tsholentA la recherche du yiddishland perdu…

Si la culture est ce qui reste quand on a tout oublié, alors sûrement qui veut transmettre la culture yiddish se doit de raconter sa cuisine.

Combien, qui ont presque tout oublié de cette culture, se souviennent seulement de quelques expressions, quelques mots, parfois aucun, raffolent cependant de ses plats traditionnels, hantent les boutiques spécialisées, en préparent eux-mêmes selon des recettes familiales transmises par la mère ou la grand-mère?
Ce n’est pas une cuisine pour gastronomes raffinés mais c’est une cuisine qui nous parle au plus profond de notre être, qui raconte une histoire, celle de nos familles venues d’Europe de l’est, celle du yiddishland englouti, celle du peuple juif depuis la nuit des temps. Elle témoigne de leur foi, de leurs pérégrinations, de leur misère, de la mémoire précieusement conservée et transmise. Ceci est le pain de misère… lisons-nous dans la Hagode de Peyssekh comme si nous venions nous-même de sortir d’Egypte.
C’est une cuisine de pays froids et de gens pauvres, qui mangeaient des bulbes (pommes de terre) chaque jour de la semaine et accomplissaient des miracles pour honorer convenablement le shabes et les fêtes.
C’est une cuisine assaisonnée de mitsvoth à chaque pas. C’est à l’interdiction d’allumer le fourneau le shabes que nous devons l’invention de plats froids comme le gefilte fish ou mitonnés comme le tsholent et bien entendu, préparations et repas sont composés de manière à respecter les règles pointilleuses de la kashres (cacherout).
C’est une cuisine qui nous parle en yiddish. Le tsimes aux carottes de Rosheshone pour évoquer la mitsvah de croître et se multiplier, car carottes se dit « mern » tandis que « zikh mern » signifie se multiplier. Homentashn de Pourim, gâteaux fourrés au pavot, parce que pavot se dit « mohn », ce qui fait penser au Homon de sinistre mémoire et à ses coups fourrés pour exterminer le peuple juif.
Et, si vous me permettez de prêcher pour ma paroisse, il vaut mieux lui parler en yiddish aussi. Soyez francs. Le hareng gras vous fait-il venir l’eau à la bouche autant que le « shmaltz hering » et un pain de viande rôti aura-t-il jamais la saveur d’un bon « klops »?
Cuisine d’amour et de tendresse. Pour les enfants d’abord, à qui l’on réservait toujours la meilleure part … et parfois la seule. « Es epes mayn bubele, es… »

Remercions donc notre ami Alain Taubes, auteur de « Cuisine yiddish – recettes familiales des ashkénazes », qui nous propose chaque jeudi dans le groupe facebook « Yiddish Pour Tous », une recette pour préparer dignement le repas de shabes, remercions nos autres cuisiniers amateurs qui partagent avec nous cette mémoire, ces plats qui, tels la madeleine de Proust, ont ce pouvoir magique de ressusciter en nous le yiddishland disparu.

«Quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.» (Marcel Proust – Du côté de chez Swann)

Pour tout savoir :

Histoires de cuisine yiddish

Les recettes du jeudi d’Alain Taubes

Les recettes familiales de Yiddish Pour Tous