande du ministère des affaires ecclésiastiques Hanns Kerrl, un « Comité directeur de l’Église évangélique allemande » est désigné en 1937 par la Conférence des chefs d’Église. L’évêque de Hanovre August Marahrens, l’un des trois chefs des Églises intactes a été la personnalité la plus représentative du Conseil. Le Conseil, fidèle à l’attitude traditionnelle des luthériens, déférents vis-à-vis du pouvoir, a le souci de ne pas rompre le contact avec les représentants du pouvoir. Un autre évêque du synode de Barmen, Theophil Wurm s’efforce à travers la Conférence des chefs d’Églises de regrouper tous les protestants du pays à l’exception des chrétiens allemands dans un organisme unitaire.

La Direction provisoire de l’Église confessante reste dans la ligne d’opposition au régime et envoie le 4 juin 1936 une lettre adressée directement à Hitler dans laquelle elle s’inquiète de l’habitude prise par certains fidèles de faire au Führer « des dévotions dans une forme due à Dieu seul ». Cette lettre est également parvenue à l’étranger, ce qui provoque l’arrestation du conseiller juridique de la Direction provisoire, responsable présumé de la fuite.
Dans le but de revaloriser la position des Chrétiens allemands, Hitler décide que des élections religieuses se tiendraient le 15 février 1937, mais il doit finalement retirer son projet, car cette initiative a provoqué la formation d’un front unique contre les Chrétiens allemands.

En fait, le régime national-socialiste renonce à procéder à une mise au pas institutionnelle de l’Église protestante, mais il décide aussi de combattre plus durement les actes d’opposition de l’Église évangélique, ce qui se traduit par exemple par une nouvelle arrestation du pasteur Niemöller par la Gestapo.
À la conception d’une Église soumise à l’État se substitue celle de Rosenberg et de Bormann qui implique des Églises séparées de l’État, décentralisées et finalement réduites à la condition de simples associations privées. Cette nouvelle politique, de séparation totale de l’Église est officialisée dans le discours au Reichstag du 30 janvier 1939.

Pendant la durée de la guerre, l’Église évangélique allemande reste, en gros, loyale à Hitler et au pouvoir. Le 1er septembre 1939, les armées hitlériennes envahissent la Pologne. Dès le lendemain, l’Église évangélique appelle les fidèles à prier pour le Führer et pour le Reich « pour que le sang allemand soit réuni au sang allemand ».
Les dirigeants de l’Église catholique ayant fait preuve du même esprit patriotique, Hitler interdit d’entreprendre quelque action que ce soit vis-à-vis des Églises en Allemagne pendant la durée du conflit.

Le déclin de l’Église protestante est accompagné d’une répression qui s’abat sur ses membres: Martin Niemöller est arrêté le 1er mars 1937 et passe la durée de la Seconde Guerre mondiale dans des camps de concentration, Sachsenhausen puis Dachau, mais en quartier spécial, ce qui le met à l’abri des mesures arbitraires de la SS.
Dietrich Bonhoeffer est arrêté en 1943 et envoyé d’abord à la prison de Tegel puis à Buchenwald et Flossenbürg.

C’est à l’Église confessante que le Protestantisme allemand doit d’avoir fait un pas décisif pour s’affranchir d’une tradition séculaire de soumission à l’autorité. Les confessants ont également été les seuls à se prononcer publiquement sur la question juive.
En 1936 la direction provisoire de l’Église confessante dépose un mémoire sur la question juive qui est une déclaration nette et vigoureuse.
En 1938 les confessants ouvrent un bureau de secours aux chrétiens non aryens sous la direction du pasteur Heinrich Grüber.
En décembre 1940, la Gestapo ferme cet organisme et envoie ses dirigeants en camp de concentration et dès lors les membres de l’Église confessante doivent se limiter à des actions de secours individuelles.

En 1943, un groupe de laïcs confessants demandent solennellement à Hans Meiser, évêque de l’Église intacte de Bavière de faire passer le message « L’Église doit confesser qu’elle est le véritable Israël[…]. Elle ne peut continuer longtemps à se sauver elle-même en faisant le silence sur les attaques dont les Juifs sont les victimes ».
Meiser ne donne pas suite à cette adresse, mais l’évêque de Hanovre Theophil Wurm qui a connaissance de ce texte, écrit le 12 mars 1943 au ministre des Affaires ecclésiastiques du Reich que les Églises qui ont jusqu’alors gardé le silence pour que l’ennemi n’exploite leurs protestations à des fins de propagande ne pourraient plus désormais s’en tenir à cette attitude.
Wurm avait déjà fait état des massacres de Juifs et de Polonais dans une lettre au ministre de l’Intérieur du Wurtemberg datée de janvier 1943. Il s’adressera aussi à Himmler, Lammers et Hitler lui-même, mais il ne mettra pas à exécution la menace proférée dans la lettre du 12 mars 1943.

Les 16 et 17 octobre 1943, les confessants se réunissent à Breslau et publient ensuite une « Note sur l’interprétation du cinquième commandement » dans laquelle la politique d’extermination nazie est décrite en 21 points et déclarée contraire à la parole de Dieu.
Un mois plus tôt, la conférence des évêques catholiques de l’ouest avait fait lire en chaire une lettre collective sur le Décalogue dans laquelle il était écrit que le massacre de personnes innocentes « de races et d’origine étrangères » était toujours un mal moral, fût-il exécuté sur ordre des autorités.
Le texte protestant s’exprime en termes presque identiques: « Assassiner des hommes parce qu’ils appartiennent à une race étrangère[…] ne peut être considéré comme l’exercice de Dieu par l’État ».
Les Juifs n’étant pas nommés, les fidèles allemands de l’époque peuvent aussi ben penser au massacre de populations polonaises ou russes qu’au génocide juif.

Hitler ne s’est jamais risqué à prendre des mesures globales de persécutions contre les Églises. D’après l’historien Martin Broszat, le Führer craignait par-dessus tout d’avoir à affronter un large mouvement d’opposition religieuse.

Après l’arrestation de Martin Niemöller, Broszat note que même dans ce cas, le régime national-socialiste se trouva, de manière surprenante, contraint de faire preuve de tolérance vis-à-vis de l’Église protestante, attitude qu’il avait depuis longtemps abandonnée à l’égard d’autres opposants, y compris des représentants de l’Église catholique.
Pour Broszat, ces affrontements avec l’Église protestante montrent combien était étroite la liberté de mouvement de la direction nationale-socialiste, car ces groupes plus ou moins larges de pasteurs, d’évêques et de communautés ecclésiastiques sont représentatifs de couches conservatrices protestantes beaucoup plus larges incluant des haut-fonctionnaires, des officiers de a Wehrmacht et des magistrats.
Cette situation des protestants est singulière, souligne Broszat, en ce sens que certains sont parvenus à se regrouper derrière des responsables des Églises et que la protection dont ils ont bénéficié des forces conservatrices qui soutenaient le Reich a été efficace.

Compte-tenu de cette position de force relative, il est permis de penser que les Eglises protestantes auraient pu faire bien plus.

(Sources: Marc Lienhard, Luther, ses sources, sa pensée, sa place dans l’histoire & Wikipedia)

Heinrich Heine

Ephéméride |Heinrich Heine [17 Février]

17 février 1856

Au 3, avenue Matignon à Paris, Heinrich Heine s’éteint à 59 ans.

« Ich lebe un bin noch stärker
Als alle Toten sind! »
je vis encore
et je suis plus fort que tous les morts !

Souvent, des amis ont témoigné ici du tabou familial mis sur la langue allemande. On comprend pourquoi. La douleur rend aveugle et de quel droit contester la douleur?
Mais ces poètes et écrivains, luminaires de la langue et de la culture allemandes, que les Nazis jetaient dans leurs brasiers, ne sont-ils pas des nôtres?
Heine, bien que baptisé, arrivait en tête de liste des écrivains voués au bûcher et s’il avait vécu, nul doute qu’il aurait fini à Auschwitz.

Mais pour parler de lui, je laisse encore une fois la parole au merveilleux Gil Pressnitzer.

« Avec moi se referme la vieille école du lyrisme allemand, et en même temps s’ouvrent les voies de la modernité du nouveau lyrisme allemand. » Heine.

Heine n’a pour véritable égal et contemporain que Baudelaire. Tous deux sont des chantres de la modernité poétique. Tous deux admiraient et écrivaient sur les peintres de leur temps surtout Delacroix. Chacun d’eux était plongé dans l’amertume et le besoin, et haïssaient pareillement les bourgeois. Chacun d’eux ne se faisait guère d’illusion sur l’amour. Chacun d’eux maudissait les hommes et aimait avec passion l’humanité.

Chacun est mort en exil. Heine sera interdit en Allemagne, Baudelaire s’enfuira en Belgique. Leurs poèmes ne seront véritablement compris que bien après, et par eux deux le scandale est arrivé au milieu des panses bourgeoises et nationalistes. La beauté vénéneuse de leur poésie n’en finit pas de nous hanter.

Heine est un écrivain politique qui croira au bonheur de la révolution. Il est aussi l’enfant de la société industrielle naissante. Comme Baudelaire à partir de la médiocrité du présent, il transfigure la poésie. Il fait rendre gorge à la banalité du quotidien. Il est, dans la même source, baigné d’amertume, d’ironie, de joie parfois et aussi de pathos. L’art de Heine est là dans son extrême simplicité des mots, par ses résonances et ses rimes. Heine est déjà totalement chant dans ses poèmes. Dès les premiers poèmes, écrits alors qu’il avait 16 ans, l’écriture de Heine est portée par les ailes du chant.

Et c’est en 1821 qu’il marque d’une pierre blanche l’histoire de la poésie occidentale.

Heine est plus connu comme l’ange noir inspirant les musiciens romantiques allemands que par ses propres œuvres. Il aura été, et de loin, le poète allemand le plus mis en musique, bien avant Goethe. Car son chant est le Chant.

Schubert, – le Chant du cygn-, Schumann, -les Amours du poète et divers lieder-, Brahms, (dans la mort est la fraîche nuit), et tant d’autres ont suivi la musique chantante des poèmes de Heine. Mendelssohn, Grieg, Reger, Richard Strauss, Liszt, Cornélius,… Peu, très peu, et surtout pas Schumann peu enclin à l’ironie vénéneuse du poète, ont compris que derrière le lyrisme fluide de Heine se lovait une amertume absolue, un mal d’être de l’exilé. Sa Lorelei a des larmes amères et elle engloutit le corps de cette Allemagne qui voulait flotter dans l’inconscience. Heine, en faisant semblant de reprendre des formes poétiques populaires, dynamite en fait de l’intérieur l’imaginaire allemand : « Avec moi se referme la vieille école du lyrisme allemand, et en même temps s’ouvre les voies de la modernité du nouveau lyrisme allemand ». Là où l’on se réjouissait d’entendre les beaux chants d’un nouveau rossignol de la langue allemande se dissimulait un merle persifleur.

Sous le miel le fiel sourdait.

Ainsi:

« -Wenn ich in deine Augen seh’,
So schwindet all’ mein Leid und Weh ;
Doch wenn ich küße deinen Mund,
So werd’ ich ganz und gar gesund.

Wenn ich mich lehn’ an deine Brust,
Kommt’s über mich wie Himmelslust ;
Doch wenn du sprichst : ich liebe dich!
So muß ich weinen bitterlich.

« Quand je regarde au fond de tes yeux
toutes mes peines et mes douleurs s’évanouissent
Mais quand j’embrasse ta bouche
Là je deviens tout à fait guéri

Quand je me repose contre ta poitrine
il vient sur moi comme la joie céleste
mais quand tu dis : je t’aime
alors je dois pleurer amèrement. »

On peut croire à première lecture qu’il s’agit d’un poème d’amour heureux, mais le sens profond qui est l’éternel mensonge en amour apparaît et les larmes viennent de ces mots « je t’aime » qui sonneront faux jusqu’à la fin du monde.

« J’aime la mer comme une maîtresse, et j’ai chanté sa beauté et ses caprices. » et Heine qui souvent passe ses automnes près de la Mer du Nord a fait de sa poésie une marée d’images. Le flux et le reflux des eaux des origines. Ses amours malheureuses avec ses cousines Amélie puis Thérèse lui apprendront que l’amour cachait la mort et le mensonge (Buch des Lieder, 1827- Livre des chants)

Il reste le mouton noir de la germanitude, l’inclassable, le trop doué pour la musique absolue des mots, en fin l’être double : juif et converti, allemand et parisien, saint-simonien et bonapartiste, poète et journaliste. Il ; est aussi le poète dans une société mercantile, le pauvre au milieu d’une famille riche, vivant de l’aumône d’un parent, aristocrate par goût et démocrate par principe. « Allemand de naissance et Français d’éducation, rêveur et sceptique, amoureux et libertin ». Il ne sera que contrastes et il savait tout cela. Sa lucidité est bien « la blessure la plus rapprochée du soleil » dont parlait René Char.

Il doit assumer ses élans de révolutionnaire, sa condition de converti, lui le juif qui de Harry deviendra Heinrich.

Il était né à Düsseldorf le 13 décembre 1797, ville presque française à l’époque car occupée depuis 1806 jusqu’en 1814 par les Français, mais sa ville véritablement natale sera Hambourg où il vécut malheureux de 1816 à 1819, puis de 1825 à 1827. Délaissant son diplôme de docteur en droit, alors qu’il voulait exercer à Hambourg comme avocat, il préférera devenir européen allant dans diverses régions d’Allemagne, en Angleterre, en Italie, en France, en Pologne. Haï parce que juif, détesté parce que porteur des idées nouvelles, parce qu’internationaliste et progressiste, il sera l’homme à abattre des nationalistes allemands. Et il deviendra le poète le plus détesté de l’Allemagne surtout dans les années 1930 : le  » « cochon de Montmartre », est l’artisan de la « désagrégation de l’art allemand », « il a déversé des baquets de purin nauséabond sur le christianisme. » et « trahi et outragé l’Allemagne de la façon la plus ignoble ».

Que Dieu me le pardonne ! Depuis douze ans, je suis discuté en Allemagne ; on me loue et on me blâme, mais toujours avec passion et sans cesse. Là, on m’aime, on me déteste, on m’apothéose, on m’injurie. Depuis presque quatre ans, je n’ai pas entendu un rossignol allemand.

Hitler lui-même interdira personnellement son œuvre et tous les livres de Heine furent jetés dans les brasiers allumés le 10 mai 1933. Près de quatre-vingts ans après sa mort. Mais même maintenant son œuvre suscite bien des réticences en Allemagne, sauf les poèmes ânonnés dans les écoles (Lorelei,…) et les cycles de lieder.

Il faudra attendre 1988 pour que l’université de Düsseldorf porte le nom du fils le plus célèbre de la ville. Mahler a connu un sort analogue avec Vienne. Dès son époque Heine fut vomi, ainsi par son contemporain Grabbe : « Heine est un petit juif maigre et laid, qui n’a jamais connu de femme, et compense tout cela par son imagination. Sa souffrance, aussi peu naturelle puisse-t-elle sembler, est peut-être réelle. Mais ses vers ne sont pas des poésies. De la masturbation ». Un juif ne pouvait pas faire de la beauté.

Cette haine pathologique du juif et du lyrisme sera le terreau du nazisme, le basculement du romantisme vers l’obscur précipitera la chute de l’Allemagne dans la barbarie qui était sous-jacente. Il prédit le noir à venir, la réalité de ce qu’il appelle « la misère de l’Allemagne », et donc la chute dans les forces obscures.

Curieusement l’état d’Israël ne le célébrera que récemment (2002), ne lui pardonnant pas sa conversion, lui le fils d’un juif orthodoxe et d’une mère issue d’une longue filiation de juifs érudits et libéraux. Le nationaliste et l’intégrisme n’ont pas de frontières, et les lumières disparaissent dans la fumée de l’intolérance. Pourtant Heine est l’un des grands poètes juifs avec Celan, Brodsky, Sachs,…

Sa conversion obligatoire le 28 juin 1825 au protestantisme, afin d’accéder à une fonction publique, sera une épreuve pour lui qui ne croyait qu’en l’avenir radieux de l’homme par les idées. Il devait échapper au ghetto du pays- Des villes comme Frankfort avaient bel et bien des ghettos en 1820. Le 18 août 1822, le roi de Prusse interdit toute présence de juifs dans l’enseignement et les sciences. Comme le dit Heine « leur patrie d’adoption allemande ne veut même pas autoriser les juifs à devenir fonctionnaires du roi de Prusse ou avocats, pour les changer du commerce de vieux pantalons ! »

Mais l’ironie ne sauve pas de la bêtise et Heine doit ruser. Il se convertit au baptême chrétien (allemand luthérien), mais cela ne servira à rien car il restera « le juif » aux yeux des autres. Et rejeté par sa communauté comme traître. Il finit par se haïr d’être juif, et aussi d’être allemand. « Tout ce qui est allemand me répugne […] agit sur moi comme un vomitif. La langue allemande me déchire les oreilles. Parfois mes propres poèmes me dégoûtent quand je prends conscience qu’ils sont écrits en allemand. »

« Pour les teutomanes, ces vieilles Allemagnes, dont le patriotisme ne consistait que dans une haine aveugle contre la France, je les ai poursuivis avec acharnement dans tous mes livres ».

Voyageur il fut, attentif aux craquements des absolutismes, lui l’admirateur effréné de la révolution française. De cette révolution il ne voyait que les drapeaux et les tambours, pas la guillotine. Napoléon était la liberté incarnée, et de fait l’Allemagne en sera bousculée. Installé en France, car banni d’Allemagne dès 1831, il écrivit pour plusieurs journaux allemands. Il était devant cette marmite qu’était la monarchie de Juillet, et qu’il croyait être un laboratoire des idées à venir, une préfiguration de la modernité, dont il rêvait lui l’enfant des Lumières.

Il se disait le fils et l’amant de la Révolution Française sous laquelle il aurait été certainement guillotiné, lui l’oiseau libre et impertinent. Comme un papillon épris de liberté il venait se poser sur Paris où semblait se redéfinir la politique et le social du monde à venir, loin de ces Teutons pris dans leur haine baveuse issue du nationalisme.

Ses rares amis furent George Sand, Balzac, Musset. Il va épouser en 1843 après sept ans de liaison « une servante au grand cœur », petite vendeuse de son état, la très bigote catholique et très illettrée Eugénie Crescence Mirat, qu’il rebaptisa  » « Mathilde ».

Je ne sais si elle a été vertueuse, mais elle a toujours été laide, et, en fait de vertu, la laideur, c’est la moitié du chemin.

Frappé de paralysie (une douloureuse sclérose latérale myatropique), dès 1848, il se traînera miséreux, presque aveugle, sans jamais avoir revu l’Allemagne sauf pour deux brefs séjours en 1843 et 1844. Prisonnier de son « lit tombeau », de son sarcophage il était figé dans la douleur. Mais cloué au lit, il écrivait surtout de la prose lucide et profonde, puis son ultime recueil Romancero (1851), qui semblait montrer un retour au Heine des années lyriques de 1822. Le corps était mort, mais son esprit scintillait encore. Le 17 février 1856 il mourut.

Il est enterré au cimetière Montmartre. Amer, en colère contre les hommes :

« Le monde compte plus d’imbéciles que d’habitants. »

Il a vu venir la plongée dans l’obscur de l’Allemagne et aussi de l’Europe.
Nous ne comprenons guère les ruines que le jour où nous-mêmes le sommes devenus.

Sans arrêt dans ses écrits reviennent par auto-citations, par thèmes récurrents, les fondements de son idée fixe : l’Allemagne est sur la voie de la régression, la France sur la voie de l’émancipation. Dans Germania, conte d’hiver, Lettres de Helgoland et Louis Börne, il condense ses idées et ses rancœurs. Une véritable obsession du sang et de la guillotine parcourt son œuvre. Sang non pas des victimes, dont il aurait fait partie, mais sang libérateur, émancipateur. La couleur du sang chez Heine a les couleurs d’un drapeau tricolore.

Son premier amour, Josepha était la rousse, très rousse, fille du bourreau de Düsseldorf !

Ces têtes coupées semblaient être le sacrifice nécessaire à la mort historique d’un monde pourri. Le tambour Legrand reprend cette imagerie d’Epinal de la révolution française et napoléonienne, comme le ferait un film de propagande des premières années soviétiques. Élève de Hegel il croyait que l’histoire a un sens. Mais il avait compris qu’une révolution ne ferait pas la révolution politique et sociale qu’il appelait de toutes ses forces. Les écrits du jeune Marx sont contemporains (1848) et moins pénétrants. Heine le lisait depuis 1843, il était son ami.

Friedrich Engels traduira ses poèmes en anglais.

Violemment anti-nationaliste allemand dans ses paroles et ses écrits, Heine a un rapport déchiré et déchirant avec son pays natal. Il aurait tant voulu être le médiateur entre les deux peuples allemand et français.

Profondément en lui, comme d’autres ont mal à l’âme, lui avait mal à l’Allemagne.

« O Allemagne, mon lointain amour,
Quand je pense à toi, les larmes me viennent aux yeux.
La gaie France me paraît morose,
Et son peuple léger me pèse.
Seul le bon sens froid et sec
Règne dans le spirituel Paris.
O clochettes de la folie, cloches de la foi,
Comme vous tintez doucement dans mon pays !
Il me semble que j’entends résonner de loin
La trompe du veilleur de nuit, son familier et doux.
Le chant du veilleur vient jusqu’à moi,
Traversé par les accords du rossignol. »

Il sera donc le poète de l’écartèlement, celui qui voit le mensonge et la trahison même dans les yeux embués de l’amour. Il est aussi la fermeture du monde romantique face à un pays en route vers son industrialisation et qui n’a pas de penchant pour les fées, plutôt pour le charbon. Heine assiste à la fin d’un monde, à la crispation des consciences, à la montée des fanatismes. Son lyrisme cristallin ne pouvait qu’être compris de travers, surtout que dans un deuxième sens toujours présent, Heine exprime son désespoir devant la comédie des apparences que sont les sentiments humains.

Ne croyez pas que la lecture de Heine soit facile. Ses poèmes semblent se présenter comme des chants populaires, les enfants s’en emparent. Mais cela n’est pas lisse, derrière le cristal et les mots qui sonnent l’un contre l’autre se trouvent des fontaines bien étranges. Pour saisir sa magie ondoyante seule la lecture en allemand permet d’entendre sonner sa langue que le français alourdit.

Certes certains de ses poèmes semblent de nouvelles chansons populaires gorgées de lyrisme. Mais la plupart sont tissés d’allusions historiques, de légendes à connaître, de sous-entendus, et de doubles sens amers. C’est pourquoi Heine est délaissé, car sa lecture exige beaucoup de son lecteur. Et les nuages noirs des préjugés accumulés sur sa pauvre tête le rendent encore plus difficile à fréquenter. En plus il écrit dans des formes comme lui inclassables. Reisebilder- images de voyages – en est un exemple parfait, mélangeant la confession intime, le roman d’apprentissage, les haines et les amours dévoilés, la satire corrosive. Il faut bien connaître les recueils de chansons populaires allemandes comme le « Knabenwunderhorn » (le cor merveilleux de l’enfant), qui influença tant Mahler, dont Heine est si proche.

Cortège funèbre où l’on voit soi-même ou l’aimée, chasseurs, oiseaux qui vous comprennent, fleurs qui parlent.

Si l’on n’a pas en soi cette naïveté première Heine vous sera à tout jamais fermé.
Il est dans le romantisme finissant mais son rire amer retentit souvent au milieu des effusions lyriques.

Il dynamite en fait le romantisme littéraire, autant que le classicisme. Ses rapports plus qu’ambigus avec Goethe montrent son isolement et son originalité. Il reprochait aux romantiques l’impuissance de la forme, et la perpétuelle indétermination de leurs pensées. Les formes structurées, canonisées, du chant populaire, des légendes d’antan, mettaient ses mots en flots cohérents.

Il tord le cou au vaporeux romantisme en lui faisant prendre les droits chemins des vieux chemins oubliés. Il le ramène vers la lumière du classique. « Vous y verrez quels sons nouveaux je fais entendre et quelles nouvelles cordes je fais vibrer. J’ai subi de très bonne heure l’influence du chant populaire allemand et les mystères de la métrique ». Heine va ressourcer, rafraîchir la poésie allemande en la trempant dans la rivière fraîche de la simplicité, de la simple musique des mots. Il voulait être pur et clair, cristallin et enfantin. Il avait sous estimé son amertume profonde qui va colorer ce bleu du ciel avec les zébrures de l’ironie. Il n’avait pas sous estimé sa passion profonde qui font retentir vrais ses poèmes.

Il préférera les formes brèves, les rimes qui sont bruit doux, les visions qui sont magies. Bien sûr il n’évite pas le lourd héritage du romantisme et il sombre parfois dans la mièvrerie. Mais il a des ailes et il s’envole toujours.

Heine réintroduit le paganisme et le Jadis dans le consensus chrétien de la culture occidentale. Ses poèmes seront sources d’influence pour le jeune Rilke. L’intrusion des bruits du monde réel dans la poésie, sa lutte pour la démocratie, en font un homme de la modernité, un frère cadet de tous les hommes.

Heine avait une philosophie de l’histoire, des pensées précises sur le monde à venir, l’amour du progrès et les nécessités presque messianiques des douleurs de l’enfantement de la modernité. Il savait aussi la faiblesse des hommes :
Je suis fermement persuadé que les ânes, quand ils s’insultent entre eux, n’ont pas de plus sanglante injure que de s’appeler hommes.

Heine représente l’honneur du poète et de l’intellectuel moderne.

Fils des lumières il les a fait monter parmi les autres :

« Mais quelle est la grande tâche de notre temps ? C’est l’émancipation, non pas seulement celle des Irlandais, des Grecs, des juifs de Frankfort, des noirs d’Amérique et autres populations également opprimées, mais celle du monde entier, et spécialement de l’Europe, qui est devenue majeure, et qui rejette aujourd’hui les lisières de fer des privilégiés, de l’aristocratie. Quelques renégats philosophiques de la liberté ont beau forger les chaînes des syllogismes les plus subtils, pour nous démontrer que des millions d’hommes sont créés pour être les bêtes de somme de quelques mille chevaliers privilégiés ; ils ne pourront nous convaincre, tant qu’ils ne prouveront pas, comme dit Voltaire, que ceux-là sont nés avec des selles sur le dos et ceux-ci avec des éperons aux pieds ».

Ce texte est de 1830 !

Émancipé il sera émancipateur. Il aurait pu rester un grand poète romantique, il sera un écrivain visionnaire :

« Ceux qui brûlent des livres finissent tôt ou tard par brûler des hommes. » Heinrich Heine

Tout l’oeuvre de Heine a été traduit en yiddish et publié à New-York en 1918, avec la collaboration des meilleurs auteurs yiddish.

Voici la traduction (translittérée) de la Lorelei, donnée par Avrom Reyzen:

Ikh veys nit, vos ken es bataytn,
Vos iz azoy trib mayn gemit;
A mayse fun uralte tsaytn
Fargesn ken ikh nor nit.

Farnakht, a vintele shpilt zikh
Un ruik murmelt der Reyn;
Der shpits fun barg farhilt zikh
Fun abend-zunensheyn.

Di shenste yungfroy tut zitsn
Dort oybn — vunderlekh gor;
Di goldene tsirungen blitsn —
Zi kemt ir goldene hor.

Zi kemt zey mit gildene kamen
Un zingt derbay a lid;
Dos lid un der nigun tsuzamen
Es ruft azoy un tsit.

Der fisher in shifl in kleynem
Nemt on a ve im un drikt;
Er zet nit felzn, di shteyner —
Aroyf in der hoykh — er blikt.

Ikh gloyb, di khvalies farshlingen
Der fisher un shifl bay nakht
Un dos hot nor mit ir zingen
Di Lorelay gemakht. —

Juifs accueillant le président lituanien Antanas Smetona sous une banderole en lituanien et en hébreu, Švėkšna, années 1930

Ephéméride | Proclamation d’indépendance de la Lituanie [16 Février]

16 février 1918

Proclamation d’indépendance de la Lituanie. Elle rétablissait un état indépendant de Lituanie régit par des principes démocratiques, avec Vilnius comme capitale. L’état indépendant de Lituanie dura de 1918 à 1940. Établie sous les meilleurs auspices, la situation des Juifs se termina en cauchemar.

La plupart des dirigeants politiques juifs lituaniens avaient soutenu les revendications d’indépendance. Les relations politiques lituaniennes et juives durant cette période étaient assez étroites, les Lituaniens cherchant un soutien juif pour les revendications nationales contre les revendications russes et polonaises rivales.

En raison de l’émigration et de la déportation massive de quelque 120 000 Juifs lituaniens en Russie durant la Première Guerre mondiale, et surtout de l’annexion du district de Vilna par la Pologne en 1920, le nombre de Juifs en Lituanie indépendante tomba à 155000 (7,6% de la population totale). Seulement 25 ans plus tôt, 212 666 Juifs vivaient dans la seule province de Kovno (qui abrite 83% des Juifs de Lituanie indépendante). Néanmoins, les Juifs restaient la plus grande minorité nationale.

La plupart des Juifs lituaniens actifs étaient employés dans le commerce, l’industrie et l’artisanat, avec seulement une petite minorité dans l’agriculture, les professions libérales et les transports.
Les Juifs participaient aux élections lituaniennes, qui étaient encore démocratiques avant le coup d’État ultranationaliste de Voldemaras-Smetona en décembre 1926, et plusieurs occupèrent des positions dans le gouvernement.
En fait, les gouvernements lituaniens successifs formés entre 1918 et 1924 comprenaient tous un ministère spécial des affaires juives. Dans le premier gouvernement lituanien de 1918, Jakub Wygodzki était ministre des affaires juives, Shimshon Rosenboim était ministre adjoint des Affaires étrangères et Naḥman Rachmilewitz était sous-ministre du commerce. Entre trois et huit représentants juifs ont été élus dans chacun des trois parlements lituaniens avant le coup d’État, mais, après 1921, aucun Juif n’occupa de poste ministériel, sauf en tant que ministre des affaires juives.

Le ministère des Affaires juives naquit des discussions judéo-lituaniennes pendant la guerre, qui aboutirent en août 1919 à la Conférence de paix de Paris à un engagement lituanien en huit points concernant les droits nationaux juifs.
En plus d’un département ministériel pour représenter les intérêts juifs, les Juifs se voyaient promis l’égalité civique; une représentation proportionnelle au parlement; la reconnaissance du yiddish et de l’hébreu comme langues officielles; l’observance sans entraves du shabbat et des fêtes juives; l’administration autonome d’organisations culturelles, religieuses et de protection sociale; le soutien de l’Etat aux écoles juives; et le droit de taxer les juifs pour financer les institutions juives.
Des promesses similaires furent faites aux autres minorités ethniques. Cependant, bien que plusieurs de ces garanties furent mises en œuvre durant les trois premières années de l’indépendance lituanienne, l’assemblée constituante lituanienne refusa de les incorporer dans la constitution adoptée en 1922. Une fois l’indépendance reconnue internationalement, les dirigeants politiques de plus en plus nationalistes n’avaient plus besoin du soutien des minorités, et ils firent en sorte de transformer le pays, d’une fédération de nationalités autonomes en une ethnocratie lituanienne.
En 1924, non seulement le ministère des Affaires juives fut supprimé, mais la reconnaissance légale qui avait été étendue à de nombreuses institutions juives, y compris le pouvoir d’imposition des communautés juives, fut révoquée.

Malgré tout, les premières années de l’indépendance lituanienne furent marquées par une explosion remarquable de l’activité politique et culturelle juive collective. La période commença avec la première conférence des communautés juives, réunie en janvier 1920. La conférence désigna un Conseil national composé de 34 représentants de l’ensemble du spectre politique et social. Un comité exécutif fut élu pour mettre en œuvre des résolutions économiques, politiques et culturelles. Des douzaines d’employés et de spécialistes fournissaient un soutien professionnel au comité.

Le ministère des Affaires juives et le Conseil national investirent des efforts et des ressources considérables pour éduquer plus de 13 000 enfants juifs d’âge scolaire primaire.
En même temps, ils évitèrent la controverse linguistique entre les partisans du yiddish et les défenseurs de l’hébreu. Dans les petites villes, où un nombre limité d’élèves permettait d’établir et de maintenir une seule école, les compromis en matière de langue et de programme étaient courants. Ces écoles étaient souvent appelées pshore-shuln (écoles de compromis).
Sur 160 écoles élémentaires dans lesquelles plus de 10 000 élèves étudièrent au cours de l’année scolaire 1920-1921, 68 étaient des phshore-shuln, 46 appartenaient au système sioniste Tarbut, 30 au système religieux Yavneh et 16 au système scolaire de la Kultur-lige yiddishiste.
Après que les autorités eurent aboli les activités de la Kultur-lige en 1924 en raison d’une supposée infiltration communiste de sa direction, certaines de ses écoles furent supervisées par la Yidishe Bildungs Geselshaft (Société juive d’éducation), dirigée par des membres du Parti populaire. Au fil du temps, les phshore-shuln fermèrent leurs portes; certains de leurs professeurs et élèves rejoignirent le réseau Yavneh, d’autres le Tarbut.

À la suite du coup d’État de 1926 et de l’arrivée au pouvoir du Parti nationaliste, les communautés juives furent restreintes à des organisations réduites qui se consacraient principalement à satisfaire des besoins religieux. La communauté juive lituanienne resta sans représentation officielle. Seule une poignée de personnalités acceptables pour les autorités, ainsi que les dirigeants de l’Organisation des anciens combattants de la guerre d’Indépendance (qui comptait 3 000 membres) pouvaient parfois intercéder auprès du gouvernement au nom des intérêts juifs.

Les sionistes (des révisionnistes de droite au Po’ale Tsiyon de gauche) constituaient le plus grand groupe politique de la communauté juive lituanienne. Près de 50 000 personnes participèrent à l’élection des délégués au XIXe Congrès sioniste (1937) et les mouvements de jeunesse sionistes comptaient 8 625 membres à leur pic (1931).

Le groupe religieux orthodoxe Agudas Yisroel était surtout intéressé par le maintien de ses établissements d’enseignement. A l’inverse, la Kultur-lige, qui inclinait vers la gauche politique, ainsi que les membres du Folkspartey et du Bund, soutenaient les écoles yiddish et encourageaient la création culturelle en yiddish.
Le minuscule Parti communiste, avec ses 514 membres juifs en 1933, opérait dans la clandestinité. Cependant, à la fin des années 1930, les communistes avaient repris le quotidien bien établi Folksblat, qui avait été fondé et publié par les Folkistes. De fait, les années 1930 virent un renforcement marqué des cercles politiques juifs de gauche.

La communauté juive lituanienne créa des centaines d’organisations, d’entreprises, d’associations et d’institutions qui se consacraient aux questions religieuses, éthiques, professionnelles, économiques et artistiques. En 1938, le nombre de ces organisations fonctionnant avec la permission des autorités lituaniennes était de 215 (soit 28% de toutes les organisations socioculturelles légalement reconnues du pays)!

Le principal terrain de tension entre les Juifs et leurs voisins en Lituanie était économique. À mesure que l’urbanisation progressait, les Lituaniens se retrouvèrent en concurrence avec les marchands et les artisans juifs. Le slogan « La Lituanie aux Lituaniens » fut clamé de plus en plus fortement à mesure que l’autoritarisme du gouvernement s’affirmait et que la crise économique mondiale s’intensifiait après 1929.
En 1938, les articles 73 et 74 de la Constitution garantissaient aux Juifs les droits à l’éducation, à la culture et au bien-être furent abrogés. Les étudiants juifs de l’Université de Kaunas durent occuper des bancs séparés dans les amphithéâtres. Les restrictions imposées aux juifs dans les facultés de médecine, d’agriculture et d’ingénieurs, firent chuter considérablement le nombre d’étudiants juifs (de 1206 en 1932 à 500 en 1939).
Les passages à tabac des Juifs dans les rues n’étaient pas rares. Pourtant, contrairement à la Roumanie et la Pologne, il n’y eu pas de pogroms en Lituanie avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Il y eut aussi une certaine coopération entre les intellectuels lituaniens et juifs au cours de cette période. Par exemple, une anthologie de la littérature lituanienne fut publiée en hébreu, et une collection de dainas lituaniennes (chansons folkloriques) fut publiée en yiddish.

En l’absence d’un organe représentatif officiel de la communauté juive lituanienne, une petite organisation fonctionnait secrètement. Plusieurs personnalités ayant une grande expérience publique et politique dirigeaient cette organisation.
En raison de leurs efforts et de leurs liens étroits avec l’establishment lituanien, les dirigeants nationaux publièrent souvent des déclarations destinées à rassurer les citoyens juifs dans une situation de tension et d’animosité croissante. Néanmoins, les actes de violence, ainsi que les calomnies dans les médias, persistèrent.

À la fin d’octobre 1939, lorsque Vilnius retourna à la Lituanie et que l’armée lituanienne entra dans la ville, des habitants, peut-être encouragés par les autorités lituaniennes, lancèrent de violentes attaques contre les Juifs.
Si l’on compte les 80 000 Juifs de la province de Vilna, où quelque 12 000 réfugiés juifs avaient fui la Pologne (avec plusieurs milliers d’autres à destination de Kaunas), la population juive de Lituanie comptait alors environ 250 000 personnes, soit environ 10% de la population.
Parmi les réfugiés se trouvaient 2 600 étudiants de yechivas et leurs enseignants, 2 065 membres de mouvements de jeunesse sionistes, environ 1 500 activistes de partis sionistes et 560 militants du Bund et d’autres organisations.
Des écrivains, des intellectuels, des dirigeants politiques et des personnalités de différents milieux se trouvaient également parmi les réfugiés. Leur objectif principal était de partir le plus tôt possible pour d’autres pays, principalement à l’étranger. Beaucoup réussirent à quitter la Lituanie, principalement par l’URSS ou la Scandinavie.

(Source: Dov Levin, YIVO)

"Maus" Art Spiegelman

Ephéméride | Art Spiegelman [15 Février]

15 février 1948

Naissance à Stockholm de Art Spiegelman. Avec « MAUS », seule bande dessinée à avoir obtenue le Prix Pulitzer, il a fait entrer la bande dessinée dans une ère nouvelle.

Arthur Spiegelman naît en 1948 en Suède alors que ses parents juifs polonais, rescapés de la Seconde Guerre mondiale, tentent de rejoindre les États-Unis. La famille arrive dans ce pays en 1951. Après avoir déménagé en 1957 à New York, à Rego Park, le jeune Arthur Spiegelman
commence à dessiner ses premiers comics à l’âge de douze ans, au début des années soixante.

C’est en 1965 qu’il débute professionnellement dans le dessin, « et l’année suivante il devient concepteur graphique pour la marque Topps » – pour laquelle il illustre des cartes à jouer ou encore des paquets de chewing-gum – activité qu’il n’abandonnera qu’en 1988.

En 1968, suite à un séjour en hôpital psychiatrique – dû à la consommation de drogues – et au suicide de sa mère, il met fin à ses études artistiques qu’il suit alors à San Francisco.

En 1971, il s’y installe, et commence à produire des histoires introspectives qui paraissent dans la presse alternative du début des années 197023, pour ensuite éditer lui-même plusieurs revues au sein du mouvement underground débutant. Il enseigne également à l’Académie of Art de San Francisco avant de retourner vivre à New York en 1975.

En 1977 paraît Breakdowns : From Maus to Now, un ouvrage qui réunit ses principales histoires parues dans les presses alternatives, notamment la première version de Maus – livre qui lui a valu une reconnaissance internationale – en trois planches.

Passionné par tout ce qui concerne les arts graphiques, il fonde en 1980 avec son épouse Françoise Mouly, d’origine française, une publication luxueuse, RAW, où il s’efforce de réunir les dessinateurs de l’avant-garde américaine et européenne, magazine qui sortira jusqu’en 1991.
De 1979 à 1987, il enseigne également l’histoire de la bande dessinée américaine à la New York’s School of Visual Arts.

En 1986, le premier tome de MAUS, pré-publié en feuilleton dans sa revue RAW, paraît en format livre chez Panthéon, et le tome deux suit en 1991. Immédiatement salués par la critique, ces deux volumes seront récompensés par un prix Pulitzer spécial en 1992.
Ce succès inattendu lui rend difficile la création d’autres œuvres et de 1991 jusqu’en 2003, Art Spiegelman est surtout l’un des dessinateurs vedettes du magazine The New Yorker, dont Françoise Mouly, son épouse, devient directrice artistique en 1993.

Dans les années 2000, il s’intéresse également à la
littérature jeunesse, à la bande dessinée jeunesse et coédite des livres et des recueils avec des illustrateurs jeunesse et auteurs de bandes dessinées.

Ce n’est qu’après les attentats du 11 septembre 2001 – sa femme et lui étaient sur place dans les rues alentours – qu’il sent réellement le besoin de refaire de la bande dessinée.

En 2004 paraît In the Shadow of No Towers, publié à
compte d’auteur aux États-Unis et chez Casterman en France sous le titre de À l’ombre des tours mortes.
Cet album, en une dizaine de planches, revient sur les attentats et leurs conséquences pour l’artiste. Bons baisers de New York. Couvertures et Dessins pour le Magazine Américain le Plus Distingué par le Plus Dérangeant des Artistes Américains (2003), MetaMaus : A Look Inside a Moderne Classic, Maus (2011) et Co-Mix, A Retrospective of Comics, Graphics, and Scraps /
Une rétrospective de bandes dessinées, graphisme et débris divers (2012) sont des ouvrages revenant respectivement sur sa carrière d’illustrateur de couverture au New Yorker, sur son œuvre MAUS et enfin, sur l’ensemble de sa carrière.

Dans sa recension parue dans le New-York Times, lors de la sortie du premier volume de MAUS en 1986, Christopher Lehman-Haupt écrivait:

MAUS est une histoire sur la Shoah avec une différence remarquable. Il est vrai que l’un de ses fils conducteurs récapitule l’histoire trop familière de la famille Spiegelman en Pologne de 1935 à 1944, luttant pour échapper au destin inévitable d’Auschwitz. Il y a la perte des biens, le sentiment croissant du péril, les marchés noirs, les « sélections », les cachettes dans les caves, les pots-de-vin, les trahisons et enfin le camion qui conduit au portail avec l’inscription au-dessus dessus « Arbeit macht frei. »

Mais il y a quatre innovations surprenantes dans la façon dont Spiegelman raconte son histoire.

D’abord, il explore les relations entre la génération des survivants et celle de leurs enfants, en particulier la culpabilité que les premiers ont ressentis vis-à-vis de ces derniers. Les aventures des Spiegelmans en Pologne sont racontées par Vladek, le membre de la famille qui a survécu, à son fils adulte, Artie, qui commence son récit: « Je suis allé voir mon père à Rego Park. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps – nous n’étions pas si proches. Il avait beaucoup vieilli depuis que je l’avait vu en dernier. Le suicide de ma mère et ses deux crises cardiaques avaient fait des ravages. »

Deuxièmement, Spiegelman introduit beaucoup d’humour dans son récit. A peine Artie a-t-il enlevé son manteau et l’a-t-il remis à Mala, la femme actuelle de son père, que Vladek commence à la réprimander:  »Acch, Mala! Un cintre en fil de fer, tu lui donne! Je n’ai pas vu Artie depuis presque deux ans. Nous avons beaucoup de cintres en bois. »
Vladek raconte une grande partie de ses souvenirs de la Shoah en pédalant sur un vélo d’appartement ou en calculant sa ration quotidienne de pilules. Le comportement de Vladek est si sordide et irrationnel que quand Artie se demande si c’est « la guerre qui l’a rendu comme ça », Mala répond: « FEH! J’ai vécu les camps. . . Tous nos amis ont vécu les camps. Personne n’est comme lui! »

Troisièmement,  » Maus  » est une bande dessinée! Oui, une bande dessinée au sens plein, avec des bulles, des lignes de vitesse, des exclamations telles que « sob », « wah », « whew » et « ?! », et des dizaines de techniques pour lesquelles il me manque simplement la terminologie.
Les images font, en moyenne 5 à 8 centimètres de côté et sont surchargées, broussailleuses même (sauf pour une section plus forte, appelée « Prisonnier sur la planète de l’enfer: Une histoire de cas », évoquant le suicide de la mère de l’auteur) d’une élégance subtile et expressive, si l’on prête attention aux détails.
Le style est éclectique. Naturellement, le fait de traiter un tel sujet de cette façon choque au début. Mais à une vitesse presque gênante à avouer, l’auteur de ces lignes a été ramené à ses sensations éprouvées à la lecture de bandes dessinées de la Seconde Guerre mondiale comme  »Blackhawk » ou  »Captain Marvel ».

Enfin, et peut-être le plus surprenant de tout, les personnages juifs dans le livre sont tous représentés comme des souris (« Maus » est, bien sûr, l’allemand pour « souris »), tandis que les nazis sont des chats, les Polonais sont des cochons et les quelques Américains non juifs qui apparaissent sont des chiens. Représenter un jeu de chat et de souris est un des objectifs évidents de la tactique provocatrice de Spiegelman, de même que faire ironiquement écho à l’épigraphe du livre, une citation de Hitler: « Les Juifs sont sans aucun doute une race, mais ils ne sont pas humains. »

(…)

En affirmant que la Shoah est un sujet qui peut être traité par la bande dessinée, Spiegelman dit que les enfants des survivants ont aussi un droit sur le sujet et ont aussi leurs propres problèmes, tant comiques que tragiques. Même le contenu narratif reflète ce point. En faisant raconter par Vladek les éléments burlesques de sa cour d’avant-guerre à la mère de l’auteur, Spiegelman dit que la vie continuait avant que la catastrophe ne frappe. Et en montrant la comédie douce-amère de la vie à Rego Park avec Vladek, il dit que la vie continue.

L’ultime ironie réside dans l’anecdote finale de  »Maus ». Artie presse son père de lui montrer le journal de sa mère, afin qu’il puisse retracer son vécu après la séparation des parents à leur arrivée à Auschwitz. Vladek finit par admettre:  »Après la mort d’Anja, j’ai dû mettre de l’ordre dans tout ça. . . Il y avait trop de souvenirs dans ces papiers. Alors je les ai brûlés. »
Artie est fou de rage. Après avoir promis à son père qu’il viendrait le voir plus souvent, il rentre chez lui en marmonant: « Assassin ».

L’ironie de cette déclaration – à la lumière des six millions – ne diminue pas l’énormité de la Shoah. Pourtant, par son lart, Spiegelman affirme le droit des générations futures à traiter l’expérience de leurs ancêtres avec moins de révérence. Pour ceux qui ont survécu, la vie continue. Et pour leurs enfants, la vie, malgré toutes ses complications inhabituelles, peut avoir ses moments d’humour.

(Sources: Diplôme de mastère « Culture de l’écrit et de l’image, « Art Spiegelman, histoire et bande
dessinée américaine » de Moran Guehenneux; New-York Times, 10 novembre 1986)

Couronnement d'Henri II, sacramentaire, Bibliothèque d'Etat de Bavière

Ephéméride | Henri, roi de Germanie et d’Italie [14 Février]

14 février 1014

Henri, roi de Germanie et d’Italie, est couronné à Rome, empereur du Saint-Empire Romain Germanique, par le pape BenoitVII, sous le nom de Henri II. C’est sous son règne que se produisirent les premières persécutions sérieuses de Juifs en Allemagne.

En Allemagne, les Juifs n’étaient pas précisément opprimés, mais on ne leur était pas favorable. Par suite du système féodal qui régnait alors dans ce pays, ils ne pouvaient pas posséder des terres et étaient poussés tous vers le commerce. Juif et marchand étaient devenus synonymes.
Les riches faisaient des affaires de banque et les autres empruntaient de l’argent à un taux relativement modéré pour se rendre à la foire de Cologne ; à leur retour, ils étaient généralement en état de s’acquitter de leurs dettes.

À l’exemple des premiers Carolingiens, les empereurs d’Allemagne exigeaient des Juifs une contribution annuelle. Quand Othon le Grand voulut assurer des ressources à l’église nouvellement construite de Magdeburg, il lui abandonna (965) les impôts payés par les Juifs et autres marchands. De même, Othon II fit cadeau, comme on disait alors, des Juifs de Mersebourg à l’évêque de cette ville (981). Cet empereur avait dans sa suite un Juif italien du nom de Kalonymos, qui lui était très dévoué et qui, un jour, risqua sa vie pour sauver celle de son souverain (982).

Sous le règne tant vanté des Othon, l’état intellectuel de l’Allemagne était peu brillant. Les chrétiens avaient fait de nombreux emprunts aux Arabes, mais ils n’avaient pas appris d’eux à cultiver la science et à en encourager la culture parmi les autres croyants.
Les Juifs d’Allemagne, tout en étant supérieurs à leurs concitoyens chrétiens par leur moralité, leur sobriété et leur activité, n’étaient pas plus civilisés qu’eux. Leurs talmudistes remarquables venaient d’autres pays.

L’enseignement du Talmud avait été transplanté en Allemagne du sud de la France, de Narbonne, par Guerschom, le plus savant talmudiste de l’époque, et par son frère Makir. Guerschom ben Yehuda (né vers 960 et mort en 1028) était originaire de France. Il se rendit, on ne sait pour quel motif, dans la ville de Mayence et y créa une école, où affluèrent rapidement de nombreux élèves de l’Allemagne et de l’Italie.
Sa réputation était telle qu’on le surnomma la Lumière de l’exil ; mais il avouait modestement qu’il devait toute sa science à son maître Léontin, probablement de Narbonne. Son enseignement, comme ses commentaires sur le Talmud, était clair et méthodique.
Son autorité religieuse s’étendit rapidement sur les communautés juives de France, d’Allemagne et d’Italie, et lui qui se déclarait humblement l’élève de Haï et respectait profondément le gaon, il contribua, involontairement, il est vrai, à précipiter la chute du gaonat en développant l’étude du Talmud parmi les Juifs de ces pays et en les rendant indépendants des académies babyloniennes.

Guerschom se fit surtout connaître par ses Ordonnances, qui exercèrent la plus heureuse action sur les Juifs d’Allemagne et de France. Il interdit, entre autres, la polygamie, décréta que pour le divorce le consentement de la femme, inutile d’après le Talmud, était nécessaire aussi bien que celui du mari, interdit aux messagers de lire les lettres, même non cachetées, qui leur étaient confiées. Cette dernière défense était d’une très grande importance à une époque où les lettres étaient portées à destination par des voyageurs. La transgression de ces diverses ordonnances était punie de l’excommunication.

En même temps que Guerschom, un autre savant vivait à Mayence ; il s’appelait Simon ben Isaac ben Aboun, descendant d’une famille française (du Mans ?) et auteur d’un ouvrage talmudique. Simon composa également des poésies synagogales, à la manière du Kalir, sèches, incorrectes et obscures. Il était riche, et sa fortune lui servit à détourner en partie des Juifs d’Allemagne un dangereux orage.

À cette époque, en effet, éclatèrent en Allemagne les premières persécutions contre les Juifs. Elles étaient dues, selon toute apparence, à la conversion d’un ecclésiastique au judaïsme. Ce prêtre, nommé Vecelinus, était le chapelain du duc Conrad, un parent de l’empereur. Après sa conversion (1005), il publia un écrit des plus injurieux contre ses anciens coreligionnaires.
« Êtres stupides, dit-il en s’adressant aux chrétiens, lisez le prophète Habacuc et vous verrez que Dieu proclame qu’il est l’Éternel et ne change jamais. Comment pouvez-vous alors croire, comme vous le faites, que Dieu s’est transformé et a fait concevoir une femme ?
Répondez, benêts ! »

Irrité de l’apostasie de Vecelinus et de ses attaques violentes contre le christianisme, l’empereur Henri fit publier contre lui par un prélat de sa cour un libelle plein d’invectives.
Quelques années plus tard (1012), ce même empereur fit expulser les Juifs de Mayence et probablement d’autres villes.

Simon et Guerschom composèrent sur ce malheureux événement de douloureuses élégies. Pour sauver leur vie ou leurs biens, de nombreux Juifs, et parmi eux le fils de Guerschom lui-même, embrassèrent le christianisme.

Grâce à des démarches pressantes, appuyées par de fortes sommes d’argent, Simon ben Isaac réussit à arrêter les persécutions et à obtenir pour ses coreligionnaires l’autorisation de s’établir de nouveau à Mayence. Ceux qui, par contrainte, avaient accepté le baptême, revinrent au judaïsme, et Guerschom les protégea contre tout outrage en menaçant d’excommunication tout Juif qui leur reprocherait leur moment de défaillance.
La communauté de Mayence perpétua le souvenir de l’heureuse intervention de Simon en rappelant son nom chaque samedi à la synagogue.

(Source: Heinrich Graetz, Histoire des Juifs)